Depuis le début du 21ème siècle, une nouvelle perspective s’impose: le Royaume ne serait-il pas en train de retrouver son statut historique d’État‑civilisation, un État dont la légitimité repose moins sur des frontières héritées que sur une continuité historique, culturelle, religieuse et politique pluriséculaire?
L’hypothèse mérite d’être examinée tant les évolutions du Royaume semblent dépasser la simple modernisation économique.
Le concept d’«État‑civilisation» est revenu au premier plan dans les sciences politiques grâce notamment aux travaux de Lucian Pye, Martin Jacques ou Zhang Weiwei, pour décrire des puissances telles que la Chine ou l’Inde. Un État‑civilisation ne se définit pas uniquement par ses institutions modernes; il est l’héritier d’une longue histoire, d’une identité profonde, d’une vision du monde et d’une capacité à intégrer les transformations sans rompre l’héritage.
Sous cet angle, le Maroc présente des caractéristiques singulières.
L’État marocain est l’un des plus anciens. Depuis la fondation de la dynastie Idrisside au 8ème siècle, le pays a connu une remarquable continuité institutionnelle malgré les changements dynastiques. Les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens puis les Alaouites ont certes provoqué des ruptures politiques, mais ils ont toujours préservé la même conception de l’État, fondée sur la centralité de la monarchie, la commanderie des croyants et une administration capable d’irriguer un vaste territoire africain et méditerranéen.
Peu de pays peuvent revendiquer une telle permanence.
Le protectorat français (1912‑1956) n’a pas réussi à détruire cette continuité. Le maintien du Trône solidaire du peuple, a permis au Maroc de préserver la personnalité juridique de son État. L’indépendance a davantage été une restauration de souveraineté qu’une création d’État.
Depuis l’accession au trône de sa majesté le roi Mohammed VI en 1999, cette continuité historique semble entrer dans une nouvelle phase. L’ambition n’est plus seulement de développer le pays, mais de lui redonner un rôle civilisationnel.
Cette stratégie se décline dans plusieurs domaines.
- Infrastructures. Le port Tanger Med est devenu l’une des principales plateformes maritimes mondiales, reliant les cinq continents. Le train Al Boraq, les autoroutes, les barrages, les projets d’énergies renouvelables, les zones industrielles ainsi que les ports atlantiques et méditerranéens témoignent d’une vision de long terme dans laquelle les infrastructures constituent de véritables instruments de puissance.
- Protection sociale. La généralisation de l’assurance maladie obligatoire, l’extension des allocations familiales, les réformes des retraites et des dispositifs d’aide sociale traduisent une évolution profonde du contrat social. L’État ne se contente plus de gouverner: il entend également protéger l’ensemble de ses citoyens.
- Diplomatie. En quelques années, le Maroc s’est imposé comme un acteur majeur à l’interface de l’Europe, de l’Afrique, du monde arabe et de l’espace atlantique. Son retour au sein de l’Union africaine, le renforcement de ses investissements sur le continent, ses initiatives en faveur des pays du Sahel, ainsi que l’élargissement du soutien international à sa position sur le Sahara illustrent cette nouvelle stature.
Ce qui distingue surtout un État‑civilisation d’une puissance classique est sa capacité à produire de la cohérence.
«Le Royaume ne «redevient» pas un État‑civilisation: il l’a toujours été. Cette réalité historique trouve une traduction concrète dans les politiques publiques, les grands projets, le rayonnement diplomatique et la confiance retrouvée. »
— Aziz Daouda
À cet égard, le Maroc développe progressivement un modèle original associant tradition et modernité. La monarchie conserve sa légitimité historique tout en accompagnant des réformes économiques, sociales et institutionnelles. L’islam marocain, fondé sur le rite malékite, la doctrine acharite et des traditions soufies est présenté comme un facteur de stabilité face aux radicalismes. Les composantes amazighe, arabe, saharienne, africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne sont désormais reconnues comme différentes expressions d’une même identité nationale.
La Constitution de 2011 a d’ailleurs consacré cette pluralité identitaire.
L’un des signes les plus révélateurs de ce retour comme État‑civilisation est la politique africaine. Loin de se limiter au commerce, le Maroc investit dans la formation des imams, les banques, les télécommunications, les assurances, l’agriculture, les infrastructures et la coopération universitaire. Cette approche privilégie les échanges humains autant que les intérêts économiques.
La diplomatie religieuse participe également de cette influence: des milliers d’imams africains sont formés au Maroc, contribuant à diffuser une tradition religieuse fondée sur la modération et la lutte contre l’extrémisme.
Sur le plan culturel, le Royaume redécouvre la richesse de son patrimoine. La valorisation des médinas, des kasbahs, de l’artisanat, des festivals, de la culture amazighe, du patrimoine juif marocain et des traditions sahariennes participe à la construction d’un récit national où la modernité ne signifie pas l’effacement du passé.
La dynamique est renforcée par la préparation de la Coupe du monde 2030, qui dépasse largement le cadre sportif. Cet événement est l’occasion de présenter au monde une civilisation capable d’allier hospitalité, innovation, stabilité et ambition.
Cependant, parler d’État‑civilisation ne signifie pas ignorer les défis. Les inégalités sociales persistent, le chômage des jeunes demeure élevé, les disparités territoriales restent importantes, les performances du système éducatif et de santé doivent encore progresser, tandis que la raréfaction de l’eau impose une transformation profonde du modèle de développement.
Un État‑civilisation ne peut durablement rayonner sans excellence éducative, scientifique et technologique. C’est précisément sur ces terrains que se jouera la prochaine étape.
Le Maroc semble aujourd’hui vouloir dépasser le statut de pays émergent pour devenir une puissance d’équilibre, capable de produire des idées, des institutions, de la stabilité et de l’influence. Cette ambition ne repose ni sur la puissance militaire ni sur la seule richesse économique, mais sur la force d’une histoire millénaire adaptée aux exigences du 21ème siècle.
Le Royaume ne «redevient» pas un État‑civilisation: il l’a toujours été. Cette réalité historique trouve une traduction concrète dans les politiques publiques, les grands projets, le rayonnement diplomatique et la confiance retrouvée. Le pays entend renouer avec son rôle historique de carrefour entre l’Afrique, le monde arabe, l’Europe et l’Atlantique.
Le véritable défi consiste désormais à transformer cette ambition en un modèle durable de prospérité, de savoir et d’influence. Si cette trajectoire se confirme, le Maroc pourrait redevenir, au cours du 21ème siècle, non seulement une puissance régionale, mais aussi l’un des rares États‑civilisations, pleinement assumés du monde contemporain.




