Lettre à Boualem Sansal

Aziz Daouda, athlète et entraineur marocain. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueMerci pour votre lettre, qui m’a profondément interpellé, comme elle doit interpeller des milliers d’autres citoyens marocains, et j’espère qu’elle produira le même effet du côté de nos frères algériens.

Le 24/07/2026 à 13h20

Aziz Daouda est athlète et entraineur marocain. Lors de sa carrière il a accompagné plusieurs vedettes de l’athlétisme marocain et mondial avec lesquels il gagne plusieurs titres et records du monde dont Said Aouita, Hicham El Guerrouj, Nezha Bidouane, Jawad Gharib, Hasna Benhassi, Salah Hissou.

Monsieur Sansal,

J’ai lu votre lettre parue dans Le360 d’abord avec curiosité, puis avec un réel plaisir, je me dépêche de le dire. Vos mots, choisis avec le soin de l’écrivain rompu à l’exercice, résonnent parce qu’ils portent la douleur d’un homme qui aime profondément son pays et qui souffre de le voir s’éloigner de l’esprit de fraternité qui devrait unir les peuples du Maghreb.

Le plus triste dans cette tragédie ne me semble pas être seulement la crise entre deux États voisins. C’est surtout le sort de millions d’Algériens qui, depuis des décennies, presque depuis la naissance de leur État, ont grandi au rythme d’un discours officiel qui présente sans relâche le Maroc comme un adversaire, voire comme une menace permanente. «L’ennemi classique»: voilà la formule banalisée par ceux qui détiennent le pouvoir. À force de répétition, de propagande et de récits à sens unique, une part importante de l’opinion publique finit par intégrer cette vision comme une évidence. Les réseaux sociaux n’ont fait qu’amplifier et accélérer ce processus.

Lorsqu’une génération grandit en entendant sans cesse les mêmes accusations et les mêmes soupçons, il devient difficile de prendre du recul et d’imaginer une autre réalité. Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie: l’histoire montre que toute propagande, prolongée, finit par modeler les consciences. «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.» À regarder les inepties répétées quotidiennement à la télévision, relayées par certains médias, il est aisé de conclure que l’on est loin d’une réalité nuancée et d’un changement de posture envisageable à court terme.

Imaginez le ressentiment d’un enfant algérien qui, dès ses premiers pas à l’école, entend qu’il est entouré d’un ennemi qui ne lui veut que du mal. On lui cache souvent une autre vérité: pour l’indépendance de l’Algérie, nombre de Marocains ont aussi sacrifié leur vie et versé leur sang sur cette terre. Ces épisodes communs de l’histoire, comme le militantisme du Royaume pour l’indépendance de l’Algérie, sont effacés au profit d’un récit exclusif.

De l’autre côté de la frontière, les Marocains ne nourrissent pas, en règle générale, la même haine envers le peuple algérien. Ils savent distinguer divergences politiques et liens humains, culturels et historiques. Beaucoup s’étonnent de l’acharnement d’une politique étatique qui dure depuis des décennies et qui paraît incompréhensible face aux familles, traditions, langues, musiques et souvenirs partagés. Les nationalistes du siècle dernier avaient d’ailleurs posé, à Tanger, des fondements d’entente régionale bien avant la création de l’Algérie moderne. Il faut aussi reconnaître que l’histoire complexe de la région: présence ottomane puis coloniale française, a façonné des identités et des mentalités spécifiques à chaque rive, ce qui explique des différences de perception et d’expérience.

Vos voix, Monsieur Sansal, paraissent aujourd’hui minoritaires dans cette atmosphère délétère; elles sont souvent couvertes par le vacarme des slogans et des passions. Elles restent néanmoins précieuses: elles rappellent qu’il existe des Algériens qui refusent de considérer le Marocain comme un ennemi par nature et qui aspirent à une relation fondée sur le respect mutuel et les intérêts communs.

Il serait injuste de réduire tout un peuple aux discours de ceux qui le gouvernent. Surtout quand on sait comment ils sont arrivés au pouvoir et qui ils sont.

Les Algériens méritent notre compassion plus que notre ressentiment. Beaucoup n’ont connu qu’un seul récit; ils n’ont pas choisi l’environnement informationnel qui les a façonnés. C’est pourquoi nous devons continuer à tendre la main au peuple algérien, tout en dénonçant avec fermeté les discours qui entretiennent la méfiance et font obstacle à la réconciliation.

L’avenir de l’Afrique du Nord, disons Maghreb, ne se construira ni sur la peur ni sur les caricatures. Il naîtra le jour où les peuples retrouveront le chemin de la vérité, du dialogue et de la confiance, soutenus par des élites politiques disposées à dépasser les logiques de confrontation. Les voix courageuses comme la vôtre y contribueront, même si elles paraissent isolées aujourd’hui.

Merci pour votre lettre, qui m’a profondément interpellé, comme elle doit interpeller des milliers d’autres citoyens marocains, et j’espère qu’elle produira le même effet du côté de nos frères algériens. Je me suis senti tenu, par devoir intellectuel, humain et fraternel, de vous répondre. J’attends avec impatience votre prochaine lettre.

Par Aziz Daouda
Le 24/07/2026 à 13h20