Élue députée européenne en juillet 2024 sur la liste des Républicains conduite par François-Xavier Bellamy, Céline Imart siège au sein du Parti populaire européen, premier groupe du Parlement européen.
À son initiative, onze eurodéputés ont interrogé la Commission européenne et la haute représentante Kaja Kallas sur deux questions: l’évaluation du Front Polisario au regard des critères européens d’inscription sur la liste des organisations terroristes, et la traçabilité de l’aide humanitaire versée aux camps de Tindouf afin de prévenir les détournements.
Cette démarche modifie les termes du débat. Le Polisario n’est plus seulement considéré comme un protagoniste du conflit du Sahara, mais comme un mouvement armé dont les méthodes pourraient être examinées au regard des normes européennes antiterroristes. En plaçant parallèlement la gestion des fonds publics au centre des discussions, Céline Imart peut rallier des élus qui ne souhaitent pas se prononcer sur le fond du conflit.
Portée par une élue du PPE et soutenue par des parlementaires de plusieurs groupes et pays, cette initiative introduit ainsi dans les institutions européennes les questions de la responsabilité sécuritaire du Polisario et de la transparence de l’aide aux camps de Tindouf. Elle pourrait ouvrir un débat plus contraignant pour le mouvement séparatiste et ses soutiens.
Le360: pensez-vous que le rapprochement de deux dossiers jusqu’ici généralement séparés: la sécurité et le contrôle des financements européens, sera plus convaincant, et beaucoup plus difficile à esquiver par la Commission?
Céline Imart: la sécurité et le contrôle des financements sont deux dimensions qu’il me semblait indispensable de lier, puisqu’elles sont les deux faces d’une même question.
D’un côté, le Front Polisario est, et il le revendique lui-même, un groupe armé séparatiste dont les méthodes s’apparentent à celles du terrorisme. De l’autre, cette même organisation administre les camps de Tindouf, financés par l’Union européenne à hauteur de 9 millions d’euros par an, sans qu’aucun recensement du nombre réel de réfugiés n’ait jamais pu être réalisé, que ce soit par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés ou par un organisme indépendant.
L’Europe n’est pas le tonneau des Danaïdes. Le financement européen doit reposer sur des principes simples: le respect des valeurs européennes et l’exigence de transparence. Or, aucune de ces deux conditions n’est aujourd’hui respectée.
«C’est précisément le sens de mon combat: pas un euro ne doit servir à ceux qui tuent et qui terrorisent»
— Céline Imart, eurodéputée
J’ai donc demandé à la Commission européenne de conditionner l’aide humanitaire à un recensement indépendant des bénéficiaires des camps de Tindouf, afin que cette aide ne devienne pas un canal détourné de financement du Front Polisario. Et, au regard du modus operandi de ce groupe armé, j’ai également demandé à la Commission d’évaluer s’il répond aux critères européens de définition du terrorisme et d’en tirer les conséquences dans le cadre de ses compétences.
En reliant ces deux dossiers, sécurité et contrôle des fonds, je crois précisément rendre la question plus difficile à esquiver pour la Commission. On ne peut plus dissocier la nature de cette organisation de la question de son financement, c’est une seule et même exigence: savoir à qui, et à quoi, l’argent européen sert réellement.
Sur quels éléments juridiques de l’UE fondez-vous chacun des deux volets de votre initiative?
Ma démarche s’appuie sur une base juridique concrète: un amendement que j’ai porté et fait adopter par le Parlement européen dans le cadre du budget 2026 de l’Union, interdisant tout financement à des personnes ou entités liées au terrorisme ou en faisant la promotion. J’entends que cette position du Parlement soit désormais suivie d’effets.
Ce premier volet, celui du contrôle des financements, repose donc sur un texte budgétaire précis et déjà voté. Le second volet, relatif à une éventuelle inscription du Polisario sur la liste européenne des organisations terroristes, relève d’un cadre différent: celui de la Position commune 2001/931/PESC, qui fixe les critères permettant à l’UE de qualifier une organisation de terroriste, sur la base d’éléments factuels et vérifiables (nature des actes, mode opératoire, revendications).
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Au regard des méthodes employées par le Polisario, telles que documentées, il me semble que nous entrons dans le champ de ces critères. Mais je le dis avec clarté: ce n’est pas à moi de trancher, c’est à la Commission et au Conseil de le faire, sur la base des éléments que j’ai demandé qu’ils examinent. Il leur faudra faire preuve de courage et de clairvoyance, des qualités qui ne sont pas toujours de mise à Bruxelles.
Ces deux volets se rejoignent sur un point: dès lors qu’une organisation relève, même partiellement, de ces critères, son financement par des fonds européens, fût-ce par l’intermédiaire des camps qu’elle administre, ne peut plus être une évidence. C’est précisément le sens de mon combat: pas un euro ne doit servir à ceux qui tuent et qui terrorisent.
Quelles garanties réclamez-vous pour empêcher les détournements sans pénaliser les populations qui dépendent de cette assistance?
C’est simple: que le recensement du nombre de réfugiés, qui doit déterminer le montant de l’aide, soit effectué en toute indépendance par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), et non plus sur la base de chiffres fournis par les autorités qui administrent les camps elles-mêmes.
«Le Polisario, c’est un double visage. D’un côté, un groupe armé séparatiste, proxy de l’Algérie sur le terrain. De l’autre, des lobbyistes en costume-cravate que l’on voit déambuler dans les couloirs du Parlement européen pour contester la souveraineté marocaine sur le Sahara»
— Céline Imart, eurodéputée
Ce recensement indépendant n’est pas une mesure punitive à l’égard des populations réfugiées, c’est tout le contraire: c’est la garantie que l’aide versée corresponde réellement aux besoins des personnes présentes sur place, et non à un chiffre gonflé qui profite à ceux qui contrôlent les camps. Aujourd’hui, faute de vérification indépendante, personne n’est en mesure de dire si l’aide européenne bénéficie réellement aux réfugiés ou si une partie est captée en chemin. Ce sont les populations elles-mêmes qui sont les premières victimes de cette opacité.
Je ne demande donc pas la suppression de l’aide humanitaire, je demande sa sincérité. Une aide bien ciblée, vérifiée, traçable, protège davantage les populations qu’une aide versée les yeux fermés et empêche que les réfugiés soient utilisés comme alibi comptable.
Considérez-vous que les actions armées du Polisario constituent désormais une menace dépassant le seul conflit du Sahara, notamment en raison des risques de déstabilisation du Sahel et des possibles connexions avec d’autres acteurs régionaux ?
Le Polisario, c’est un double visage. D’un côté, un groupe armé séparatiste, proxy de l’Algérie sur le terrain. De l’autre, des lobbyistes en costume-cravate que l’on voit déambuler dans les couloirs du Parlement européen pour contester la souveraineté marocaine sur le Sahara.
Cette combinaison, des activistes armés d’un côté, des représentants en cravate de l’autre, mérite d’être suivie de très près, car elle permet de dérouler un narratif fallacieux et de donner à leur action un tour presque romanesque. Il faut toujours se méfier de l’effet Che Guevara: on habille en cause révolutionnaire ce qui relève, sur le terrain, de méthodes bien plus inquiétantes.
Car la réalité dépasse largement le seul cadre du différend sur le Sahara. La bande sahélo-saharienne est aujourd’hui l’une des zones les plus poreuses au monde en matière de circulation d’armes, de trafics et de mouvements djihadistes. Une organisation qui contrôle un territoire aussi vaste que celui de Tindouf, sans transparence ni supervision internationale réelle, constitue par nature un facteur de risque supplémentaire dans une région déjà fragilisée par la présence de groupes comme l’État islamique.
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Je ne prétends pas ici établir des connexions opérationnelles précises, ce travail relève des services spécialisés et non d’une députée européenne. Mais je considère qu’il est de mon devoir d’alerter sur ce risque de contagion, et de demander que l’Union européenne cesse de traiter ce dossier comme un simple différend territorial figé, alors qu’il s’inscrit dans une zone où la sécurité de toute l’Afrique du Nord et du Sahel est en jeu.
Le Congrès des États-Unis a entamé, en juin 2025, une procédure, le Polisario Front Terrorist Designation Act, visant à inscrire le Polisario sur la liste des organisations terroristes en raison de ses liens avec le Hezbollah et la Force Al-Qods iranienne. De quelle manière votre initiative peut-elle s’y associer ou en constituer le prolongement en Europe?
La démarche américaine a le mérite de rappeler à l’Union européenne qu’elle ne peut pas rester en retrait sur ce dossier. Les services de renseignement américains ne sont pas réputés pour leur légèreté: lorsqu’ils documentent des liens entre le Polisario, le Hezbollah et la Force Al-Qods iranienne, cela mérite d’être pris au sérieux, et non balayé d’un revers de main au nom d’un statu quo diplomatique confortable.
Mon initiative n’a pas vocation à copier la démarche américaine, elle en constitue plutôt le prolongement naturel en Europe, avec ses propres outils institutionnels. Là où le Congrès américain demande à son exécutif une détermination officielle sur une éventuelle désignation terroriste, je demande à la Commission et au Conseil européens de mener le même travail d’examen, sur la base des critères qui sont les nôtres, notamment la Position commune 2001/931/PESC.
Il serait d’ailleurs paradoxal que l’Union européenne, qui se veut exigeante en matière de droits humains et de lutte contre le financement du terrorisme, se montre plus timorée sur ce dossier que le Congrès américain lui-même. Mon initiative s’appuie sur une dynamique parlementaire européenne, portée par des élus de différents groupes politiques et de différentes nationalités, précisément pour éviter que ce sujet reste cantonné à un débat américain, alors qu’il concerne directement la sécurité de notre voisinage immédiat, l’Afrique du Nord et le Sahel.
L’Europe et les États-Unis partagent la même boussole en matière de lutte contre le financement du terrorisme, encore faut-il que l’Europe accepte de regarder l’aiguille. Il serait incompréhensible que, sur un dossier aussi documenté, l’un agisse et l’autre détourne le regard.
Avez-vous reçu des soutiens politiques laissant penser que votre initiative pourrait déboucher sur une véritable procédure du Conseil de l’Union européenne?
Je tiens tout d’abord à le dire clairement: au-delà des liens d’amitié très forts que la France entretient avec le Royaume du Maroc, ce n’est pas un sujet franco-français. La question écrite que j’ai déposée auprès de la Haute Représentante de l’Union, Kaja Kallas, a été cosignée par dix députés européens (français, bulgares, chypriotes, finlandais), issus de plusieurs groupes politiques.
C’est précisément sur cette base que je m’appuie: une mobilisation européenne, transpartisane et transnationale, pour demander des comptes sur l’utilisation de l’argent des contribuables européens. Ce socle de soutiens est, à mes yeux, la condition nécessaire pour qu’un jour le Conseil s’en saisisse à son tour: aucune institution européenne ne bouge sur la seule initiative d’un député isolé, il faut une dynamique collective, et c’est celle-ci que je construis.
Après cette question écrite, quelles suites concrètes entendez-vous donner à votre démarche: auditions au Parlement européen, déclencher une enquête sur les financements, mission dans la région ou nouvelle résolution sur le Polisario et les camps de Tindouf?
Une question écrite n’est pas en soi une procédure du Conseil, je ne veux pas laisser entendre le contraire. Mais c’est la première étape indispensable: elle oblige la Commission à répondre officiellement, sur le fond, et elle installe le sujet dans l’agenda institutionnel européen. Le fait que ce soutien transcende les nationalités et les familles politiques est, à mes yeux, le signal le plus solide qu’on ne pourra pas transformer ce dossier en sujet franco-marocain ou en simple posture d’un seul groupe politique. C’est ce qui, à terme, peut pousser le Conseil à se saisir sérieusement de la question, la pression institutionnelle en Europe se construit rarement en un jour, elle se construit par l’accumulation de textes, de soutiens, et de relais dans plusieurs capitales.
Je continuerai, dans les prochaines semaines, à élargir ce socle de soutiens auprès d’autres délégations parce que le front Polisario tente ici, à Bruxelles, de tout mettre en œuvre pour entraver la mise à jour de l’accord entre l’Union européenne et le Maroc. Ce que ceux en treillis font sur le terrain, détruire, ceux en cravates tentent de le faire aussi ici, sans violence, mais avec la même volonté: détruire au lieu de construire. Un lobbying bien repassé ne doit jamais dispenser d’un examen rigoureux des faits car il ne blanchit ni les méthodes ni le projet.




