À mes frères marocains, de l’autre côté de la frontière, mais du même côté de l’histoire, du cœur et de la raison
Chers amis marocains, chers frères.
La vie est parfois pleine d’ironie.
Il y a quelques mois encore, j’étais enfermé dans une prison algérienne. Aujourd’hui, c’est vers vous que mes premiers pas me conduisent. Je retrouve la liberté. Je retrouve la parole. Et je retrouve un peuple dont je me suis toujours senti proche.
Le Maroc n’a jamais été pour moi un pays étranger. Nous sommes voisins par la géographie, frères par l’histoire, compagnons par la culture, et liés par cette Méditerranée qui, depuis des millénaires, unit davantage qu’elle ne sépare. Une frontière nous distingue, elle a sa raison d’être. Mais les frontières appartiennent aux États ; le cœur, la raison et l’espérance appartiennent aux peuples.
Je ne vous écris ni d’un exil ni d’un refuge. Je vous écris de France, mon pays, le pays où je vis aujourd’hui ; d’Algérie, mon pays natal, dont j’ai été illégalement chassé mais qui ne cessera jamais d’habiter ma mémoire ; et du Maroc, où j’espère venir aussi souvent que possible, parce qu’entre nos trois pays circule une histoire qui est aussi la mienne, la nôtre. Je refuse que les frontières aient le dernier mot. Elles dessinent les cartes ; elles ne dessinent pas les consciences.
Le360 m’offre aujourd’hui de poursuivre avec vous une conversation commencée depuis longtemps. J’y suis d’autant plus sensible que ce journal est devenu, au Maroc et bien au-delà, un lieu reconnu d’information, de réflexion et de débat, lu dans tout le Maghreb, en Europe et partout où l’avenir de notre région suscite l’intérêt.
Je n’y viens ni pour convaincre, ni pour séduire. Je viens réfléchir avec vous.
Nous vivons une époque où l’information circule à la vitesse de la lumière tandis que la compréhension avance au pas de l’homme. Nous savons presque tout, mais nous comprenons de moins en moins ce qui nous arrive. Or, comprendre est devenu une urgence. La connaissance n’a de sens que si elle conduit à la prise de conscience. Et celle-ci n’a de valeur que si elle éclaire notre responsabilité. Je crois profondément à la force des idées. Elles ne changent pas le monde en un jour, mais elles changent les hommes, et ce sont les hommes qui changent le monde. Voilà l’esprit dans lequel je vous écrirai.
Nous parlerons de ce qui fait nos vies : de nos libertés, de nos croyances, de nos inquiétudes, de nos enfants, de nos pays, de nos erreurs aussi. En un mot, de notre avenir commun.
Nous parlerons naturellement de l’Algérie. Je ne confonds pas le peuple algérien avec le régime qui le gouverne. Les Algériens sont les premières victimes d’un système qui les prive de liberté et les éloigne de leurs voisins. En cela, le Maroc n’est pas mon interlocuteur contre l’Algérie ; il est mon partenaire indispensable pour penser, avec l’Algérie que j’appelle de mes vœux, un avenir régional fraternel. Le Maroc, par son dynamisme, son ouverture et ses propres aspirations, constitue un point d’ancrage essentiel pour cette réflexion. C’est à partir d’une Algérie libre, réconciliée avec elle-même et avec ses voisins, que nous pourrons rebâtir notre destin.
Je continuerai à dire ce que ma conscience me commande de dire. Sans haine. Sans complaisance. Parce que le silence ne protège jamais durablement les peuples. Je suis convaincu que le Maghreb, le Sahel et la Méditerranée occidentale peuvent redevenir un espace d’intelligence, de prospérité et de civilisation. Rien ne les condamne à la défiance permanente, sinon le renoncement des hommes.
C’est pourquoi je crois au dialogue. Non au dialogue de convenance, qui endort les consciences, mais à celui qui oblige chacun à regarder le réel en face. Celui qui fait passer de la connaissance à la prise de conscience, puis de la prise de conscience à l’engagement. Non pas un engagement de colère ou de ressentiment, mais une mobilisation des intelligences et des volontés au service du bien commun, contre tout ce qui rame à contre-courant de la raison, de la liberté et de notre destin partagé.
Je vous écrirai avec une entière liberté, et j’espère que vous me répondrez avec la même franchise. Car si les gouvernements passent, les peuples, eux, demeurent. Continuons donc à nous parler. Les frontières nous séparent parfois, mais elles ne nous empêcheront jamais d’être du même côté du cœur, de la raison et de l’espérance.
Paris, 22 juillet 2026.




