Contre la pensée magique (suite)

Fouad Laroui.

ChroniqueRions de bon cœur des excès de Chaouali mais n’oublions pas de relire ensuite Ibn Roshd.

Le 22/07/2026 à 11h03

La semaine dernière, nous pestions dans ces colonnes contre la pensée magique parce qu’elle nous freine dans notre ambition de devenir un pays qui compte dans la recherche scientifique et l’innovation technique. Le combat en faveur de la rationalité, il faut le mener sans cesse, à tous les niveaux.

C’était avant la finale de la Coupe du monde de football, ce match Argentine-Espagne que j’ai regardé comme la plupart des Marocains sur une chaîne satellitaire émettant à partir d’un pays du Golfe. Le commentateur, Issam Chaouali, nous est bien connu, avec ses envolées lyriques, ses hyperboles, ses anaphores, ses montées d’adrénaline. À l’entendre, ce n’est jamais de sport qu’il s’agit mais de batailles épiques, d’épopées, d’affrontements mythiques. C’est amusant et jusqu’à ce jour, ça me distrayait– mais je me suis aperçu, puisque le sujet était frais dans mon esprit, que ce sont des gens comme lui qui diffusent la pensée magique dans le monde arabe et qui, ce faisant, l’empêchent d’accéder à ce qu’on pourrait nommer sa majorité intellectuelle.

Un exemple? Avant même que le match ne commence, l’ami Issam nous asséna cette affirmation:

- «Nous sommes le 19 Juillet, or Lamine Yamal porte le numéro 19 donc c’est son jour, il va briller aujourd’hui.»

Eh bien, non. Il ne s’agit que d’une coïncidence. Une coïncidence n’a aucune valeur prédictive, scientifique.

«Attribuer à un individu le pouvoir d’intervenir de façon décisive dans des évènements qui le dépassent, c’est aussi une forme de pensée magique. »

—  Fouad Laroui

Soyons clair: je n’ai rien, personnellement, contre ce monsieur Chaouali. C’est sans doute quelqu’un de sympathique, de courtois et d’agréable dans la vie quotidienne– mais il ne se rend pas compte qu’il contribue, avec la plupart de ses confrères, à la persistance de la pensée magique dans le monde arabe. Un autre exemple? Lorsque Ferran Torres inscrivit le but de la victoire espagnole, notre hilarant commentateur partit dans une prosopopée (c’est une figure de style qui consiste à faire parler un être absent ou un objet inanimé) qui me fit d’abord rire puis me plongea dans une réflexion plutôt mélancolique. Issam, survolté, s’était réincarné, il était devenu l’attaquant espagnol: «Moi, Ferran! Moi, Torres! J’en ai eu assez! Je leur ai dit: je suis ici! Ana houna! Je vais donner cette Coupe à mon pays! Je serai le scénariste, le réalisateur et l’acteur!… etc.»

Très amusant. En réalité, l’attaquant espagnol ne s’est rien dit du tout. Il n’a même pas eu le temps de penser. Nico Williams ayant renvoyé de la tête le ballon dans la surface de réparation, Torres le reprit du plat du pied gauche et le logea dans les filets. C’est tout ce qu’on peut en dire d’un point de vue factuel, scientifique.

Pourquoi est-ce important? Parce que cette réécriture d’un fait concret en une épopée entièrement définie par la volonté d’un héros («j’en ai eu assez, je suis ici, je serai le scénariste, le réalisateur et l’acteur…») est l’image même de l’illusion arabe, qui s’incarne dans un individu (Nasser, Kadhafi, Saddam…) au lieu d’être l’ambition d’un peuple, d’une nation qui formerait patiemment, dans le temps long, ses bataillons d’ingénieurs, de scientifiques, de managers pour se développer– et qui ne s’en remettrait pas à un homme providentiel sorti d’on ne sait où. C’est l’équipe espagnole, parfaitement soudée et solidaire, qui a vaincu son homologue argentine, ce n’est pas un individu, Saddam Torres, pardon: Ferran Torres, qui s’est soudain dressé, a prononcé un discours interminable lardé de vantardises puis a gagné le match à lui tout seul.

Attribuer à un individu le pouvoir d’intervenir de façon décisive dans des évènements qui le dépassent, c’est aussi une forme de pensée magique.

Que faire? Je ne sais pas trop. Peut-être faudrait-il enseigner aux enfants que les logorrhées de Chaouali et consorts ne sont que de la rhétorique? Peut-être faudrait-il leur apprendre la différence entre démonstration, dialectique et rhétorique? Après tout, Ibn Roshd, qui mourut à Marrakech en 1198, l’avait parfaitement expliqué il y a presqu’un millénaire. Rions de bon cœur des excès de Chaouali mais n’oublions pas de relire ensuite Ibn Roshd: c’est peut-être la recette qui nous débarrassera de la pensée magique.

Par Fouad Laroui
Le 22/07/2026 à 11h03