C’est chaque année la même chose. À l’approche de l’Aïd, le mot chennaq et son pluriel chennaqa refont leur apparition dans nos discussions– ou plutôt: dans nos indignations. On ne compte plus les articles qui leur sont consacrés dans la presse. Sur les réseaux sociaux, la controverse fait rage, on adore haïr ces pelés, ces galeux.
Pour ceux qui l’ignoreraient, les chennaqa sont ces intermédiaires qui achètent les moutons aux éleveurs pour les revendre plus cher aux particuliers. Les questions abondent dès qu’on aborde le sujet. Les chennaqa faussent-ils les prix? Sont-ils des spéculateurs sans foi ni loi? Pourquoi les laisse-t-on agir? Que fait le gouvernement?
Ce qui m’intéresse ici, ce ne sont pas toutes ces interrogations –par ailleurs légitimes– mais plutôt la façon subtile dont les mots nous manipulent. Le langage n’est pas neutre. Si nous n’y prenons garde, il nous mène par le bout de la langue.
Sous le Protectorat, le mot «chevillard» est apparu dans nos contrées, en français naturellement. Il provient du mot «cheville», qui désigne les grands crochets métalliques suspendus sur lesquels la viande est accrochée dans les abattoirs. Un chevillard est tout simplement un boucher en gros. Il achète les carcasses dans les abattoirs ou bien directement aux éleveurs; il les revend ensuite en demi-gros aux bouchers détaillants.
En arabe, la racine trilitère ch-n-q reflète l’idée d’accrochage ou de pendaison. La confusion commence ici: accrocher quelque chose et pendre quelqu’un, ce n’est pas tout à fait la même chose même si, techniquement, les deux gestes se ressemblent… Quand il a fallu traduire «chevillard» en arabe, le mot chennaq s’est imposé de façon naturelle.
«Le langage n’est pas neutre. Si nous n’y prenons garde, il nous mène par le bout de la langue»
Mais voici le problème: le chennaq, aujourd’hui, n’achète pas des carcasses accrochées dans un abattoir, il se procure des moutons vivants qu’il revend aux citoyens. La référence technique aux chevilles s’étant perdue, il ne reste plus que l’autre, celle du bourreau qui pend sa victime. De là à imaginer que le chennaq est un sale type qui étrangle le pauvre citoyen, il n’y a qu’un pas, qu’on franchit allègrement le plus souvent.
Or le chevillard est un intermédiaire qui fait le lien indispensable entre le monde de l’élevage et celui des commerces de proximité. Il faut bien que quelqu’un le fasse. D’autre part, de par son expérience, il a l’œil pour sélectionner les animaux sur pied –et pour «palper», le cas échéant– et garantir ainsi la qualité de la viande. Son rôle dans le circuit économique est donc éminemment positif.
Il est donc urgent de réhabiliter les chennaqa. Il faudrait commencer par leur trouver une autre appellation, une appellation qui ne serait pas contaminée par un sens connexe sinistre («bourreau», «meurtrier»…). Je propose le terme moutawassit, c’est-à-dire intermédiaire (j’avais d’abord pensé à semsar mais ce mot a acquis, lui aussi, une connotation négative).
Bien entendu –et là je mets ma casquette d’économiste partisan de l’intervention de l’État– il faut surveiller de près les moutawassit pour éviter la spéculation abusive. Il faut rendre les transactions plus transparentes. Des amendes sévères devraient frapper ceux qui manipulent artificiellement les prix. Tout cela est assez simple à comprendre. Le glissement sémantique qui a fait du chennaq l’ennemi public numéro un (un mois par an) l’était moins…




