C’est une photo paradoxale (en apparence...) que m’a envoyée hier un ami. Elle montre Alain Aspect debout, vêtu d’un bel habit chamarré, nez conquérant et moustache déployée, lisant son discours de réception dans une Académie– mais laquelle? On pense bien sûr à celle des Sciences, vu que l’impétrant a obtenu le Nobel de Physique en 2022. Eh bien, non: il s’agissait de l’Académie française, créée en 1635 par le cardinal Richelieu pour «contribuer au perfectionnement et au rayonnement des lettres».
Quelques précisions s’imposent. Alain Aspect a obtenu la récompense suprême– le Nobel– à la suite d’une expérience d’une grande ingéniosité qui a prouvé une conjecture que même Einstein, tout génie qu’il fût, n’arrivait pas à admettre: celle de l’intrication quantique. (Soit dit en passant, Aspect fait partie de la Commission qui recrute les professeurs de physique de l’UM6P– mais c’est une autre histoire.)
Revenons à nos moutons– ou plutôt à nos académiciens. Comment se fait-il qu’un physicien soit entré à l’Académie française? Il n’est pas le premier, d’ailleurs. Henri Poincaré y occupa un fauteuil de 1908 à 1912. Louis de Broglie, qui obtint le Nobel de Physique en 1929 pour avoir découvert la nature ondulatoire des électrons, y succéda au mathématicien Émile Picard. Coup double...
À vrai dire, j’ai été surpris par l’élection d’Alain Aspect à l’Académie Française non pas parce que c’est un homme de science mais parce qu’il a un accent marseillais tellement prononcé qu’il pourrait vendre du poisson sur le Vieux-Port. Un tel accent ne passe pas à Paris: je me souviens qu’à l’époque où j’étudiais diverses choses dans la Ville Lumière, un économiste du nom d’Alain Cotta n’y fit jamais carrière parce qu’il avait les mêmes inflexions de voix que Fernandel et qu’on trouvait ça comique à Paris…
«Pour accomplir la promesse de l’aube (de l’aube de l’humanité), chacun de nous devrait se faire poète et arpenteur scientifique de l’univers– devenir ainsi, à mon sens, le véritable insaan al-kaamil (homme parfait) que nos mystiques cherchent à définir depuis Ibn Arabi.»
— Fouad Laroui
Pour le reste, je trouve parfaitement normal, et même souhaitable, qu’une assemblée de littérateurs accueille en son sein des scientifiques. Pourquoi?
En gros, voici l’argument. Pendant des millénaires, disons depuis Homère, les poètes– au sens large– ont chanté la condition humaine, le miracle du cosmos, l’infiniment petit et l’infiniment grand, les passions, etc. Très bien; mais à vrai dire, ils racontaient n’importe quoi (pour ne prendre qu’un exemple: la pluie, c’était quand Zeus nous pissait dessus...) Soyons indulgents pour cette enfance de l’humanité. Petit à petit, la science a investi tous ces domaines de la connaissance. Shakespeare ou Proust ont exploré avec talent– avec génie– la psychologie humaine, certes, mais un bon étudiant en psychologie en sait aujourd’hui plus qu’eux sur le sujet. Lucien de Samosate au 2ème siècle et Cyrano de Bergerac au 17ème siècle ont disserté sur les sélénites, les habitants de la Lune– mais depuis nous y sommes allés, sur la Lune, grâce à la science. Bref, nul poète ne peut désormais s’affranchir du regard sourcilleux du scientifique; il peut d’ailleurs y échapper en se faisant lui-même homme de science.
Et c’est bien là où je voulais en venir. Pour accomplir la promesse de l’aube (de l’aube de l’humanité), chacun de nous devrait se faire poète et arpenteur scientifique de l’univers– devenir ainsi, à mon sens, le véritable insaan al-kaamil (homme parfait) que nos mystiques cherchent à définir depuis Ibn Arabi. J’espère qu’Alain Aspect prendra demain son luth et se mettra à égrener des vers, prenant exemple sur mon ami Jean-Pierre Luminet, astrophysicien d’élite et poète de haute lisse. Et j’espère que notre belle Académie du Royaume, en son écrin de verdure r’bati, accueillera bientôt des «hommes parfaits»– et des dames non moins parfaites, qui seront à la fois littérateurs et physiciens, ou chimistes, ou médecins...
On en croisera d’ailleurs quelques-unes le mercredi 20 mai, sur le campus de Rabat de l’UM6P, à un jet d’encre de l’Académie. Ce sera à l’occasion des Journées de l’Arbois, un colloque prestigieux qui sera consacré cette année «aux femmes scientifiques marocaines». Qu’on se le dise– et qu’on ouvre grand les temples du savoir à ceux qui savent aussi bien chanter le monde qu’en donner les mesures exactes.




