Les mosaïques de Volubilis vont-elles disparaître?

Bernard Lugan.

ChroniqueEn dépit de la sauvegarde de Volubilis et de sa mise en valeur par les missions archéologiques marocaines, la situation des mosaïques est désolante. Ces mosaïques sont en effet laissées sans protection, sans la moindre plaque de verre pour les abriter des intempéries. Si rien n’est fait, et très rapidement, il est à craindre que leur souvenir n’existera bientôt plus que dans les archives photographiques.

Le 12/05/2026 à 11h00

À chacune de mes visites à Volubilis, l’enfant de Meknès que je suis, est emporté par la magie du lieu. Particulièrement cette année où le ciel ayant déversé sur le Maroc un abondant et généreux manteau de pluies, depuis le forum, la plaine du Saïss offrait le vert infini de ses champs. Cette seule vision d’une immense richesse agricole explique pourquoi les Berbères, puis les Romains, ont choisi d’y bâtir une ville dont l’histoire couvre plusieurs millénaires. Le site de Volubilis a en effet été occupé depuis le néolithique par les premiers agriculteurs berbères. Puis, au 3ème siècle avant l’ère chrétienne, leurs descendants fondèrent la première ville de Volubilis qui devint la capitale du royaume de Maurétanie sous le roi berbère Juba II qui régna de 25 avant l’ère chrétienne, jusqu’à 23 après.

En 40 de l’ère chrétienne, Ptolémée, son fils, fut mis à mort dans l’amphithéâtre de Lyon sur ordre de Caligula. Ce dernier fut assassiné en 41 et Claude (41-54) lui succéda. En 42, Rome annexa la Maurétanie, puis, en 44, l’empereur Claude la scinda en deux, créant la Maurétanie césarienne (partie occidentale de l’actuelle Algérie, Algérois et Oranais), et la Maurétanie tingitane (Maroc actuel avec Tanger comme chef-lieu). Durant deux siècles, la Maurétanie tingitane fut placée sous administration romaine et dirigée par un procurateur représentant l’empereur dont on ignore s’il résidait à Volubilis ou à Tingi (Tanger).

Rome demeura présente à Volubilis jusqu’en 285 de l’ère chrétienne. Durant ses deux siècles d’occupation, la ville se développa jusqu’à atteindre une superficie de 42 hectares, ancrant sur cette vieille terre berbère riche de sa production d’huile d’olive, un urbanisme romain caractéristique avec forum, thermes, arcs, centre administratif (basilique) et luxueuses villas ornées de magnifiques mosaïques.

«Sur la mosaïque de la Maison d’Orphée est représentée la faune sauvage du Maroc de l’époque qui, en plus du blé et de l’huile d’olive était une région qui fournissait Rome en animaux pour les jeux du cirque comme les lions, les panthères (léopards) ou les éléphants, (les africanae), qui vivaient alors dans la région. »

—  Bernard Lugan

Or, c’est le sort de ces dernières qui explique ma chronique d’aujourd’hui. Après la magie du lieu, et en dépit de sa sauvegarde et de sa mise en valeur par les missions archéologiques marocaines, leur situation est désolante. Ces mosaïques sont en effet laissées sans protection, sans la moindre plaque de verre pour les abriter des intempéries. Si rien n’est fait, et très rapidement, il est à craindre que leur souvenir n’existera bientôt plus que dans les archives photographiques.

Ma préférée est celle de la Maison d’Orphée. Sur cette mosaïque est représentée la faune sauvage du Maroc de l’époque qui, en plus du blé et de l’huile d’olive était une région qui fournissait Rome en animaux pour les jeux du cirque comme les lions, les panthères (léopards) ou les éléphants, (les africanae), qui vivaient alors dans la région. Ainsi, en 93 avant l’ère chrétienne, à Rome, Sylla donna un spectacle de cent lions attaqués par des chasseurs armés de javelots. Or, ces fauves avaient été offerts par le roi Bocchus de Maurétanie, l’actuel Maroc, qui régna d’environ 111 à 80 avant l’ère chrétienne, et qui était le fils ou le petit-fils du grand roi berbère Baga.

De même, en 55 avant l’ère chrétienne, pour inaugurer son théâtre, Pompée offrit deux spectacles quotidiens durant cinq jours durant lesquels quatre cent dix panthères et cinq ou six cents lions furent combattus et mis à mort par des Berbères armés de javelots. À l’époque impériale, les chiffres sont encore plus importants ; ainsi, en 55 de notre ère, sous le règne de Néron, les cavaliers de la garde à cheval de l’empereur tuèrent trois cents lions.

Or, lors de mon dernier passage à Volubilis, le vendredi 1er mai, j’ai pu constater avec tristesse que, depuis ma dernière visite, il y a deux années de cela, les mosaïques représentant ces animaux s’étaient dégradées, à telle enseigne que de l’herbe poussait entre les tesselles, ces petits cubes de céramique qui en forment les éléments de base.

Par Bernard Lugan
Le 12/05/2026 à 11h00