Algérie: relire Daniel Lefeuvre

Bernard Lugan.

ChroniqueL’universitaire Daniel Lefeuvre a démontré dans un livre fondateur que l’Algérie fut un fardeau pour la France. En 1959, toutes dépenses confondues, celle qu’il baptisa «Chère Algérie», engloutissait ainsi à elle seule 20% du budget de l’État français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce! Le livre de Daniel Lefeuvre est une contribution essentielle au débat portant sur les relations entre la France et l’Algérie. Il démontre qu’au lieu de l’accuser, les dirigeants algériens devraient tout au contraire remercier la France.

Le 21/04/2026 à 10h58

Professeur à l’université de Paris VIII, Daniel Lefeuvre, mort en 2013, a démontré dans un livre fondateur en quoi, portée à bout de bras, l’Algérie fut un fardeau pour la France. En 1959, toutes dépenses confondues, celle qu’il baptisa «Chère Algérie», engloutissait ainsi, à elle seule, 20% du budget de l’État français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce!

Face à cette situation, aucun gouvernement n’osa poser la question du nécessaire désengagement, l’appartenance de l’Algérie à l’ensemble français étant alors une évidence pour tous les partis politiques, communistes compris. Mais l’aveuglement avait un coût que les économistes et les milieux patronaux métropolitains évaluèrent. Lucides et inquiets, ils tirèrent la sonnette d’alarme. En vain.

Puis, en 1953, les politiques durent se rendre enfin à l’évidence car les recettes locales ne permettaient plus de faire face aux dépenses de fonctionnement. L’Algérie était donc bel et bien en faillite. Le gouvernement de l’époque demanda alors au parlement français le vote de 200 milliards d’impôts nouveaux. Pour aider encore davantage l’Algérie, il fallut donc faire patienter la Corrèze et le Cantal. Le sacrifice des Français de France fut alors double puisque leurs impôts augmentaient tandis que les engagements de l’État dans les domaines routiers, hospitaliers, énergétiques, etc., métropolitains étaient amputés ou retardés en raison des besoins de l’Algérie.

«Tutrice généreuse» comme Lefeuvre la qualifie, la France couvrait donc «avec constance les découverts de sa pupille», l’implication du budget national dans les déséquilibres algériens allant sans cesse en augmentant. C’est ainsi que, de 1949 à 1953, le volume des investissements sur fonds publics en francs courants atteignit 305 milliards, dont les quatre cinquièmes furent assurés par l’État français. De 1952 à 1956, les ressources d’origine métropolitaine affectées au financement du 2ème plan d’équipement passèrent de 50% à plus de 90%.

L’addition des sommes versées à l’Algérie par l’État français donne le vertige. Durant les seuls 9 premiers mois de 1959, les crédits d’investissement en Algérie atteignirent ainsi 103,7 milliards, dont 71,5 milliards directement financés par le Trésor français. De 1950 à 1956, la seule industrie algérienne reçut, hors secteur minier, en moyenne 2.395 millions d’anciens francs annuellement. En 1959 et en 1960 cette somme atteignit en moyenne 5.390 millions. Entre 1959 et 1961, pour le seul plan de Constantine, les industries métropolitaines investirent 27,40 milliards d’anciens francs hors secteur des hydrocarbures. Les industriels français étaient-ils soudainement devenus philanthropes, eux qui s’étaient, jusque là, prudemment tenus à l’écart de la «chère Algérie»? Daniel Lefeuvre donne l’explication de cette soudaine «générosité»:

«(…) Le prix des créations d’usines en Algérie (a) été payé par les contribuables métropolitains grâce à un cadeau de 90 millions d’anciens francs fait par l’État à chaque industriel»!

Quels intérêts la France avait-elle donc à défendre en Algérie pour s’y ruiner avec une telle obstination, avec un tel aveuglement? La réponse est claire: économiquement aucun!

Qu’il s’agisse de minerais, de liège, d’alfa, de vins ou d’agrumes, toutes les productions algériennes affichaient des coûts supérieurs à ceux du marché mondial. En 1930, alors que le quintal de blé s’échangeait à 93 francs en métropole, le prix proposé par l’Algérie oscillait entre 120 et 140 francs, soit un surcoût de 30 à 50%.

Or, c’est parce que la France payait sans discuter que l’Algérie pouvait pratiquer ces prix sans rapport avec les cours mondiaux. Le résultat d’une telle politique fut que l’Algérie qui vit se fermer tous ses débouchés internationaux en raison de ses prix, n’eut bientôt plus qu’un seul client et un seul fournisseur, la France, qui continua d’acheter à des cours largement supérieurs au marché des productions qu’elle avait déjà largement payées puisqu’elle n’avait cessé de les subventionner.

«Un aspect manque cependant à cette étude qui est uniquement économique, il s’agit des cadeaux territoriaux que la France fit à l’Algérie aux dépens du Maroc (Tidikelt, Gourara, Tabelbala, Béchar, Tindouf, etc.), de la Tunisie et de la Libye.»

—  Bernard Lugan

Le plus insolite est que l’Algérie ne fit aucun effort tarifaire, dévorant sans gêne une rente de situation assurée par les impôts des Français. Ainsi, durant la décennie 1930, alors que le vin comptait pour près de 54% de toutes ses exportations agricoles, le prix de l’hectolitre qu’elle vendait à la France était supérieur de 58% à celui produit en Espagne, ce qui n’empêcha pas la métropole de se fermer au vin espagnol pour s’ouvrir encore davantage au sien…

Daniel Lefeuvre démontre également que, contrairement aux idées reçues, la main d’œuvre industrielle en Algérie était plus chère que celle de la métropole. Un rapport de Saint-Gobain daté de 1949 en évalua même le surcoût:

«Pour le personnel mensualisé, la moyenne des rémunérations versées s’établit à 27.000 francs en métropole, contre 36.000 francs en Algérie. […] Par comparaison avec une usine métropolitaine située en province, l’ensemble des charges — salaires et accessoires — est de 37% plus élevé.»

La découverte des hydrocarbures en 1956 ne changea pas la donne car l’État français fut contraint d’imposer quasiment à des compagnies réticentes une mise en production qui débuta timidement entre 1957 et 1959, pour démarrer véritablement en 1961. Ce pétrole était en effet trop léger pour la transformation en fuel dont avait alors besoin l’industrie française. De plus, à cette époque, le marché mondial était saturé et le pétrole algérien entrait directement en concurrence avec le pétrole libyen, plus facile à exploiter et à écouler. Enfin, le brut algérien était cher: 2,08 dollars le baril contre 1,80 dollar au cours mondial. Une fois encore, la France vola donc au secours de l’Algérie en surpayant un pétrole dont elle avait pourtant financé les recherches et la mise en exploitation!

Concernant l’immigration algérienne en France, et contrairement à tous les poncifs, Daniel Lefeuvre démontre qu’avec le statut du 20 septembre 1947 conférant la citoyenneté française aux musulmans d’Algérie, ce fut la préférence nationale, en l’occurrence la préférence algérienne, que choisirent les gouvernements de la 4ème République. Les choix des patrons métropolitains étaient, au contraire, à la main d’œuvre italienne, espagnole et portugaise, mieux formée, donc moins chère et facilement assimilable. Comme l’écrit encore Daniel Lefeuvre:

«Contrairement à une légende tenace, l’afflux d’Algériens en métropole, dans les années 1950 ne répond pas aux besoins en main d’œuvre de l’économie française au cours des années de reconstruction ou des Trente Glorieuses».

Placée sous «assistance respiratoire» par la France qui ne cessa de l’alimenter artificiellement, l’Algérie était incapable de subvenir à ses propres besoins. Elle a donc constamment dépendu des importations métropolitaines et n’a évité la banqueroute que parce que l’État français n’a jamais cessé de combler ses déficits. Voilà qui explique le discours radiotélévisé que le général de Gaulle prononça le 29 décembre 1961. C’est au «tonneau des Danaïdes» algérien qu’il pensait quand il déclara que si l’engagement français en Algérie «restait ce qu’il est, (il) ne saurait être pour (la France) qu’une entreprise à hommes et à fonds perdus, alors que tant de tâches appellent ses efforts ailleurs».

Le livre de Daniel Lefeuvre est une contribution essentielle au débat portant sur les relations entre la France et l’Algérie. Il démontre qu’au lieu de l’accuser, les dirigeants algériens devraient tout au contraire remercier la France… Un aspect manque cependant à cette étude qui est uniquement économique, il s’agit des cadeaux territoriaux que la France fit à l’Algérie aux dépens du Maroc (Tidikelt, Gourara, Tabelbala, Béchar, Tindouf, etc.), de la Tunisie et de la Libye.

Chère Algérie: la France et sa colonie, 1930-1962, Daniel Lefeuvre, 512 pages, Éditions Flammarion.

Par Bernard Lugan
Le 21/04/2026 à 10h58