Après plusieurs années de sécheresse sévère qui ont mis à mal les campagnes successives, les récentes pluies hivernales apportent un répit salutaire au monde agricole marocain. Pour la campagne 2025-2026, les perspectives de récolte se redressent nettement grâce à la reconstitution partielle des réserves hydriques et à l’amélioration notable de l’humidité des sols.
Selon les projections du cabinet BMI-Fitch Solutions, reprises par le quotidien L’Economiste dans son édition du lundi 15 juin, «la production nationale de blé et d’orge pourrait ainsi rebondir à 4,5 millions de tonnes, marquant une progression significative par rapport aux 3,1 millions de tonnes enregistrées lors de l’exercice précédent». Toutefois, les observateurs s’accordent à dire que cette embellie saisonnière ne résout en rien la crise structurelle de l’eau qui frappe le Royaume. L’enjeu dépasse désormais la simple mesure des volumes produits pour se concentrer sur l’arbitrage stratégique d’une ressource devenue structurellement rare.
Cette situation de stress hydrique persistant place les décideurs face à un dilemme complexe entre performance macroéconomique et souveraineté alimentaire. D’un côté, le modèle agricole favorise depuis deux décennies les cultures d’exportation à forte valeur ajoutée, à l’instar des agrumes et des cultures maraîchères, qui optimisent le gain financier par mètre cube d’eau mobilisé et soutiennent les rentrées de devises. De l’autre, l’extension des surfaces dédiées aux céréales permettrait de sécuriser l’approvisionnement du marché intérieur et de réduire la dépendance alimentaire, mais au prix d’une utilisation de l’eau jugée moins efficiente.
«Face à cette équation, les pouvoirs publics privilégient une logique d’adaptation plutôt que d’autonomie, en déployant des investissements massifs dans les infrastructures: multiplication des stations de dessalement de l’eau de mer, modernisation des réseaux d’irrigation et développement de variétés de semences résistantes au climat», écrit L’Economiste.
Pour autant, ces efforts se heurtent à une pression hydrique globale toujours croissante, alimentée par la poussée démographique, l’urbanisation galopante et la demande industrielle. Dans ce contexte de déficit hydrique de fond, le recours aux marchés internationaux s’est définitivement imposé comme un pilier structurel de l’approvisionnement national. Malgré l’amélioration de la récolte locale, le Maroc devra encore importer environ 7,2 millions de tonnes de blé pour la saison 2025-2026, un volume auquel s’ajoutent des achats massifs de sucre à l’étranger pour couvrir la consommation intérieure. Si la sécurité des approvisionnements semble garantie par une offre mondiale de céréales relativement abondante, l’exposition du pays s’est déplacée vers d’autres facteurs de vulnérabilité, notamment la volatilité des coûts de la logistique maritime et la fluctuation des prix des intrants agricoles, à commencer par les engrais. «L’évolution de ce secteur reste cruciale pour l’équilibre global du pays, l’agriculture pesant encore près de 15% du produit intérieur brut et employant environ un tiers de la population active», souligne L’Economiste.
Au-delà des agrégats économiques, la santé des campagnes dicte directement le niveau de vie en milieu rural, influence la consommation des ménages et détermine la stabilité des prix alimentaires sur les marchés urbains. Si la bouffée d’oxygène climatique observée depuis la fin de l’année 2025 permet de soulager temporairement les tensions, elle ne masque pas un déficit céréalier chronique vieux de près de trente ans, la demande progressant structurellement plus vite que l’offre. Le modèle agricole national reste ainsi profondément exposé à des cycles climatiques dont les épisodes extrêmes gagnent chaque année en fréquence et en intensité.




