Le document «Occupation du Gourara et du Touat. Notes sur les colonnes d’Igli» (1901), signé par le lieutenant É.-F. Gauthier, constitue une pièce importante pour comprendre l’avancée française vers le Sahara oriental. Il ne s’agit pas d’une reconstruction tardive: c’est un rapport militaire produit dans le contexte même de la progression des colonnes françaises. À ce titre, il renseigne moins sur une vision abstraite du désert que sur les priorités stratégiques de l’armée française au tournant du 20e siècle. On peut y lire noir sur blanc cette formule révélatrice: «Volonté d’occuper Igli pour surveiller les incursions venues du Maroc qui viennent renforcer les actes d’hostilité dans le Gourara.»
La colonne militaire part le 25 mars 1899 le long de la vallée de la Zousfana et atteint l’oasis stratégique d’Igli le 7 avril 1900.
Cette allusion à des renforts marocains qui viennent prêter main forte aux rébellions contre la pénétration française dans le Sahara oriental est documentée par deux autres auteurs que nous citerons aujourd’hui. Napoléon Lacroix, chef du Service des affaires indigènes et Augustin Bernard, professeur à l’École supérieure des lettres d’Alger et Chargé de cours à la Sorbonne, ont co-écrit «La Pénétration saharienne» en 1906, et ils y affirment que «certaines oasis du Gourara faisaient appel aux Beraber du Maroc pour organiser la résistance» et qu’une «harka de Beraber, forte de 650 hommes attaqua Timimoun le 18 février 1901». Précisons tout de suite qui sont ces «Baraber» évoqués par les deux auteurs dans leur livre. Les Beraber (ou Aït Imazighen) forment une importante confédération de tribus du Maroc, principalement installées dans le Moyen-Atlas et le Haut-Atlas.
Une note ministérielle reproduite par Le Petit Parisien du 19 septembre 1900, n° 8727, après les combats de 1900, va dans le même sens. Elle annonce que le capitaine Falconetti a été aux prises avec des «Beraber nombreux et bien armés», et que «les pertes françaises sont sérieuses». Cette expression est décisive: elle évite une lecture réductrice opposant mécaniquement une armée française moderne à des oasis isolées. Le front saharien met en jeu des appartenances politiques provenant du Maroc qui ont infligé de lourdes pertes à l’armée française.
La presse métropolitaine relaie elle aussi l’idée d’un adversaire mobile, venant de l’ouest (du Maroc) bien doté et distinct des seules oasis sédentaires. C’est un indice précieux, car il montre que la perception de la menace ne se limite pas à un papier d’archive isolé: elle monte jusqu’au ministère et à l’opinion.
«Les hommes venus du Maroc sont des soldats réguliers du sultan dépêchés dans le Sahara oriental pour prêter main forte aux habitants. Ces incursions ne peuvent pas être réduites à de simples razzias, ni à des mouvements erratiques de groupes armés en quête d’aventure»
La meilleure synthèse reste celle de l’historien Claude Lefébure. Dans un article fondamental (Ayt Khebbach, impasse sud-est. L’involution d’une tribu marocaine exclue du Sahara, 1986), il rappelle que la conquête du Touat et du Gourara s’est faite au prix de combats contre des «semi-nomades d’obédience marocaine».
Igli, verrou de la Zousfana et de la Saoura
Pourquoi Igli? Parce qu’Igli n’est pas une oasis marginale. C’est un nœud. É.-F. Gautier situe Igli comme la route la «plus directe» vers le Touat par la Zousfana et la Saoura. Autrement dit, tenir Igli, c’est tenir l’une des grandes portes d’entrée du Grand Touat depuis l’ouest. Dans cette géographie, où les distances se mesurent en points d’eau, pâturages et possibilités de convoi, un tel axe vaut autant qu’une forteresse.
Ce verrou commande deux réalités entremêlées. La première est logistique: ravitailler des troupes françaises avancées au Gourara, au Touat ou au Tidikelt exige de maîtriser les couloirs d’eau, les oasis d’étape, les pâturages et les points de convoi. Sans cette maîtrise, la colonne s’épuise, les communications se fragilisent, les garnisons deviennent vulnérables. La seconde est politique: ce même axe relie le nouvel espace français d’Algérie aux mondes de Figuig, du Tafilalet et donc de l’Empire chérifien. Occupé par la France, il devient une ligne de couverture; laissé ouvert, il demeure un couloir de circulation combattante.
La ville marocaine de Figuig, dans cette géographie, est la grande charnière. É.-F. Gautier la décrit comme une «porte entre le Maroc et le Sahara» ; il insiste sur le fait que la «grande rue des palmiers» reliant Figuig à In Salah (dans le Sahara oriental spolié par l’Algérie) structure tout l’accès saharien. À ses yeux, Figuig est le centre naturel des routes qui filent vers l’oued Guir, le Tafilalet, puis Marrakech. Cette description replace le Touat et le Gourara dans un espace de circulation continu qui va jusqu’à Marrakech.
En décrivant l’oasis Tabelbalet, É.-F. Gautier écrit que celle-ci «jalonne» la route du Tafilalet au Touat. Il ajoute que les bandes de Beraber qui inquiètent les oasis y ont toutes fait étape. D’autres textes précisent les routes. De son côté, l’américain Ross E. Dunn dans son ouvrage de référence «Resistance in the Desert» (1977) qui se penche sur la résistance des populations locales (notamment les Aït Atta) face à la pénétration française, rappelle que la route Figuig-Touat passait par Beni Abbès et Kerzaz pour joindre le Gourara. Le couloir est donc parfaitement lisible: Tafilalet, vallées du Guir et de la Zousfana, Igli, Beni Abbès, Gourara, Touat. L’extrait de É.-F. Gauthier ne nomme pas toutes ces stations, mais les autres sources les dessinent autour de lui.
«Les incursions venues du Maroc»
Les hommes venus du Maroc sont des soldats réguliers du sultan dépêchés dans le Sahara oriental pour prêter main forte aux habitants. Ces incursions ne peuvent pas être réduites à de simples razzias, ni à des mouvements erratiques de groupes armés en quête d’aventure. Elles s’inscrivent dans un affrontement plus vaste, celui de la pénétration française dans un espace où les populations sahariennes regardent vers le Maroc, vers ses routes, ses tribus, son autorité et sa protection.
Dans une note de 1904 encore, Lyautey rappelait dans son «Vers le Maroc. Lettres du Sud-oranais» (1937) qu’à Colomb-Béchar on a dû bâtir une garnison «en face du Tafilalet d’où sont parties les harkas qui nous ont attaqués depuis 1901», tandis qu’au nord-ouest il faut couvrir la ligne contre les «incursions des Beraber du Tafilalet». La menace marocaine n’est donc ni un fantasme ponctuel, ni un simple cliché ethnographique. Elle est assez constante pour justifier garnisons, lignes de couverture et réflexion stratégique française sur les confins sud-oranais.
Cette complexité interdit les raccourcis. Le Touat n’est pas un vide politique attendant la France; il représente bien plus un bloc étatique marocain au sens de 1900. Les communautés oasiennes administrent leurs affaires à l’aune de l’Empire chérifien, arbitrent leurs conflits selon la jurisprudence marocaine, négocient avec les caravanes qui partent du Maroc et y reviennent après leur périple en Afrique, paient l’impôt au sultan et se placent sous sa protection. Le Grand Touat participe d’un espace impérial chérifien. C’est ce monde-là que la conquête française tranche et requalifie en «territoires du Sud».
Ainsi, les textes de Gauthier, de Lacroix et Bernard, les notes reprises par la presse parisienne, les observations de Lyautey et la synthèse de Claude Lefébure convergent vers une même conclusion: l’occupation du Gourara et du Touat ne fut pas seulement une opération de pacification coloniale, selon le vocabulaire commode de l’époque. Elle fut une entreprise de rupture géopolitique. En occupant Igli, en contrôlant la Zousfana et la Saoura, en surveillant Figuig et le Tafilalet, la France ne neutralisait pas seulement des foyers de résistance. Elle coupait les continuités marocaines du Sahara oriental, déplaçait les lignes d’autorité et transformait un espace de circulation chérifien en marge administrative de l’Algérie coloniale.




