Tribune. Coupe du monde 2030: quand certains veulent transformer un projet de réconciliation en instrument de confrontation

Aziz Daouda.

TribuneLa crise migratoire survenue récemment à Sebta a rapidement dépassé le cadre de la gestion des bordures pour devenir un objet de récupération politique.

Le 06/08/2026 à 14h08

En Espagne, mais également au Portugal, certaines voix se sont empressées de réclamer l’exclusion du Maroc de l’organisation de la Coupe du monde 2030, au motif que les événements démontreraient son incapacité à être un partenaire fiable.

Cette précipitation interroge, car la Coupe du monde 2030 n’est pas un simple événement sportif partagé entre trois États. Elle est un projet politique, diplomatique et civilisationnel, conçu précisément pour dépasser les contentieux du passé et construire un espace de coopération entre les deux rives du détroit de Gibraltar.

Transformer ce projet commun en instrument de pression politique au gré de l’actualité revient à en dénaturer profondément l’esprit. C’est dire aussi que le populisme ne connaît pas de frontières. À chaque crise, certains responsables politiques recherchent moins une solution qu’une opportunité électorale.

La séquence actuelle n’échappe pas à cette logique. Plutôt que de contribuer à l’apaisement, quelques partis espagnols et portugais ont choisi de raviver les vieux réflexes nationalistes, voire de domination coloniale, en faisant de la Co-organisation avec la partie marocaine un bouc-émissaire.

L’objectif est transparent: apparaître comme les défenseurs d’une souveraineté menacée et séduire une partie de l’électorat sensible aux discours identitaires, caresser dans le sens du poil les nostalgiques de la colonisation ou simplement ceux qui considèrent comme une blessure la présence marocaine sept siècles durant dans la péninsule ibérique.

Cependant, une Coupe du monde ne peut être l’otage des campagnes électorales nationales.

Quand les fantômes de la Reconquista ressurgissent

Plus inquiétant encore, certains discours ont franchi une ligne rouge. Un membre du clergé espagnol et non des moindres est allé jusqu’à appeler à «achever l’œuvre d’Isabelle la Catholique», en évoquant la poursuite de la Reconquista, la conquête et la christianisation du Maroc.

Au-delà du caractère marginal de cette prise de position, ses références historiques sont particulièrement lourdes de sens. Elles renvoient à une période où les guerres de religion structuraient les rapports entre les peuples de la Méditerranée. Que de tels propos puissent encore être prononcés au 21ème siècle montre que certains imaginaires demeurent prisonniers des conflits d’hier.

La retenue marocaine

Le contraste avec la réaction observée au Maroc mérite d’être souligné. Le Royaume continue, comme il l’a toujours fait, de revendiquer, conformément à sa position officielle, la marocanité de Sebta et Melilia. Pourtant, aucun grand parti politique marocain n’a demandé que l’Espagne soit exclue de la Coupe du monde 2030 au motif qu’elle administre encore ces deux villes revendiquées par Rabat.

De même, aucune personnalité religieuse influente, aucun conseil des oulémas et aucun imam n’a appelé à ressusciter le jihad médiéval ou à «achever l’œuvre» de Tariq Ibn Ziyad ou de Youssef Ibn Tachfine.

Ce silence n’est pas le fruit du hasard.

Il traduit un choix politique assumé: celui de dissocier les différends historiques de la coopération internationale. Le Maroc a compris qu’un projet comme la Coupe du monde ne doit pas devenir l’extension des conflits diplomatiques.

Le véritable esprit de 2030

La candidature commune entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal constitue l’une des initiatives les plus originales de l’histoire de la FIFA. Pour la première fois, une Coupe du monde reliera durablement deux continents, deux espaces culturels et trois nations liées par une histoire complexe faite de rivalités, mais aussi d’influences réciproques ayant été à l’origine de la Renaissance et des prémices de la révolution industrielle ayant refaçonné le monde.

L’objectif n’a jamais été d’effacer cette histoire. Il consiste au contraire à démontrer qu’elle peut devenir un patrimoine partagé plutôt qu’un motif de confrontation permanente.

«Aux partis politiques espagnols et portugais qui réclament l’exclusion du Maroc de l’organisation de la Coupe du monde, un simple rappel s’impose: ce ne sont ni les Parlements nationaux ni les calculs électoraux qui désignent les pays hôtes, mais l’Assemblée générale de la FIFA, où plus de 200 fédérations nationales exercent leur droit de vote.»

—  Aziz Daouda

Faire de la Coupe du monde un levier de réconciliation et de construction suppose une responsabilité particulière de la part des responsables politiques, des médias et des leaders d’opinion. Chaque déclaration qui ravive les blessures du passé éloigne un peu plus cet objectif.

Construire l’avenir plutôt que ressasser le passé

L’histoire entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal est suffisamment riche pour ne pas être réduite à une succession de conquêtes et de reconquêtes.

Elle est faite d’échanges commerciaux, de circulation des savoirs, d’influences artistiques, de coexistence culturelle et d’interdépendances humaines qui continuent aujourd’hui de façonner les deux rives de la Méditerranée.

Des millions de Marocains vivent, travaillent ou étudient dans la péninsule Ibérique. Des centaines de milliers d’Espagnols et de Portugais entretiennent des relations économiques, universitaires ou touristiques avec le Royaume.

Cette réalité quotidienne pèse infiniment plus lourd que les slogans électoraux.

Préserver un projet qui dépasse le football

La Coupe du monde 2030 sera jugée non seulement sur la qualité de son organisation, mais aussi sur sa capacité à démontrer que le sport peut rapprocher des nations dont l’histoire fut parfois conflictuelle. C’est précisément pour cette raison qu’il est dangereux de vouloir transformer chaque crise bilatérale en argument contre ce projet commun.

Les responsables politiques qui réclament aujourd’hui l’exclusion du Maroc prennent le risque d’affaiblir une initiative dont leurs propres pays sont pourtant bénéficiaires. Le football ne peut pas résoudre, à lui seul, les contentieux historiques. Mais il peut créer les conditions d’un dialogue plus serein.

À condition que chacun accepte de laisser les fantômes de la Reconquista, comme ceux des guerres médiévales, à leur juste place: dans les livres d’histoire et non dans le débat politique contemporain.

Le véritable défi de 2030 n’est pas seulement d’organiser une Coupe du monde exemplaire. Il est de prouver que trois pays, longtemps opposés par l’histoire, sont aujourd’hui capables d’écrire ensemble une histoire différente, tournée vers l’avenir plutôt que prisonnière du passé.

Aux partis politiques espagnols et portugais qui réclament l’exclusion du Maroc de l’organisation de la Coupe du monde, un simple rappel s’impose: ce ne sont ni les Parlements nationaux ni les calculs électoraux qui désignent les pays hôtes, mais l’Assemblée générale de la FIFA, où plus de 200 fédérations nationales exercent leur droit de vote.

Une large majorité de ces pays est issue de l’histoire de la décolonisation et demeure attachée au principe de l’intégrité territoriale. Beaucoup soutiennent également, dans les enceintes internationales, la revendication marocaine sur Sebta et Melilia. Il serait donc prudent d’éviter de transformer un événement sportif mondial en instrument de politique intérieure ou de nostalgie coloniale.

Par Aziz Daouda
Le 06/08/2026 à 14h08