Espagne-Maroc: dépasser la crise

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueTahar Ben Jelloun a publié samedi 19 septembre une tribune dans le quotidien espagnol El Pais où il explique que le Maroc et l’Espagne «sont condamnés à s’entendre» et à tourner la page de la crise de Sebta. Compte tenu de son intérêt, nous la publions avec l’autorisation de son auteur.

Le 21/09/2026 à 12h08

Comme dans tous les couples, il arrive qu’on se dispute. Un malentendu, une phrase malheureuse, des cris, des insultes, des soupçons, des silences à interpréter, de la colère, et puis on attend, on espère l’arrivée du calme et de la raison. Aucun fleuve n’est tranquille et paisible. Surtout pas celui du voisinage et de l’amitié.

Le vieux couple espano-marocain n’échappe pas à la règle. Il traverse ces derniers temps une crise désagréable, inutile et insupportable.

On a assisté en Espagne à quelque chose de profond, venant de loin, quelque chose ayant surgi brutalement, mettant les deux pays dans une situation difficile où le dialogue, la diplomatie ont été remplacés par des caricatures, des insultes, une rage et même de la haine. Il y eut, comme on disait au 17ème siècle, «des crimes verbaux».

D’abord, des accusations sans fondement ont été proférées par des hommes politiques espagnols de droite et d’extrême droite. Un règlement de comptes de politique intérieure sur le dos du voisin du Sud. C’est commode. D’une pierre deux coups. Le Premier ministre, Pedro Sánchez, a essayé de maintenir les bonnes relations traditionnelles avec le Maroc. Il a été vertement critiqué.

L’affaire des candidats à l’immigration à travers la ville de Ceuta a choqué tout le monde, y compris au Maroc. Comment est-il possible d’attribuer l’initiative de cette «marche» sur Ceuta aux autorités marocaines, lesquelles célébraient ce jour-là la fête du Trône, qui commémore le vingt-septième anniversaire de l’accession de Mohammed VI au pouvoir? À moins d’être cynique et masochiste, cette thèse ne tiendrait pas longtemps.

Il y a eu un drame, voire une tragédie soldée par 141 personnes mortes noyées dans les eaux baignant Ceuta.

Des enquêtes espagnoles ont conclu que le Maroc n’était pas à l’origine de l’incitation des dizaines de milliers de jeunes marocains de marcher sur Ceuta en vue d’émigrer en Espagne. La police marocaine ne pouvait pas les arrêter à moins de commettre un massacre.

Mais cela n’a pas convaincu ceux et celles qui n’ont pas supporté le rapprochement politique et diplomatique des deux États. La reconnaissance par l’Espagne de la marocanité du Sahara occidental, en mars 2022, n’a pas été acceptée par l’opposition au socialiste dirigeant le gouvernement de Madrid. L’ingérence algérienne est parvenue à son objectif: ébranler la bonne entente et la coopération indispensable entre Madrid et Rabat. Une ingérence tous azimuts matinée de haine rance, entièrement pathologique.

Le couple espano-marocain est ce qu’on appelle «un couple mixte», ce qui sous-entend des conflits en perspective et des complications plus ou moins importantes. Cependant la stigmatisation actuelle des Marocains, relevant d’une haine tenace, laissera des traces dans l’histoire commune. Certains médias se sont déchaînés, allant jusqu’à utiliser des fake news pour porter atteinte au Maroc.

«Il n’est pas normal que la frontière européenne soit en terre africaine. »

—  Tahar Ben Jelloun

Il est temps de se rendre à l’évidence du réalisme politique. Des voisins n’ont aucun intérêt à se créer des problèmes surtout que souvent ceux-ci relèvent du discours politique d’opposition.

Le Maroc et l’Espagne sont condamnés à s’entendre et à coopérer ensemble dans le but de poursuivre les échanges économiques importants et de sauver les intérêts mutuels. Faut arrêter la perfidie des attaques gratuites, faites d’une haine ancestrale, comme si le souvenir d’Isabel la Catholique était toujours vif et actif.

Le racisme anti-moro est une vieille tradition espagnole. Il arrive que cela se traduise par des ratonnades et des chasses à l’immigré marocain, comme cela s’est produit à El Ejido en février 2000.

Pendant trois jours, à la suite de l’assassinat d’une femme espagnole, des groupes armés parcoururent les rues en vue de pourchasser des personnes d’origine étrangère, marocaines en particulier.

Des centaines de blessés et des centaines de logements, commerces et abris de migrants furent saccagés ou incendiés. La police a tardé avant d’intervenir.

Ce racisme-là est resté présent dans le discours du Parti populaire ainsi que dans celui du parti d’extrême droite Vox.

Le Maroc est insulté, méprisé, humilié. Les événements du 30 et 31 juillet 2026 ont été utilisés comme prétexte pour «légitimer» un rejet du Maroc dont la santé économique et les réussites de grands projets, gênent ou dérangent ceux qui ont toujours perçu ce pays comme un État sous-développé, sans envergure, sans projets et voué à être dominé, dépendant des autres.

La question de Ceuta et Melilia a ressurgi avec violence. Ces deux villes en terre marocaine, même si elles ont un statut spécial dans l’espace Schengen, sont considérées comme européennes. Comme Gibraltar en terre espagnole, elles constituent une aberration anachronique au 21ème siècle.

Ainsi, le contentieux entre les deux pays s’alourdit et se complique. Rendre, après concertation, Ceuta et Melilia au Maroc serait un geste historique et réaliste. Elles sont occupées depuis plus cinq cents ans. Il n’est pas normal que la frontière européenne soit en terre africaine.

Peut-être que le drame des 30 et 31 juillet a eu pour effet collatéral de poser, de manière brutale, la question d’une colonisation qui n’a plus de sens. Retour à la table des négociations et au dialogue entre deux voisins liés par tant de liens culturels, économiques et politiques. Il est temps de se parler sereinement et de se dire: basta!

Par Tahar Ben Jelloun
Le 21/09/2026 à 12h08