Les bâtisseurs de l’Alhambra: les mains qu’on n’a pas voulu voir

L'Alhambra.

L'Alhambra.

TribuneContre le mythe d’une planification axiale orientale, la vérité architecturale de l’Alhambra tient tout entière dans sa structure. En retraçant sa croissance par agrégation ininterrompue sur trois siècles, Mohamed Métalsi, urbaniste, docteur en esthétique, historien d’art, chercheur, ancien directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris et ancien doyen de la Faculté Euromed des SHS de Fès, démonte les idées reçues pour révéler une filiation intime avec l’art des casbahs maghrébines. Au-delà de la rivalité patrimoniale, cette analyse déplace le centre de gravité historique: elle restitue au Maroc son rôle fondamental de matrice technique, prouvant qu’une civilisation bâtisseuse se définit moins par ses ornements que par sa pratique intemporelle du territoire.

Le 20/09/2026 à 09h00

L’Alhambra ne se donne pas au premier regard: elle s’impose d’abord par la fatigue de l’ascension. Avant d’être un palais, la Sabika est une colline, un éperon de terre rouge jeté au-dessus de la vega grenadine, et ce que l’on y a d’abord bâti fut une place forte. La rampe se resserre, l’ombre gagne, et l’on franchit la Puerta de la Justicia par un coude - puis un second. Ce coude n’est pas un effet d’architecte: c’est un dispositif de siège hérité des enceintes almohades, et il retire au visiteur ce qu’il retirait à l’assaillant, l’axe et la ligne droite.

Puis la lumière revient sur le bassin. La cour des Myrtes se donne d’un seul tenant - une nappe d’eau immobile, deux haies basses, et au fond la tour de Comares qui s’y renverse avec une exactitude presque insolente. Les relevés d’Antonio Fernández-Puertas ont montré que ces rapports procèdent de tracés régulateurs rigoureux, conduits à la corde et à l’équerre; le visiteur n’a pas besoin de le savoir, il l’éprouve comme un apaisement.

Quelques pas plus loin, tout change. La cour des Lions ne prolonge pas la précédente, elle la contredit: l’échelle se réduit, le rythme se hache, la forêt de colonnes disperse ce que le bassin avait rassemblé. Une génération sépare Yusuf Ier de Muhammad V, et cet écart se lit au sol comme une couture mal recouverte. L’Alhambra n’a pas été conçue; elle a été ajoutée. Trois siècles de sultans y ont accolé leur cour, leur koubba, leur jardin, sans plan directeur, chacun composant avec ce que son prédécesseur avait laissé. Ce que nous prenons pour l’unité d’un chef-d’œuvre est la cohérence d’un métier - celle d’ateliers qui, de génération en génération, ont refait les mêmes gestes avec les mêmes outils.

Ces gestes, il faut les chercher là où nul ne regarde. Car pendant que l’œil suit les entrelacs et les alvéoles de muqarnas, il demeure aveugle à ce qui les porte. Sous le stuc, sous le zellige, sous le vers d’Ibn Zamrak qui fait parler l’eau à la première personne, il y a un mur de terre, damée entre deux banches de bois, monté par lits successifs - le pisé des maçons du Maghreb, celui des remparts de Marrakech et de Rabat, que les Almoravides et les Almohades avaient porté à un degré de maîtrise dont Grenade n’a été que l’héritière. Le poème est en arabe. Le mur est en terre maghrébine.

Disons d’abord ce que ce nom désigne, car l’usage courant en réduit la portée. L’Alhambra n’est pas un palais: c’est une ville, déployée sur la Sabika entre les vallées du Darro et du Genil. L’Alcazaba, citadelle militaire à la pointe occidentale, en est la partie la plus ancienne. Les palais royaux, dont Comares et la cour des Lions forment le cœur conservé, n’en occupent qu’une fraction. La médina abritait ateliers, bains et logements; au-delà d’un ravin, le Generalife étend ses jardins en terrasses, rappelant que l’eau fut amenée à la colline avant que rien n’y fût bâti. S’y ajoutent, après 1492, les remaniements chrétiens et le palais que Charles Quint fit édifier au milieu du tissu nasride. L’ensemble, inscrit au patrimoine mondial, est aujourd’hui l’un des principaux points où se transmet, chaque jour, le récit dont il va être question.

Introduction

Un monument dont l’épigraphie est intégralement arabe, dont les maîtres se réclamaient d’une ascendance médinoise, dont la cour cultivait avec une dévotion mélancolique la nostalgie du califat de Cordoue. Et, scellé dans ce même monument, un ensemble de gestes techniques - coffrage de la terre, moulage du stuc, découpe du zellige, conduite savante de l’eau - dont chacun renvoie non à l’Orient mais au Maghreb, et dont les miroirs les plus fidèles se lisent à Marrakech, à Rabat, à Fès et à Salé. C’est de cet écart fécond, de cette faille magnifique entre l’écrit et la main, que le présent article voudrait rendre compte, à partir d’une question unique: comment l’arabité linguistique et dynastique d’un monument a-t-elle été convertie en origine de ses techniques, et à quels usages politiques et esthétiques cette conversion a-t-elle servi?

La question n’est donc pas celle, plus courante, de savoir qui a construit l’Alhambra. L’ascendance maghrébine des savoir-faire nasrides est établie de longue date: les travaux pionniers de Georges Marçais (L’Architecture musulmane d’Occident, 1954) et d’Henri Terrasse (L’Art hispano-mauresque des origines au XIIIe siècle, 1932) l’avaient posée avec fermeté, et l’archéologie du bâti la confirme à chaque assise. Ce qui demeure mystérieux, c’est la persistance obstinée du récit contraire. La formule de «civilisation arabe d’Andalousie» n’est pas fausse tant qu’elle désigne une langue de culture; elle le devient dès qu’elle glisse de la langue vers les mains et laisse entendre que ceux qui ont composé les vers sont aussi ceux qui les ont montés. Ce glissement se maintient dans les manuels et le sens commun alors que la recherche dit autre chose depuis près d’un siècle. C’est cette persistance qui fait énigme.

Trois propositions organisent la démonstration. La première est méthodologique: un monument peut soutenir deux régimes de vérité, l’un déclaratif - ce qu’il proclame par son épigraphie et la généalogie de ses maîtres - l’autre opératoire - ce que ses murs de pisé attestent de la mémoire du geste. L’écart entre ces deux vérités n’est pas une contradiction à résoudre: c’est un document historique en soi. La deuxième est structurelle: l’Alhambra n’a pas de plan d’ensemble parce qu’elle a grandi par agrégation sur trois siècles; ce mode de production, opposé à la planification axiale des grandes fondations orientales, rattache le monument à l’Occident musulman au niveau le moins imitable, celui de la structure. La troisième est historiographique: on suivra la chaîne entière, de la revendication nasride à sa reprise par l’orientalisme européen (Chateaubriand, 1826; Gautier, 1845), son inscription matérielle par les restaurations du XIXe siècle sous Rafael Contreras, jusqu’à la vulgate scolaire et touristique contemporaine.

I. Un chantier de trois siècles

1. Le site avant les Nasrides

La colline rouge portait un ouvrage militaire bien avant qu’aucun sultan de Grenade n’y songeât à résider. Dès 889, Sawwar ibn Hamdun, pris dans les troubles du califat de Cordoue, s’y réfugie et répare le fort existant. Au XIe siècle, les Zirides - dynastie berbère venue d’Ifriqiya - font de la colline leur «citadelle neuve», al-Qasaba al-Jadida. Le site est donc maghrébin avant d’être nasride, dès le premier chantier: l’Alhambra ne s’installe pas sur un sol neutre que l’islam d’Orient aurait fécondé, elle occupe une position déjà tenue par des pouvoirs venus du sud du Détroit.

2. La séquence dynastique

L’histoire du monument se lit comme une suite d’ajouts, chacun portant le nom d’un règne. Muhammad Ier ibn al-Ahmar, fondateur de la dynastie en 1238, amène l’eau: l’acequia real, captée sur le Darro, monte à la colline et rend possible tout ce qui suivra - l’hydraulique précède l’architecture, le jardin est condition initiale du site, non ornement final. Muhammad III dote la citadelle d’une mosquée et de bains; on lui rattache le Partal, plus ancien palais conservé. Ismaïl Ier engage le complexe de Comares. Yusuf Ier (1333-1354) y élève la tour et la salle des Ambassadeurs, et bâtit la Puerta de la Justicia. Muhammad V enfin, durant son second règne (1362-1391) et après un exil à Fès puis à Castille, refait le Méchouar et construit le palais des Lions. Puis l’histoire continue sans les Nasrides: après 1492 les Rois Catholiques remanient, Charles Quint édifie un palais de plan centré au classicisme romain assumé, et le XIXe siècle restaure - un mot qui demande examen.

3. Une croissance par agrégation

Il n’y a pas de plan d’ensemble de l’Alhambra parce qu’il n’y a jamais eu de projet d’ensemble. Chaque sultan a construit son unité résidentielle en composant avec les emprises existantes et le tracé des canalisations; les circulations entre ces unités sont des raccords, souvent obliques. La discordance qu’éprouve le visiteur en passant de la cour des Myrtes à la cour des Lions n’est pas un accident de perception: c’est la trace d’une accrétion. Nuance décisive toutefois: l’absence de plan vaut pour l’ensemble, non pour les unités qui le composent. À l’échelle de chaque palais, les travaux d’Antonio Fernández-Puertas ont montré que les élévations nasrides procèdent de systèmes proportionnels construits, où la largeur d’une baie commande la hauteur d’un mur et le module d’un décor. Il faut donc dire les deux ensemble: une rigueur locale extrême, une agrégation globale.

4. Ce que ce mode de croissance nous apprend

Cette agrégation n’est pas un défaut d’organisation: c’est un trait de l’architecture palatiale de l’Occident musulman, qu’il est utile de mesurer à ce qu’elle n’est pas. Madinat al-Zahra’, fondation califale du Xe siècle près de Cordoue (étudiée par Félix Hernández Giménez), procède d’un projet unitaire déployé en terrasses. Les grandes fondations abbassides, Samarra’ au premier chef, relèvent d’une planification axiale, d’un tracé imposé au sol avant qu’aucun mur ne s’élève: la ville-palais y naît d’un acte. L’Alhambra procède à l’inverse, elle naît d’une durée, juxtaposition d’unités autonomes articulées par des raccords plutôt que par un axe - mode que Georges Marçais a retrouvé dans les palais et casbahs de l’Occident musulman bien plus que dans les fondations orientales. L’argument ne porte pas sur l’ornement, où l’on attend d’ordinaire ce genre de démonstration, mais sur la structure: un décor se copie, une manière d’occuper une colline sur trois siècles se pratique.

II. Anatomie d’une vulgate

1. La formule et son opération

«La civilisation arabe d’Andalousie.» «L’art arabe d’Espagne.» Ces énoncés nous sont devenus si familiers qu’on les traverse sans les voir, et c’est dans cette transparence que réside leur efficacité. Chacun opère un même glissement en trois temps. Le premier pose un constat exact: la langue de culture d’al-Andalus fut l’arabe, son épigraphie et ses traités savants furent rédigés en arabe. Le deuxième accomplit une substitution silencieuse: de l’adjectif «arabophone» à l’adjectif «arabe», d’un fait linguistique à une désignation de peuple. Le troisième consacre une extension abusive: l’attribut, désormais ethnique, s’étend à l’ensemble des créations de cette civilisation, y compris aux techniques de chantier, alors que rien ne le légitimait. L’opération est d’autant plus robuste qu’aucun de ses trois moments n’est jamais ouvertement proclamé: elle procède par contiguïté culturelle, non par argumentation, et c’est pourquoi on ne saurait la réfuter frontalement - il n’y a là aucune thèse à déconstruire, seulement un pli de la langue.

2. Pourquoi ce récit-là plutôt qu’un autre

Plusieurs raisons expliquent pourquoi cette formule demeure disponible quand son alternative peine à se frayer un chemin. D’abord le prestige comparé des références: Damas, Bagdad, Cordoue et Le Caire ont été consacrées comme noms-monuments de civilisation, tandis que Marrakech, Fès et Tlemcen furent reléguées au rang de capitales régionales, en dépit d’empires ayant régné de l’Atlantique à la Tripolitaine. Ensuite l’encombrement du vocabulaire de rechange: préférer «berbère» à «arabe», c’est réveiller une opposition à la généalogie politique lourde - la berbérologie coloniale française a fabriqué une frontière étanche entre Arabes et Berbères, du «mythe kabyle» du XIXe siècle au Dahir dit berbère de 1930, à des fins de gouvernement; la prudence qu’inspire ce terme a laissé le champ libre à la seule attribution arabe. On préférera ici la notion plus neutre d’«Occident musulman». Enfin la logique nationale, double: en Espagne, le débat entre Américo Castro et Claudio Sánchez-Albornoz sur la dette envers huit siècles de présence islamique touchait à l’essence spirituelle du pays; au Maghreb, les récits patrimoniaux nationaux ont forgé symétriquement leurs propres simplifications.

3. Une vulgate bâtie dans le monument

Ce récit ne s’est pas seulement énoncé à propos de l’Alhambra: il a été gravé, scellé dans son bâti. Le XIXe siècle européen invente une Alhambra conforme à son désir d’évasion - Washington Irving y fixe une mélancolie de conte, Gautier lui insuffle un orientalisme poétique, Owen Jones en compile le répertoire dans sa Grammaire de l’ornement. Ce regard n’est pas resté extérieur: les restaurations menées par l’atelier de Rafael Contreras font prévaloir le culte du décor sur la vérité de la structure, réinventant selon l’idée d’un «style arabe pur». Les coupoles extérieures des pavillons de la cour des Lions en sont le témoignage le plus éclatant. Plus révélateur encore: après le séisme de 1822, les ouvriers chargés de replacer les stucs du salon de Comares remontèrent les panneaux calligraphiés la tête en bas - et il fallut des décennies pour que quiconque s’en aperçût. Une grande partie de ce que le visiteur prend pour le Moyen Âge nasride n’est donc que le témoignage de l’orientalisme victorien: la vulgate a été coulée dans le mortier même du monument. Les travaux de José Antonio González Alcantud (La invención de al-Andalus, 2000) montrent qu’une fois érigé en système esthétique, ce répertoire trouva une application politique immédiate: le «style hispano-mauresque», construction moderne, fut réinvesti par l’administration coloniale espagnole dans l’architecture officielle du nord du Maroc. La question de savoir à qui l’on attribue l’Alhambra n’a donc jamais été purement académique.

III. Ce que le monument dit

1. Le texte, la ligne et la voix

Il serait faux de traiter l’arabité de l’Alhambra comme un simple placage qu’il suffirait d’écarter: cette présence est massive, délibérée, souveraine, et il faut la prendre au sérieux pour que la démonstration garde sa portée. L’épigraphie s’impose au premier chef: les inscriptions calligraphiées épousent frises, intrados et parois de stuc, alternant coufique anguleux et cursive naskhi jusqu’à faire du texte une étoffe architecturale - invocations coraniques, devise dynastique nasride («Wa-lā ghāliba illā-Llāh») réitérée jusqu’à l’envoûtement. Au cœur de ce dispositif, les vers d’Ibn Zamrak font parler l’architecture à la première personne: le bâtiment se contemple, s’adresse au visiteur pour chanter sa propre splendeur, ce qui présuppose une cour d’immense culture littéraire, et l’autorité de vizirs-lettrés dont Ibn al-Khatib incarne le plus brillant sommet.

2. La fabrique de la généalogie et ses urgences politiques

La généalogie est le second pilier de ce discours. Les souverains nasrides se proclamaient descendants de Sa’d ibn ‘Ubada, chef des Khazraj et figure des Ansar, ces Médinois qui accueillirent le Prophète lors de l’Hégire. Rien d’exceptionnel: dans l’Occident musulman médiéval, l’accès à la souveraineté s’accompagnait régulièrement d’une ascendance illustre fabriquée, et la filiation prophétique deviendra même, dès le XVIe siècle avec Saadiens puis Alaouites, un principe de légitimité politique. Ibn Khaldoun, contemporain de Muhammad V et familier de la cour de Grenade, analysait déjà ce mécanisme comme une production sociale inhérente aux dynamiques du pouvoir: le cas nasride n’est pas une anomalie, c’est une occurrence classique. Cette fonction répondait à une nécessité pressante, celle d’un émirat exigu, dernier bastion musulman de la Péninsule, dépendant de l’appui militaire mérinide pour sa survie. Affirmer une ascendance arabe médinoise, c’était refuser de n’apparaître que comme une marche excentrée du Maghreb - choix mesuré du reste: ansariens et non chérifiens, alliés du Prophète et non parents par le sang, prétention plus tenable face aux juristes.

3. Du discours de chancellerie à la mémoire des chantiers

La mémoire, enfin, scelle cet édifice symbolique: la cour de Grenade se pose en unique héritière du califat omeyyade dont elle recueille l’ultime fragment de terre andalouse. Ces faits sont parfaitement documentés. Mais qu’établissent-ils quant à la matérialité du bâtiment? Ils documentent un discours du pouvoir sur lui-même - l’un des objets les mieux identifiés par l’histoire politique. Or une revendication généalogique gravée dans le marbre n’a jamais constitué un certificat d’origine des hommes du chantier: c’est un acte idéologique, élaboré en situation de crise pour un effet de légitimation précis. Prendre ce discours à la lettre et y lire la composition des ateliers d’artisans revient à confondre le protocole d’une chancellerie royale avec le registre de paie d’un chantier de maçonnerie.

IV. Avant l’islam: des couches, non un commencement

1. L’héritage de la rive nord et la continuité méditerranéenne

L’histoire que l’on raconte d’ordinaire commence en 711 et pose un tranchant entre un avant et un après, produisant l’illusion d’un art né de rien sur des terres vierges. Or les chantiers nasrides s’exécutent sur deux fonds d’une grande antiquité, l’un ibérique, l’autre nord-africain, précédant l’islam de plusieurs siècles. En Péninsule, l’eau que capte l’acequia real descend d’une Vega déjà aménagée par Rome, et les principes de captage et de mesure des débits relèvent d’une ingénierie hydraulique méditerranéenne dont les musulmans d’al-Andalus furent les continuateurs. L’arc outrepassé, que l’orientalisme a longtemps voulu faire venir de Syrie omeyyade, se dresse déjà à San Juan de Baños, en Castille, daté par son inscription dédicatoire de 661 sous le roi visigoth Récesvinthe - un demi-siècle avant qu’aucune armée n’eût franchi le Détroit. Le débat ouvert par Manuel Gómez-Moreno (Iglesias mozárabes, 1919) ne se tranche pas par la quête d’une origine unique: la forme circulait déjà dans le bassin méditerranéen.

2. La sédimentation maghrébine et l’immanence des techniques

Au Maghreb, c’est ici que le raisonnement prend toute sa force. L’historiographie classique a longtemps représenté l’Afrique du Nord comme une marche passive ayant reçu ses techniques de l’Orient. Mais les cités antiques de Volubilis, Timgad, Djemila et Carthage n’ont pas disparu avec le monde antique; l’agronomie punique - dont le Sénat romain jugea utile de faire traduire le traité de Magon - et l’hydraulique romaine d’Afrique, barrages et citernes monumentales, ont transmis des savoirs que les siècles suivants n’ont jamais oubliés. La construction en pisé, que les Almoravides et les Almohades porteront à un degré de virtuosité inégalé, s’inscrit dans une continuité antérieure au VIIIe siècle; de même, les jardins-réservoirs de Marrakech - l’Agdal, la Ménara - supposent une culture agraire enracinée dans cette mémoire de la terre.

3. Déconstruire le mythe colonial: la réalité des chaînes opératoires

Il faut nommer ici un risque scientifique: l’historiographie coloniale française a instrumentalisé l’Antiquité nord-africaine pour détacher les populations berbères de l’islam et les rattacher à Rome, inventant le «Berbère latin» censé prédisposé à d’autres allégeances. Telle n’est pas la thèse défendue ici: il n’est question ni de tempérament national ni de génie ethnique, mais exclusivement de chaînes opératoires, de gestes transmis sur le chantier et suivis par l’archéologie du bâti, qui n’ont par eux-mêmes ni religion ni caractère. Sur les deux rives du Détroit, l’islam a trouvé des couches sédimentées, non des commencements ex nihilo: le coffrage de la terre, le moule à stuc, le calcul de la pente d’un canal ne sont pas des importations orientales déposées sur un sol neuf, mais des savoirs méditerranéens occidentaux que les ateliers de l’Occident musulman ont recomposés et fait circuler d’une rive à l’autre.

V. Ce que le monument fait

1. Le gros œuvre: la terre

Commençons par ce que l’on ne voit pas, puisque c’est cela qui porte tout le reste. Les murailles de l’Alhambra sont construites en terre damée - en pisé, que les sources arabes désignent du nom de tābiyya. Le procédé est simple d’énoncé, exigeant dans son exécution: on dresse deux banches de bois, on y déverse une terre argileuse corrigée de chaux et de graviers, on la pilonne par couches minces jusqu’à refus, puis l’on décoffre pour monter, lit après lit. Le mur conserve la mémoire vivante de l’opération: les lits de banchée restent lisibles sur le parement, et l’on peut lire sur une élévation la succession des journées de travail. Cette technique suppose une connaissance fine des terres locales, un dosage précis des liants, une organisation réglée sur la cadence du coffrage - une chaîne opératoire complète, transmise par un long apprentissage, et qui est, dans sa version médiévale la plus accomplie, celle des grands empires maghrébins: les enceintes almoravides et almohades de Marrakech, de Rabat et de Fès, dont Henri Terrasse a montré qu’elles attestent une véritable doctrine de chantier. L’architecture monumentale du Proche-Orient abbasside et fatimide est de brique cuite et de pierre; celle des empires de l’Occident musulman est, massivement, de terre. Sur ce point structurel, l’Alhambra ne se rattache aucunement à l’Orient.

2. Le décor: le moule et le gabarit

Le décor nasride émerveille par sa profusion, et cette profusion a une explication technique: elle est largement reproductible. Le stuc n’est pas sculpté pièce à pièce; il est coulé dans des moules à partir de matrices gravées qui permettent de multiplier un motif. Le zellige procède d’un principe voisin: des carreaux émaillés sont découpés au marteau selon des gabarits, puis assemblés en compositions géométriques réglées par un tracé sous-jacent. Les alfarjes, plafonds à caissons et entrelacs, se construisent selon des géométries codifiées par les maîtres charpentiers; le muqarnas lui-même se décompose en un petit nombre de cellules standardisées, assemblées selon des règles strictes. Ce qui circule d’un chantier à l’autre, ce ne sont donc pas des idées abstraites mais des objets matériels - matrices, gabarits, tracés - et les hommes qui savent s’en servir. Or les parallèles les plus stricts sont maghrébins et contemporains: la sebka, réseau losangé, est une invention almohade que la Giralda de Séville, la Tour Hassâne de Rabat et la Koutoubia de Marrakech déploient avant Grenade; les médersas mérinides de Fès et de Salé, bâties dans les mêmes décennies que les palais de Yusuf Ier et de Muhammad V, présentent des stucs et zelliges dont la parenté avec l’Alhambra est, selon Georges Marçais, une fraternité de métier et non une analogie formelle.

3. L’eau et le jardin

Le troisième dossier est peut-être le plus probant, car il engage un savoir qui ne se copie pas de l’œil. Conduire l’eau au sommet d’une colline sèche, la répartir entre bassins, vasques, canaux et jets en maintenant pressions et débits constants sans autre énergie que la gravité, suppose une maîtrise parfaite des pentes relevant de la haute ingénierie hydraulique. L’acequia real, les réservoirs, la rampe d’eau du Generalife constituent un système global, non une somme d’ornements. Ce système a ses modèles éprouvés: l’Agdal et la Ménara de Marrakech, réalisations almohades du XIIe siècle, articulent bassin-réservoir, pavillon et plantation irriguée selon une logique agricole et résidentielle indissociable. Le Generalife, dont le nom même - Jannat al-’Arīf, le jardin du maître d’œuvre - relève de cette famille typologique, enracinée dans une tradition agraire nord-africaine bien antérieure à l’islam.

4. Ce que l’on suit, et ce que l’on ne suit pas

Une précision de méthode s’impose ici, car elle conditionne la validité de toute la démarche: nous n’avons suivi ni des peuples fictifs ni des essences intemporelles, mais des gestes, des outils, des objets concrets - un coffrage de bois, une matrice à stuc, un gabarit de zellige, la pente calculée d’un canal. Ces réalités matérielles, dont la transmission se documente par l’étude du bâti, ne préjugent en rien de l’identité déclarée de ceux qui les mettent en œuvre: un maçon qui monte un mur de pisé selon la doctrine almohade peut fort bien se dire arabe, grenadin, ou ne rien se dire du tout. C’est son geste qui est situé, non son âme - frontière exacte qui distingue cette démonstration d’un simple renversement de l’attribution ethnique, lequel reconduirait la logique même que cet article entend défaire.

VI. L’écart comme objet

Il existe, dans l’Alhambra, une tension féconde entre une revendication arabe et une pratique maghrébine. On pourrait chercher à la réduire: conclure qu’une des deux dimensions est superficielle, ou que la vérité se tient dans un juste milieu. Ce serait manquer l’essentiel: cette tension est le fait historique lui-même, et elle s’éclaire dès qu’on la replace dans la situation politique qui l’a produite. Un émirat réduit à une province, cerné par la Castille, dépendant du Maghreb pour sa survie militaire et son approvisionnement en artisans, avait un intérêt stratégique évident à se donner une généalogie qui ne fût pas maghrébine. Se dire ansarien, graver l’arabe en lettres d’or, cultiver la nostalgie de Cordoue: c’était affirmer une antériorité que la géopolitique réelle refusait - avec les moyens du bord, en employant des maçons et des stucateurs formés dans les chantiers du Sud.

Ce que la vulgate a fait, c’est prendre ce discours de prestige au pied de la lettre, lire une stratégie de légitimation comme un état civil. L’orientalisme du XIXe siècle y a trouvé son compte, cherchant en Espagne un Orient rêvé et non un Maghreb réel; les historiographies nationales du XXe siècle y ont trouvé le leur; le sens commun en a hérité sous une formule si polie qu’elle ne semble plus rien affirmer de problématique. Ce que la part arabe fut réellement - langue de haute culture, religion, système juridique, tradition scientifique - est un héritage considérable qu’il n’entre nullement dans ce propos de réduire. Mais il faut nommer ce qu’on lui a indûment attribué: le peuplement réel, la mémoire des métiers, les techniques de construction. Entre les deux se tient une exagération mesurable.

Car cette extension abusive a recouvert un fait précis. Le Maghreb d’où venaient ces ateliers était très majoritairement amazigh, et les trois grands empires qui ont forgé ces savoir-faire avant de les transmettre à Grenade étaient d’origine amazighe: Sanhaja pour les Almoravides, Masmuda pour les Almohades, Zénètes pour les Mérinides - comme l’a établi Émile Lévi-Provençal (Histoire de l’Espagne musulmane, 1950). Les mains qui ont monté les murs de pisé de l’Alhambra étaient, pour la plupart, des mains amazighes; cela ne se lit pas dans les inscriptions officielles, cela se déduit de l’archéologie du bâti. Effacé, mais non ouvertement nié: c’est la forme la plus efficace de l’oubli. Personne n’a jamais écrit que les Amazighs n’avaient pas bâti l’Alhambra - on a répété le mot «arabe», et la question des mains s’est évanouie. L’Alhambra aura réussi son entreprise deux fois: au XIVe siècle, en convainquant ses contemporains de la noblesse de ses origines; depuis lors, en convainquant des générations de visiteurs de la seule arabité de ses murs.

Conclusion: le Détroit comme couture

Le Détroit n’a jamais fait frontière que sur les cartes, et il n’a pas attendu 711 pour être franchi. Bien avant l’islam, c’était un lac intérieur où naviguaient les Phéniciens de Lixus et de Cadix, une artère où la Maurétanie Tingitane et la Bétique romaine partageaient administration et routes marchandes. Pendant huit siècles d’islam, cette passerelle s’est intensifiée, traversée par des armées mais aussi, plus continûment, par des hommes de métier: maçons portant leurs mesures, zelligeurs leurs gabarits, hydrauliciens leur science des pentes. Le pisé de l’Alcazaba de Grenade se coffre comme celui des remparts de Rabat; les moules de stuc des palais nasrides ont leurs jumeaux dans les médersas de Fès; l’acequia real distribue l’eau selon les mêmes principes que l’Agdal de Marrakech. Ce sont là des transmissions matérielles, non de simples ressemblances, supposant trajets répétés et ateliers déplacés d’une rive à l’autre. L’Occident musulman n’est pas une périphérie passive; c’est une aire de production souveraine, héritière de savoirs méditerranéens antiques, qui a forgé ses traditions et les a fait circuler.

Cet héritage n’appartient en propre à personne, car il fut produit par tous. Après la chute du royaume en 1492, les charpentiers et plâtriers musulmans restèrent sur place, et leurs tracés régulateurs continuent d’apparaître là où on ne les attend pas. Lorsque Pierre Ier de Castille fait rebâtir son Alcazar de Séville dès 1364, Muhammad V - son allié, accueilli durant son exil - lui envoie des ouvriers depuis Grenade: les deux chantiers sont contemporains, et la façade du Patio de las Doncellas relève du même métier que celle du Palais des Lions, séparées par une frontière politique et rien d’autre. Ce métier a survécu à la disparition des structures qui l’avaient porté: les armaduras de par y nudillo couvrent les nefs de nombreuses églises d’Aragon, leur entrelacs de lazo exactement celui des alfarjes nasrides, transposé au service d’une liturgie qui n’était plus la leur. L’architecture mudéjare d’Aragon, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1986, est un patrimoine espagnol à part entière. Mais la main qui trace le lacis d’une charpente à Teruel a appris son geste dans une chaîne qui passe par Grenade, Fès et Marrakech. Dire que le Maghreb a contribué à bâtir l’Alhambra ne retire rien à la grandeur de l’Espagne: cela nomme ce qu’elle a reçu et fait sien au point de l’oublier comme apport extérieur. Le style mudéjar est le nom de cette assimilation réussie.

Reste la lucidité que ce dossier exige. L’Alhambra a servi tour à tour la mélancolie orientaliste du XIXe siècle, le débat sur l’identité espagnole, et l’exaltation patrimoniale d’un Maghreb glorieux. Restituer aux ateliers de l’Occident musulman la part qui leur revient ne saurait fonder un quatrième usage idéologique: un monument n’est pas un titre de propriété, et cette démonstration ne dit rien de ce que les États d’aujourd’hui se doivent politiquement. Elle dit seulement qui a tenu la truelle, et d’où venait le savoir qui guidait la main.

Et la cour des Myrtes est toujours là, avec son grand bassin d’eau calme où la tour de Comares se renverse. Sous le miroir de l’eau, sous la finesse du stuc et sous la beauté des vers gravés, la terre damée.

Quelques références bibliographiques

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Par Mohamed Métalsi
Le 20/09/2026 à 09h00