Une équipe internationale d’archéologues a mis au jour sur le site d’Oued Beht, dans la province de Khémisset, le plus ancien système défensif de grande envergure découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil, daté de 3.500 à 4.000 ans.
Publiée dans la revue Libyan Studies, cette découverte scientifique repose sur dix-sept datations au radiocarbone qui ont permis de retracer la séquence d’occupation d’un paysage habité pendant cinq millénaires. D’abord vaste village agricole au Néolithique final, le lieu a vu l’édification d’un imposant fossé et d’un rempart en terre à l’âge du Bronze, avant d’être consolidé par une muraille de pierre à l’époque médiévale. L’ampleur de ces infrastructures atteste d’un travail collectif structuré et prouve que le Maghreb était pleinement intégré aux grands réseaux d’échanges de la Méditerranée occidentale.
C’est ce qu’explique ici plus en détail Youssef Bokbot, directeur de recherche et responsable du projet archéologique, dans cet entretien pour Le360.
Le360. Le plus ancien système de défense documenté à ce jour en Afrique du Nord a été découvert sur le site d’Oued Beht dans la province de Khemisset. De quoi s’agit-il plus précisément?
Youssef Bokbot: Cette découverte n’est pas le fruit du hasard. Elle fait suite à un long travail initié en 2005 à Oued Beht, dans une zone totalement inconnue au départ. Nous avons commencé par des prospections et une cartographie détaillée du potentiel, avant de démarrer les premières fouilles en 2006 dans la grotte d’Ifri N’Amrmmoussa à Khémisset. Ces travaux ont bénéficié d’un grand retentissement médiatique. Au fil du chantier, les ouvriers locaux travaillant avec nous dans la grotte nous ont indiqué que le matériel archéologique très rare que nous y trouvions se rencontrait en quantités considérables à l’air libre dans les environs.
«En 2017, nous avons introduit l’archéologie préventive avec pelle mécanique, une méthode inédite au Maroc. En raclant les premiers 50 centimètres de surface, nous avons préservé la couche d’occupation située à 60 centimètres de profondeur. Nous avons prélevé des matières organiques dans des silos de stockage de céréales, puis nous les avons envoyées au laboratoire de datation carbone 14 de Miami.»
— Youssef Bokbot, archéologue
Comment êtes-vous passé des recherches dans la grotte à la découverte d’un site en plein air d’une telle ampleur?
Après avoir écouté les habitants et dressé une cartographie sommaire, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un site colossal dépassant les 20 hectares. En 2016, l’administration des Eaux et Forêts a creusé des milliers de trous de 50 centimètres de profondeur pour reboiser le terrain. Comme il n’avait pas plu cette année-là, mon équipe et moi avons analysé les déblais issus de ces trous et nous y avons retrouvé en grande quantité les objets évoqués par les locaux. En 2017, nous avons introduit l’archéologie préventive avec pelle mécanique, une méthode inédite au Maroc. En raclant les premiers 50 centimètres de surface, nous avons préservé la couche d’occupation située à 60 centimètres de profondeur. Nous avons prélevé des matières organiques dans des silos de stockage de céréales, puis nous les avons envoyées au laboratoire de datation carbone 14 de Miami. Les résultats ont donné des dates situées entre 3.500 et 2.900 avant Jésus-Christ, correspondant au Néolithique final.
Plusieurs autres recherches ont précédé cette dernière. Quels étaient les résultats des campagnes de fouilles ultérieures dont celle de 2023?
Après avoir publié nos premiers résultats sur le village agricole d’Oued Beht dans la revue Antiquity en 2023 et obtenu plusieurs prix internationaux, nous avons mené notre troisième campagne de fouilles. En effectuant des sondages au sud du village, nous sommes tombés sur une occupation datant de l’âge du Bronze et nous avons localisé un système de fortification préhistorique. Les 17 datations carbone 14 réalisées ont confirmé qu’il s’agit de la plus ancienne fortification préhistorique de toute l’Afrique, à l’exception de la vallée du Nil.
«L’accès aux gisements de minerai n’étant pas égal pour tous les groupes, cela a créé des convoitises et des guerres. Face à ces menaces d’attaques extérieures vers 2000 avant Jésus-Christ, les habitants se sont repliés sur une zone restreinte de 4 hectares bordée de falaises rocheuses naturelles et faciles à défendre.»
— Youssef Bokbot, archéologue
Que révèle l’apparition d’un tel système de fortification sur l’organisation sociale et les menaces de l’époque?
Cela montre un changement profond. Au Néolithique, vers 4.000 avant Jésus-Christ, le village était ouvert et paisible, sans souci de sécurité, car les sociétés agricoles et pastorales étaient égalitaires. L’élément déclencheur des conflits a été l’apparition de la métallurgie vers 2.400 avant Jésus-Christ. L’accès aux gisements de minerai n’étant pas égal pour tous les groupes, cela a créé des convoitises et des guerres. Face à ces menaces d’attaques extérieures vers 2.000 avant Jésus-Christ, les habitants se sont repliés sur une zone restreinte de 4 hectares bordée de falaises rocheuses naturelles et faciles à défendre. Sur le côté le plus accessible et vulnérable, ils ont construit une muraille en terre estimée à 6 mètres de hauteur pour protéger leur village.
« Le site d’Oued Beht présente une particularité unique en Afrique du Nord : une occupation préhistorique continue en plein air sur près de 3 000 ans.»
— Youssef Bokbot, archéologue
Quels étaient les matériaux utilisés pour cette métallurgie?
Le premier minerai exploité a été le cuivre vers 2.400 avant Jésus-Christ. Par la suite, constatant que le cuivre était trop malléable, ils y ont ajouté de l’étain ou du zinc pour fabriquer du bronze, un matériau bien plus solide.
S’agit-il d’une continuité d’occupation ou de populations différentes entre le Néolithique et l’âge du Bronze?
Le site d’Oued Beht présente une particularité unique en Afrique du Nord: une occupation préhistorique continue en plein air sur près de 3.000 ans. Il est fort possible qu’il s’agisse de la même population ayant évolué sur place, mais nous ne pouvons l’affirmer sans analyses ADN. Il nous faudra découvrir les sépultures de ces deux périodes pour étudier leur patrimoine génétique et établir formellement leurs liens de parenté.
Lire aussi : Près de Khemisset, le site de Oued Beht lève le voile sur les origines de l’âge de Bronze au Maroc
En quoi ces découvertes transforment-elles notre vision de la préhistoire nord-africaine?
Elles balaient la vision colonialiste qui prétendait que les populations autochtones étaient incapables de créer une civilisation sans apport extérieur. Nos travaux prouvent que les habitants d’Oued Beht étaient des bâtisseurs et des pionniers. Ils entretenaient des échanges culturels et commerciaux jusqu’à Séville en Espagne, distante de près de 900 kilomètres. Nous avons découvert environ 9.000 haches polies sur le site, un chiffre qui dépasse largement leurs besoins locaux et démontre une véritable production destinée au commerce extérieur. Ils produisaient également une céramique décorée d’une peinture polychrome inédite pour cette époque.
Le village agricole s’étendait sur une superficie allant jusqu’à 12 hectares. Comment ce village était-il structuré?
Le village agricole s’étendait sur 9 à 12 hectares. Pour la première fois en Afrique du Nord, nous documentons une démographie dépassant le millier d’habitants, alors qu’on imaginait auparavant des petits groupes de 50 personnes au maximum. Le site comportait des secteurs résidentiels, des zones artisanales pour les potiers et de vastes espaces de stockage comprenant de nombreux silos pour conserver les céréales et les légumineuses. Il est tout à fait vraisemblable, qu’en fouillant d’autres secteurs du site, on pourrait tomber sur des occupations datant de l’âge de cuivre (2500-1800 avant Jésus Christ).
Le site d’Oued Beht a révélé une population aux nombreuses ressources. Quels sont les facteurs qui justifient cette richesse?
Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, la proximité des ressources métallurgiques du Moyen Atlas et d’Oulmès. Ensuite, le village est situé à 5 kilomètres de la seule mine de sel gemme connue dans la préhistoire nord-africaine. À cette époque, le sel était une ressource extrêmement précieuse et recherchée. En possédant le monopole du sel, les habitants d’Oued Beht ont acquis une grande richesse. Cette prospérité leur permettait d’importer des produits lointains, comme du thon pêché sur la côte atlantique pour le consommer sur place. Ils ont également entretenu des relations commerciales et culturelles avec les populations ibériques contemporaines. C’est cette concentration de richesses qui a également suscité les convoitises des communautés voisines.
La recherche sur ce chantier a bénéficié d’une collaboration italienne. Comment s’est organisé ce travail en partenariat?
J’ai lancé ce programme seul en 2005. Le ministère de la Culture ne fournissant pas les moyens financiers nécessaires pour des chantiers de cette ampleur, nous devons faire appel à la coopération internationale qui apporte les financements requis. J’ai d’abord travaillé avec des équipes espagnoles entre 2008 et 2012, puis avec l’Université de Montpellier entre 2014 et 2016. En 2017, j’ai initié un partenariat avec l’Université de Cambridge. Ce sont les chercheurs de Cambridge qui ont ensuite souhaité associer un institut de recherche italien aux travaux.
C’est le ministère des Affaires étrangères italien qui a communiqué sur les résultats de cette recherche...
Ils profitent simplement de l’occasion pour mettre en valeur le travail de leurs chercheurs. De notre côté, nos responsables ne réagissent pas. Le site a pourtant reçu trois grands prix internationaux en 2024 et 2025 et nous avons été sollicités par la FAO pour présenter nos découvertes dans leur musée à Rome. J’ai envoyé un courrier officiel au ministre de la Culture pour lui proposer un plan de mise en valeur touristique du site, mais je n’ai reçu aucune réponse ni aucune action. C’est regrettable, car ce site fait du Maroc la locomotive de la recherche archéologique dans toute la région et nous offre des opportunités multiples pour le rayonnement mondial du Maroc.
À l’ombre de cette dernière découverte, quelles sont selon vous les perspectives d’avenir de la recherche archéologique au Maroc?
Cela fait deux ans que je me bats pour pousser les décideurs à profiter de la vague scientifique et médiatique créée par ces découvertes archéologiques exceptionnelles de très haut niveau mondial pour mettre en valeur ce potentiel énorme afin qu’il contribue au développement socio-économique de la province de Khemisset. Ainsi aujourd’hui et plus que jamais, la création d’un parc archéologique et écologique s’impose.










