Vendredi dernier, au fameux café Ness-Ness de Benguerir dont je vous ai dit le plus grand bien la semaine dernière, un de mes collègues, qui habite à Casablanca, m’a raconté une mésaventure qui lui est arrivée récemment. Son récit m’a rendu songeur. Jugez-en (c’est lui qui parle):
«Je suis l’heureux père de deux enfants: un garçon de 15 ans et une fillette de 9 ans. Le samedi 15 août, tous deux ont été griffés par une chatte qui squatte dans notre résidence. Ils avaient l’habitude de jouer avec elle mais cette fois-ci, comme elle venait d’avoir des petits, elle était irascible comme toute mère soucieuse de protéger sa progéniture.
Un ami médecin habitant dans la même résidence nous a dit qu’il fallait agir sans tarder et commencer immédiatement la prophylaxie antirabique. Nous étions déjà samedi soir. L’Institut Pasteur était fermé, le vaccin n’est disponible ni en pharmacie ni dans les établissements privés, donc notre seule option était de nous rendre à l’hôpital public le plus proche, sur un grand boulevard casablancais– j’en tairai le nom pour ne gêner personne.
Nous sommes arrivés à l’hôpital vers 23 heures, avec l’inquiétude que l’on peut imaginer. Or nous avons été agréablement surpris: l’accueil était efficace, la procédure fluide et nos enfants ont rapidement reçu leur première dose. Le médecin et l’infirmière, tous deux très professionnels, nous ont expliqué que, puisque la vaccination avait été commencée selon le protocole d’Essen (un schéma de vaccination post-exposition contre la rage qui consiste en 5 injections intramusculaires), nous devions revenir à des dates précises pour administrer les doses suivantes.
Nous sommes donc revenus le mardi 18 août. Là encore, tout s’est parfaitement déroulé. Cette fois, mes enfants ont même été impressionnés par l’habileté de l’infirmière: ils n’ont pratiquement rien senti. Pour des enfants face à une seringue, c’est presque un avis Tripadvisor cinq étoiles! Sur le chemin du retour, nous avons partagé en famille notre satisfaction. Nous nous disions que cette expérience incarnait précisément ce dont rêve chaque Marocain, en particulier ceux qui, comme nous, sont revenus au pays après de longues années à l’étranger: des structures hospitalières efficaces, un personnel compétent et une prise en charge rassurante, y compris tard le soir.
Malheureusement, notre enthousiasme a été douché le samedi suivant.
«Une famille ne devrait pas avoir à visiter plusieurs établissements, durant tout un week-end, pour obtenir une réponse à une situation médicale urgente»
Le samedi 22 août, nous sommes retournés à l’hôpital vers 16 heures pour la dose prévue. Au début, tout semblait aussi fluide que lors de nos visites précédentes. L’infirmière de service nous a indiqué qu’elle allait préparer le vaccin. Quelques instants plus tard, elle est revenue, visiblement embarrassée, osant à peine nous regarder dans les yeux: le vaccin utilisé dans le cadre du protocole commencé par nos enfants n’était plus disponible! L’établissement ne disposait plus que d’un autre vaccin, associé à un schéma vaccinal différent.
Après avoir consulté le médecin, elle est revenue nous avouer que l’équipe ne savait pas quelle conduite adopter (!) et qu’il fallait attendre le lundi matin pour nous rendre à l’Institut Pasteur. Peut-être y avait-il là-bas le même vaccin? Nous étions atterrés. J’ai alors demandé à parler directement au médecin. Il s’agissait d’un jeune praticien qui m’a expliqué, avec franchise, qu’il ne maîtrisait pas ce protocole et qu’à son niveau, il ne pouvait rien faire.
J’ai essayé de lui expliquer, avec le plus grand calme possible, qu’il s’agissait de la santé de deux enfants et qu’une telle situation exigeait au moins de chercher une solution. Ne pouvait-il pas, par exemple, contacter un confrère plus expérimenté, joindre un spécialiste, demander l’avis d’un responsable? Sa réponse est restée la même: il ne pouvait rien faire. «Allez lundi à l’Institut Pasteur.»
Mon épouse, qui possède une formation médicale, et moi-même avons alors commencé à rechercher sur Internet les conséquences éventuelles d’un retard dans l’administration de la troisième dose. Imaginez notre angoisse… Comme cela arrive lorsqu’on consulte Internet pour un problème de santé, nous n’avons pas retrouvé la sérénité. Nous avons alors décidé de nous rendre au CHU de Casablanca, sans attendre lundi, dans l’espoir d’y trouver le vaccin. Le médecin qui nous a reçus aimablement nous a informés que, à son grand regret, l’établissement n’en disposait pas non plus.
Le lundi matin, nous sommes arrivés très tôt à l’Institut Pasteur. Heureusement, le vaccin correspondant au protocole commencé était disponible et nos enfants ont pu poursuivre leur prise en charge. Ouf! Un week-end d’angoisse…
Cette histoire s’est finalement bien terminée pour nous, mais elle soulève quelques questions. Comment peut-on commencer un protocole vaccinal d’importance vitale sans s’assurer de la disponibilité des doses nécessaires à sa poursuite? Pourquoi les équipes de garde ne disposent-elles pas de consignes claires leur permettant d’agir lorsqu’un vaccin devient indisponible? Pourquoi une famille doit-elle visiter plusieurs établissements, durant tout un week-end, pour obtenir une réponse à une situation médicale urgente?
Notre première expérience dans cet hôpital public de Casablanca nous avait montré le meilleur de notre système de santé: de la compétence, de l’efficacité et une véritable qualité humaine. La troisième visite nous en a révélé les fragilités: le manque de coordination, l’absence de continuité et l’incapacité à orienter rapidement les patients lorsqu’une difficulté imprévue survient.
Les professionnels de la santé font souvent un travail remarquable dans des conditions difficiles. Mais leur dévouement ne peut pas, à lui seul, compenser l’absence de procédures claires, de coordination et de disponibilité continue des produits essentiels. Dans une situation aussi sensible que la prévention de la rage, les familles ne devraient jamais avoir à improviser. Lorsqu’il s’agit de la santé de nos enfants, un week-end peut sembler très long– et l’expression “revenez lundi“ devient soudain beaucoup moins anodine qu’elle n’y paraît».




