Alors que je barbotais tranquillement dans l’immense piscine d’une résidence privée située près de Martil, lundi dernier, je fus témoin d’une scène, disons d’une saynète, qui dit peut-être quelque chose de l’état d’esprit de certains de nos compatriotes.
Or donc, j’étais dans l’eau depuis potron-minet, sous le regard placide d’un gardien/maître-nageur qui n’avait que moi comme client, lorsqu’arriva un homme important.
Nul besoin de vous expliquer, amis lecteurs, ce qu’est un homme important dans notre cher pays, ni comment on comprend en un coup d’œil que c’en est un, un vrai de vrai, une chakhssiya. Il apparut soudain dans le paysage, comme jeté là par la grâce divine, et marcha vers le bord de la piscine d’un pas impatient– j’allais dire insolent–, le menton relevé à la Mussolini, la mâchoire crispée, le torse bombé, l’œil impérieux, vêtu de son seul slip de bain Vilebrequin. (Ne me demandez pas d’où je tiens ce détail– il me semble qu’un tel matamore ne peut porter que les maillots de cette fameuse marque tropézienne.)
Or donc, le VIP leva les bras au ciel (il s’apprêtait à plonger dans la piscine au mépris du règlement affiché sur un grand panneau et qui interdisait tout plongeon) lorsque le maître-nageur l’arrêta d’un geste de la main et lui dit d’une voix forte mais sur un ton poli:
- La douche, s’il vous plaît!
Et de désigner le panneau où figurait cette injonction limpide: «Douche obligatoire avant d’accéder à la piscine». Le petit pavillon où l’on se douche se trouvait à trois mètres derrière l’olibrius, il aurait pu y entrer rapidement, se mouiller le poil puis revenir s’adonner aux joies licites de la natation– mais, non, c’eût été trop facile: il préféra faire tout le tour du bassin pour venir se planter devant le maître-nageur et éructer rageusement:
- De quoi? De quoi?
- Il faut se doucher avant d’accéder à…
L’autre le coupa, l’air mauvais:
- Dis tout de suite que je suis sale! Tu te prends pour qui? D’où tu sors? Est-ce que tu sais à qui tu parles? Un mot et je te fais chasser d’ici! Non mais, voyez-vous ça! Tu crois que je viens du caniveau? Et toi, tu es propre? Etc…
Le maître-nageur laissa sereinement passer l’orage; puis, quand l’autre eut craché tout son venin, il répliqua sur un ton calme.
- Premièrement, ce n’est pas moi qui fais le règlement: je me contente de l’appliquer. Deuxièmement, on ne prend pas une douche avant la piscine parce qu’on est sale mais pour abaisser la température du corps afin d’éviter les chocs thermiques trop violents. Une douche fraîche écarte le risque d’une hydrocution causée par une trop grande différence entre la température du corps et celle de l’eau froide. L’hydrocution peut être fatale, elle peut tuer. J’ai connu un cas il y a quelques années, à Casablanca. Le pauvre gars est mort noyé. C’est pourquoi la douche est obligatoire.
Il laissa passer un instant puis conclut posément:
- Mais pour un homme tel que toi, je suis prêt à fermer les yeux. Vas-y, saute dans l’eau.
L’autre resta planté là, l’air niais et la vue basse, ne sachant que répondre, ne sachant que faire.
Quant à moi, je repris ma brasse coulée en souriant intérieurement, me disant que la dernière réplique du maître-nageur, toute d’ironie subtile et de dignité, digne d’un dramaturge de talent, valait de l’or.




