Ceux qui lisent savent déjà cela (et le savent mieux)

Fouad Laroui.

ChroniqueL’information reçue passivement par le biais de vidéos matinales non sollicitées et l’information fournie par la lecture sont deux choses différentes.

Le 08/07/2026 à 10h54

Nous sommes sans doute nombreux à nous irriter chaque matin de recevoir des vidéos qui ne nous apprennent rien.

C’est toujours le même scénario. Quelqu’un, croyant bien faire, nous envoie un «reel» TikTok ou Youtube dans lequel un illustre inconnu nous «révèle» que le Nil est le plus long fleuve du monde (s’ensuivent des images volées sur le Net); ou bien que les chutes du Niagara ne gèlent jamais (illustration par des images dérobées à une agence); que Hitler était végétarien (tronche de l’homme à la moustache); que le plus grand empire de l’Histoire était celui de Gengis Khan (photo d’époque du fondateur de l’empire mongol); que le mot «sandwich» dérive du nom du quatrième Earl of Sandwich (suit l’anecdote mille fois racontée, la passion du jeu, etc.); que le règne de Louis XIV fut le plus long de tous les temps (plus de 72 ans); que Marie Curie fut la première personne à remporter deux prix Nobel (photo d’une actrice polonaise que le youtubeur a confondue avec Marie Curie).

Tout cela est archi-connu. Du moins le croyais-je jusqu’à la semaine dernière. Alors que je pestais en supprimant une à une des dizaines de vidéos inutiles, un mien cousin me demanda pourquoi j’étais irrité.

- «Mais parce que je sais tout ça depuis mon enfance! Tout le monde sait ça».

- «Non, me rétorqua-t-il, ceux qui lisent savent déjà cela; mais pour ceux qui ne lisent pas, il n’est jamais trop tard pour s’instruire».

Tout d’abord, je fus convaincu par sa réplique: il n’est effectivement jamais trop tard pour s’instruire. Ce n’est qu’après réflexion que je me suis rendu compte qu’il y avait un danger là-dessous, pour deux raisons:

«Rien ne remplacera la lecture attentive de livres écrits par de vraies spécialistes. Lisons– et faisons lire les enfants! »

—  Fouad Laroui

1. La question de l’autorité (ou de la compétence). Ce youtubeur, quelle garantie a-t-on qu’il sait de quoi il parle? Si l’on veut se renseigner sur Napoléon, par exemple, il y a quand même une différence entre un livre écrit par un professeur d’Histoire qui a consacré sa thèse à l’empereur et un olibrius sans diplôme qui nous «apprend» des choses connues depuis le Directoire mais glisse également des erreurs– du genre «Napoléon était franc-maçon». C’est ainsi, depuis l’invention d’Internet, cette catastrophe, que l’Histoire est devenue une grande nébuleuse où l’on ne distingue plus rien clairement– à moins de ne faire confiance qu’à sa bibliothèque et à condition de n’y faire entrer que des ouvrages écrits par des universitaires et publiés par des éditeurs reconnus.

2. La question de l’opportunité. On reçoit chaque matin des vidéos qu’on dirait sorties d’un catalogue à la Prévert– une suite hétéroclite qui n’a ni queue ni tête: l’étrange destin du prince Sihanouk, le mont Everest plus haut (de trois mètres) qu’on ne le pensait, le mérou né(e) femelle qui devient mâle après quelques années, Taylor Swift s’est mariée, il fait chaud à Bangkok, il faut prendre au sérieux la mycose des ongles, etc. Et le lendemain, une autre liste nous tombe dessus, tout aussi imprévisible, bric-à-brac qui se mêle à la précédente et participe au grand flou que devient notre vision du monde: le mérou Sihanouk a épousé Taylor Swift au sommet de l’Himalaya avec Messi et Wittgenstein comme témoins.

Il paraît que le quotient intellectuel d’homo sapiens est en train de diminuer. C’est plausible. Prenons un exemple: dans l’avalanche quotidienne de «reels», un youtubeur nous «apprend» que l’Égypte est le plus ancien pays du monde– et nous passons à autre chose, avec cette «information» implantée dans notre cerveau. Or, un livre sérieux qui contiendrait cette phrase («l’Égypte est le plus ancien pays du monde») contiendrait également une discussion détaillée sur les notions de pays, d’État, de nation, de régime, d’empire, etc.– et cette discussion nous fournirait des outils intellectuels pour mieux approfondir et relativiser l’affirmation de départ. Nous deviendrions ainsi plus intelligents au lieu d’emmagasiner une simple information.

Pour ces deux raisons, il me paraît évident que l’information reçue passivement par le biais de vidéos matinales non sollicitées et l’information fournie par la lecture sont deux choses différentes. Rien ne remplacera la lecture attentive de livres écrits par de vraies spécialistes. Lisons– et faisons lire les enfants!

Par Fouad Laroui
Le 08/07/2026 à 10h54