Il fut un temps où l’Église catholique était l’ennemie acharnée de la Science. En 1633, elle condamna Galilée pour avoir soutenu que la Terre tournait autour d’un Soleil immobile. Que non! C’était forcément le Soleil qui se mouvait puisqu’on pouvait lire dans la Bible (Josué 10:12-14) que l’astre avait eu un beau jour la bonté de s’arrêter un long moment au milieu du ciel. Pourquoi? Pour qu’Israël ait assez de lumière pour finir d’occire tous les Amorrites. (Qui peut croire des niaiseries pareilles est invité à quitter cette page et à ne plus jamais y revenir.)
Quand James Hutton affirma en 1788 que la Terre devait être extrêmement ancienne, vieille de plusieurs centaines de millions d’années, l’Église lui opposa la Bible: notre planète avait été créée il y a quelques milliers d’années (un jeudi). Il suffisait d’additionner les généalogies et les durées de vie des personnages de la Bible pour arriver à 6000 ans. Et toc!
Lorsque Darwin publia L’Origine des espèces (1859), l’Église rejeta et condamna l’idée que le hasard ait pu jouer le moindre rôle dans la Création divine. (Elle avait ainsi oublié une vieille notion grecque selon laquelle le hasard pouvait exprimer une volonté transcendante –mais c’est une autre histoire…).
Cela dit, il faut souligner que l’Église a su reconnaître ses erreurs et s’est entretemps réconciliée avec la Science. En 1950, le pape Pie XII affirma (dans l’encyclique Humani Generis) que la théorie de l’évolution n’était pas incompatible avec la foi chrétienne, avec toutefois une restriction: l’âme humaine est directement créée par Dieu et ne relève pas de l’évolution. Subtil… En 1992, une commission pontificale nommée par le pape Jean-Paul II a reconnu que la condamnation de Galilée avait été une «erreur tragique». En 2008, l’Église anglicane a même présenté des excuses officielles à feu Darwin. On souhaiterait que d’aucuns en prissent de la graine.
«Quand Léon écrit qu’on ne peut réduire l’homme à une ressource, comment ne pas y reconnaître aussi bien la morale kantienne que celle de toutes les religions quand elles sont bien comprises?»
Donc l’Église n’est plus l’ennemie de la Science. Pourtant, la semaine dernière, plus précisément le 25 mai, lorsque le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, intitulée Magnifica humanitas, il semblait reprendre la grande tradition de l’Église combattant la Science, en l’occurrence l’intelligence artificielle. C’est ce que je crus tout d’abord. Mais après avoir lu soigneusement le texte, je me suis aperçu que, cette fois-ci, c’était l’Église qui avait raison.
L’ami Léon –si je puis me permettre– appelle à un encadrement éthique strict de l’IA. Il faut la «désarmer» pour éviter qu’elle ne déshumanise les relations entre humains –et comment ne pas être d’accord quand on commence à recevoir des messages clairement rédigés par l’IA et signés par quelqu’un qu’on connaît et dont on sait pertinemment qu’il ou elle n’écrit pas comme Proust ou Al-Moutannabi? Qui me parle? Un être humain ou une machine?
Quand Léon écrit qu’on ne peut réduire l’homme à une ressource –ce que l’IA risque de faire– comment ne pas y reconnaître aussi bien la morale kantienne (l’être humain possède une dignité absolue, il doit toujours être traité comme une fin en soi, jamais comme un moyen) que celle de toutes les religions quand elles sont bien comprises?
Enfin, l’encyclique Magnifica humanitas dénonce la banalisation de la guerre par les armes autonomes et les robots. La science et l’innovation technologique ne devraient pas servir à tuer. Science sans conscience… Il ne s’agit donc pas de s’opposer à la Science mais de mettre ici et là des garde-fous puisque, selon la frappante formule d’Heidegger, «la Science ne pense pas». Qui pourrait contredire le pape là-dessus?
L’Église a changé, dans le bon sens. Elle accepte la Science et ne se préoccupe que d’éthique. L’Église a changé, et nous? À quand une fatwa pondérée et bien informée sur l’IA?




