Archives militaires de Vincennes. Ep 2. La bataille du Sahara oriental: «Séparer du Maroc toutes les populations de Touat, Gourara, Tidikelt»

Karim Serraj.

ChroniqueEn 1890, l’Algérie française se prépare à occuper le Sahara (oriental) marocain. Elle craint la résistance des habitants du Grand Touat qui se réclament haut et fort comme des sujets du sultan du Maroc. Un document intitulé «Rapport au Conseil supérieur de la Guerre sur l’occupation du Gourara, du Touat et d’In-Salah» révèle, avec une franchise presque brutale, la mécanique mise en place pour conjurer ce danger: nier les droits marocains, isoler les oasis de leur profondeur chérifienne, neutraliser les puissances européennes qui risquent de voler au secours du sultan Moulay Hassan, puis imposer une suzeraineté française qui ne dirait pas son nom.

Le 19/07/2026 à 11h08

Cette série de chroniques est consacrée aux Archives militaires de Vincennes et aux dossiers français d’entre 1850 et 1920 relatifs aussi bien au Sahara occidental qu’au Sahara oriental. Sur une idée de Bernard Lugan, Le360 a envoyé Karim Serraj séjourner à Paris afin de mener des recherches dans les archives du Service historique de la Défense. Cette enquête a permis de retrouver un fonds parlant de première main, resté jusqu’ici inexploité par les historiens et les chercheurs. Le360 a décidé de publier intégralement, à chaque chronique, le document utilisé, pour le mettre à la disposition des historiens, étudiants et diplomates.

Il existe des archives qui décrivent une conquête. D’autres la confessent.

En 1890, la France est présente en Algérie depuis plus de cinq décennies. Mais elle ne possède toujours pas les confins sahariens qui la séparent de l’Afrique noire. Elle rêve de transformer le Sahara en charnière de son empire africain, de joindre l’Algérie au Sénégal, au Niger et, plus loin, au lac Tchad. Ce territoire convoité est formé par un chapelet d’oasis et de villes: Touat, Gourara, Tidikelt et In-Salah, qui sont citées dans le document unique que nous présentons aujourd’hui. Ce territoire fait partie intégrante de l’empire chérifien. Il est placé depuis plusieurs siècles sous l’autorité du sultan du Maroc.

Alger le sait. Et Alger sait surtout qu’avant son avancée militaire elle doit «séparer de suite du Maroc toutes les populations de la rive gauche de ces vallées.» Cette phrase à elle seule vaut mille thèses. Il faut «séparer» Touat, Gourara, In-Salah, etc. du Maroc. Les craintes sont perceptibles chez l’auteur anonyme du rapport¹: «Plutôt que de se soumettre à notre domination, elles préféreront (les populations du Sahara oriental, NDLR) se placer immédiatement sous la protection du Maroc, et nous savons que c’est là un fait bien près de s’accomplir.» Si la grande région du Touat résistait aux Français en se déclarant marocaine, il ne serait plus possible de la présenter, aux yeux des nations du monde, comme un vide disponible. Il faudrait négocier avec la légalité internationale, justifier, peut-être reculer. Pour un empire français en expansion, rien n’est plus gênant qu’un peuple qui préfère demeurer sous la protection de son sultan. L’adversaire de cette occupation est clairement désigné.

Le Maroc n’apparaît pas comme une fiction lointaine, mais comme le recours possible contre la conquête des confins. Un recours qu’il faut paralyser afin d’empêcher toute riposte avant même d’engager la pénétration des oasis. La peur française ne se limite donc pas à l’hypothèse d’une armée marocaine surgissant du désert pour menacer l’Algérie occupée. Elle est plus profonde: la France redoute la légitimité chérifienne et, par-dessus tout, le risque de voir une poussée coloniale se transformer en litige international.

Le Maroc sur la route du Niger

Pourquoi cet agacement? Parce que le Sahara marocain n’est plus, aux yeux de Paris, un lointain de sable. Il devient un corridor impérial. Plusieurs projets de chemin de fer transsaharien sont étudiés à cette période précise. Le tracé retenu doit partir de Biskra, passer par Touggourt et Ouargla, puis s’enfoncer vers le lac Tchad. L’objectif dépasse largement le rail. Il s’agit de souder l’Afrique française, de convertir le désert en passage militaire et commercial, d’assurer la continuité entre l’Algérie, l’Afrique occidentale et l’Afrique centrale.

La convention franco-britannique du 5 août 1890 va reconnaitre à la France une vaste zone d’influence au sud de ses possessions méditerranéennes jusqu’à la ligne Say-Barroua. Incluant le Sahara marocain. La ligne Say-Barroua reliait la ville de Say (actuel Niger) sur le fleuve Niger à Barroua, localité située sur les rives du lac Tchad. Deux puissances européennes distribuent ainsi des profondeurs africaines qu’elles ne contrôlent pas encore, cette curieuse habitude diplomatique consistant à partager la maison avant d’en avoir rencontré les habitants.

Dans ce dispositif, le Sahara marocain est décisif. D’où cette phrase, sèche comme un ordre: «Si nous ne sommes pas maîtres de la rive gauche, il nous faut renoncer à toutes relations futures avec le Sénégal et le Haut Niger.» Le document reconnaît que les ergs rendent plusieurs itinéraires impraticables à une colonne lourde. La vallée de l’Oued Saoura constitue la voie utile, celle qui permet de descendre vers le Gourara et le Touat. La géographie révèle ici son contenu politique. La rive gauche de la Saoura est plus qu’une berge. Elle est le verrou d’un projet continental. Celui qui contrôle l’axe Zousfana-Igli-Saoura tient le passage entre le Sud-Oranais et les oasis. Si le Maroc y reste, la France voit son empire coupé; s’il en est écarté, la route du sud s’ouvre.

Cette logique est décrite dans les archives: «L’Algérie a un très grand intérêt à ce que ces populations ne deviennent pas marocaines et ne lui interdisent pas l’accès de ces régions sahariennes.» Ici, il faut prendre «ne deviennent marocaines» avec des pincettes. L’auteur parle du point de vue colonial français. Il a tout intérêt à qualifier les habitants du Grand Touat d’apatrides, qui risquent du jour au lendemain de choisir le Maroc et non la France. Ils ne sont pas algériens non plus sinon il aurait utilisé cette idée comme argument. Aussi, dans la littérature militaire de l’époque, l’Empire du Maroc est présenté comme essayant de conquérir le Touat, venant déranger le projet français. Le Maroc est ainsi délégitimé. Il risque de transformer la route française en impasse. «Une semblable extension de la puissance Chérifienne compromettrait gravement notre situation politique dans l’extrême Sud.» Là encore la résistance du Maroc à l’invasion est perçue comme une «extension de la puissance Chérifienne». Pourtant, c’est un Maroc affaibli, cerné de toutes parts, attaqué par plusieurs puissances coloniales, qui peine à lutter pour garder ses territoires urbains. Qu’irait-il faire dans le Sahara oriental, au Sud des possessions de l’Algérie française, s’il n’y était pas souverain et historiquement le maitre?

«Nous ne devons pas souffrir que le Maroc établisse sa suzeraineté sur In-Salah, le Touat et le Gourara»

—  «Rapport au Conseil supérieur de la Guerre sur l’occupation du Gourara, du Touat et d’In-Salah», 1890

Ce n’est pas le droit des habitants du Sahara qui commande la politique française. C’est l’accès à l’Afrique. Ce n’est pas leur volonté qui définit la frontière. C’est la circulation future des colonnes, des marchandises et du rail.

Moulay Hassan, sultan du Sahara

Le rapport note que les populations du Touat, «pressentant le danger de notre voisinage», réclament contre la France l’intervention du Maroc. Des délégations sont reçues par Moulay Hassan et de nouveaux agents d’autorité chérifiens sont nommés dans le Touat, en remplacement des anciens caïds et gouverneurs marocains qui paraissaient peu aptes à se mesurer au grand défi qui s’annonçait à l’horizon.

L’auteur rappelle aussi que lors de conférences internationales à Marrakech, Moulay Hassan a déclaré que le Touat faisait partie intégrante de son empire. Le document français conteste cette vérité historique, mais il ne peut en nier la matérialité politique. Ce mouvement vers le sultan n’est pas seulement patriotique. Il est aussi religieux et symbolique. Les planificateurs français l’écrivent avec la brutalité ethnocentrique de leur temps: «Les gens du Touat, du Gourara, etc., sont musulmans; ils iront aux musulmans et non aux chrétiens.»

Cette certitude conduit même l’état-major à écarter une petite expédition contre In-Salah. Une colonne de cinq ou six cents hommes risquerait, selon le rapport, de produire exactement l’effet inverse de celui recherché: accélérer la formation d’un protectorat marocain. In-Salah, isolée, deviendrait «un trophée inutile et sans valeur»; les caravanes la contourneraient, tandis que le Touat, le Gourara et le Tafilalet renforceraient leurs relations.

La conquête doit donc être simultanément plus large, plus rapide et plus enveloppante. Il ne faut pas seulement occuper. Il faut empêcher le recours marocain.

Ce que Paris redoute vraiment: que l’Europe écoute le Maroc

L’un des passages le plus saisissant du rapport n’évoque ni fusils ni cavaliers. Il imagine une table de négociation. Si la France intime au sultan de renoncer au Touat, prévoit le rédacteur, celui-ci pourrait ouvrir une longue série de pourparlers et faire intervenir les puissances européennes. «Anglais, Allemands, Italiens, nous gêneraient sans doute fort, sous prétexte que ces populations veulent être marocaines et non françaises.»

«Sous prétexte». Deux mots suffisent à mettre à nu la logique de la pénétration saharienne. La volonté éventuelle des populations n’est pas considérée comme un fait politique, encore moins comme un droit. Elle devient un argument embarrassant que les rivaux européens pourraient retourner contre Paris. Ce que la France craint, ce n’est pas que l’affirmation soit fausse. C’est qu’elle soit entendue.

Le rapport va plus loin et trébuche sur sa propre contradiction: «Si nous ordonnons au Maroc de respecter l’indépendance de ces territoires, nous éprouverons peut-être quelques scrupules à ne pas les respecter nous-mêmes.»

Rarement l’hypocrisie impériale aura été formulée avec une telle économie. Paris voudrait interdire au Maroc d’affirmer son autorité au nom de l’indépendance des oasis, puis supprimer cette indépendance au nom des intérêts de l’Algérie.

Le problème n’est pas moral. Il est rhétorique: comment revendiquer pour soi ce que l’on refuse au voisin sans donner l’impression de ne disposer d’aucun droit de spolier un territoire?

La solution consiste à réduire le temps de la discussion. «Nous ne devons pas souffrir que le Maroc établisse sa suzeraineté sur In-Salah, le Touat et le Gourara», affirme le rapport. Et il en tire la conclusion: «Pour l’en empêcher, nous n’avons d’autre moyen que de prendre les devants, en imposant notre autorité aux populations de ces régions.»

Prendre les devants: la conquête préventive tient dans cette formule. Il faut créer le fait accompli avant que le Maroc ne prouve ses liens avec le Sahara oriental, avant que les oasis ne se révoltent contre la France, avant que les chancelleries européennes ne s’en mêlent.

La préparation est diplomatique autant que militaire. Le ministre français des Affaires étrangères Alexandre Ribot s’assure d’abord que l’Espagne ne s’opposera pas au projet d’occupation, à condition que l’intégrité formelle du Maroc et le traité de 1845 soient respectés. Il demande ensuite au ministère de la Guerre de préparer les moyens d’action, tandis qu’il se réserve de prendre les précautions nécessaires contre toute «surprise» diplomatique.

Le Maroc doit être tenu à distance du terrain; les autres puissances, tenues à distance du Maroc. L’isolement précède l’invasion.

Couper les oasis du Maroc

La marginalisation devient ensuite une opération géographique.

Le gouverneur général Louis Tirman propose une colonne forte partie du Sud-Oranais. Ses objectifs successifs seraient le Gourara, le Touat, puis le Tidikelt et In-Salah. L’itinéraire doit suivre l’Oued Zousfana, Igli et l’Oued Saoura.

Le général Philebert reprend le même plan et presque les mêmes mots. La colonne descendrait de Djenien-bou-Rezg vers la Zousfana, puis la Saoura, «toujours de manière à séparer du Maroc toutes les populations habitant ces vallées».

«C’est ainsi que le Maroc doit être marginalisé: non seulement repoussé à l’ouest d’une ligne militaire, mais effacé comme référence politique. Paris ne cherche pas d’abord à remplacer chaque institution locale. Il cherche à placer toutes ces institutions sous un ciel français»

—  Karim Serraj

L’objectif n’est pas seulement de vaincre une résistance. Il est de trancher un espace relationnel. Le corridor militaire doit devenir une frontière en mouvement. Des postes permanents sont envisagés aux points d’eau et près des villages importants. Des réserves de vivres seraient déposées dans des redoutes. Le chemin de fer devrait être poussé au-delà d’Aïn-Sefra afin de garantir le débouché dans le Sahara.

El-Goléah est renforcée par une garnison de 150 tirailleurs et dotée de méharas, afin de surveiller les Chambâa et d’asseoir l’influence française dans l’extrême Sud. Les militaires ne parlent pas encore d’une frontière définitive. Ils installent cependant les postes, les pistes et les garnisons qui la rendront possible.

Figuig, reconnue marocaine par le traité de 1845, doit être contournée à quelques kilomètres. Les troupes reçoivent l’instruction de ne pas poursuivre d’éventuels assaillants jusque sous les murs de ses ksour.

Sur le papier, le territoire marocain est respecté. Dans l’espace, ses prolongements méridionaux sont coupés. La France s’interdit de franchir la porte tout en murant les couloirs qui y conduisent.

Le rapport prévoit une colonne de plusieurs milliers d’hommes, de la cavalerie, des goumiers, du génie et de l’artillerie. Il anticipe des combats contre de forts effectifs et la résistance de villages fortifiés. La phrase tombe avec une froideur industrielle: «C’est affaire d’outils, de pétards et d’obus à mélinite.»

Après le droit et la diplomatie vient donc la chimie. Quand la carte résiste, l’explosif corrige le trait.

Les plans de 1890-1891 ne sont pas exécutés exactement selon le calendrier annoncé, mais leur logique finit par s’imposer. In-Salah est prise à la fin de décembre 1899. Le Touat et le Gourara sont occupés au cours de l’année 1900, puis une garnison est installée à Adrar en 1901. Les unités sahariennes sont ensuite réorganisées pour assurer un contrôle plus mobile et moins coûteux.

Cette avancée n’a rien d’une promenade militaire. Les forces françaises affrontent notamment les Aït Khebbach, groupe berbérophone d’obédience marocaine lié aux oasis par des accords de protection renouvelés au 19e siècle. Les combats de Metarfa, Timimoun et Charouine rappellent que l’appartenance politique ne se résume pas aux proclamations des chancelleries et que les réseaux que Paris voulait couper savaient aussi prendre les armes.

«Vous serez nôtres»: la conquête sans le mot

Une fois la marche militaire pensée, le rapport imagine déjà le régime à imposer.

La formule proposée semble d’abord modérée: «Conquérir dans le pays une influence prépondérante, mais sans conquérir le pays.»

Elle résume un art colonial consommé: obtenir l’obéissance sans assumer le coût politique et administratif d’une annexion complète. La France veut prévenir toute «ingérence étrangère», sécuriser les routes et les marchés, ouvrir progressivement le territoire, mais éviter de bouleverser immédiatement les hiérarchies locales.

Le texte recommande de ne pas intervenir dans les relations entre notables, hommes libres, harratin, cheikhs, nomades et marabouts. Il accepte même qu’une «domination purement politique» s’accommode de la situation.

Les grands principes attendront; le corridor stratégique, lui, n’attend pas. L’ordre colonial révèle ainsi sa hiérarchie véritable: d’abord l’allégeance, ensuite, peut-être, la réforme.

Le langage à tenir aux populations est rédigé à l’avance: «Vous serez nôtres; mais tout ce qui forme l’essence de vos sociétés, tout ce qui vous tient au cœur, religion, statut personnel, coutumes judiciaires, institutions administratives, habitudes économiques, tout cela nous le respecterons.»

La promesse de respect vient après le possessif. Elle ne garantit pas la liberté politique; elle offre la conservation des formes locales en échange du transfert de souveraineté. Les djemaa peuvent demeurer, les coutumes survivre, les hiérarchies se perpétuer, pourvu que le Maroc cesse d’être l’horizon extérieur et que la France devienne l’arbitre ultime.

Le rapport nomme cette construction «un commandement sans conquête». Il recommande même de ne pas assimiler immédiatement le Gourara et le Touat à l’Algérie, de ne pas y administrer directement la justice et de ne pas se mêler inutilement des affaires intérieures.

Mais cette retenue n’est pas un renoncement. Le résumé réclame explicitement l’établissement de la «suzeraineté» française sur les oasis. La domination sera légère dans ses dépenses, lourde dans ses effets.

C’est ainsi que le Maroc doit être marginalisé: non seulement repoussé à l’ouest d’une ligne militaire, mais effacé comme référence politique. Paris ne cherche pas d’abord à remplacer chaque institution locale. Il cherche à placer toutes ces institutions sous un ciel français.

¹ «Rapport au Conseil supérieur de la Guerre sur l’occupation du Gourara, du Touat et d’In-Salah», Archives militaires de Vincennes, conservé sous la cote GR/7/NN/9/466. Non daté et sans signature ou mention d’auteur. Le rapport a été examiné lors de la séance du 6 octobre 1890 dudit Conseil.

Par Karim Serraj
Le 19/07/2026 à 11h08