Archives françaises: «Sahara orano-marocain», le trait d’union qui précéda la frontière

Karim Serraj.

ChroniqueAvant que le rail, les postes militaires et la cartographie administrative ne figent les confins entre le Maroc et l’Algérie française, les sources coloniales employaient une expression aujourd’hui presque oubliée: «Sahara orano-marocain». Loin d’être une curiosité lexicale, ce syntagme désignait Kenadsa, Béchar, les vallées du Guir, de la Zousfana et de la Saoura comme les éléments d’un espace perçu dans sa continuité marocaine, avant d’être conquis, redéfini puis intégré à l’Algérie.

Le 21/06/2026 à 11h07

Un syntagme oublié dort dans les revues savantes, les récits de voyage, les bibliographies du 19e siècle. Sahara «orano-marocain». Rien qu’un trait d’union, dira-t-on. C’est déjà beaucoup. Car ce trait d’union surgit avant que la frontière ne se durcisse, avant que le désert ne soit quadrillé par le rail, les postes, les cartes d’état-major et les catégories administratives de l’Algérie coloniale.

Dans la littérature coloniale, l’expression exacte «Sahara orano-marocain» apparaît dans plusieurs documents. Elle sert à désigner la souveraineté marocaine sur Kenadsa, Béchar, les vallées du Guir et de la Saoura, mais aussi la profondeur méridionale atteinte par la voie ferrée partant d’Oran. Ces toponymes désignent des chapelets d’oasis et de villages, des régions et des villes. À partir de 1902, ces espaces furent considérés comme appartenant à l’Algérie française, avant d’être transmis à l’Algérie lors de son indépendance, en 1962.

Dans les sources, «Sahara orano-marocain» relève d’un usage géographique, militaire et logistique. Mais l’expression constitue également un indice territorial. L’adjectif «orano-marocain» suffit, à lui seul: il enregistre, dans la langue même de la puissance coloniale, l’existence d’un espace que la France perçoit comme relevant de l’Empire chérifien. Il annonce aussi la convoitise. L’armée française a jeté son dévolu sur cet ensemble; elle y voit une profondeur stratégique, une future ligne à atteindre, à pénétrer puis à conquérir.

Les sources coloniales

Les sources citées ici ne ferment pas la liste des emplois de cette expression dans la littérature coloniale. Elles forment toutefois un corpus historique cohérent, avec une borne chronologique solide, qui écarte l’hypothèse de l’accident lexical:

Le lieutenant Élisabeth Jean Hyacinthe Dastugue emploie à plusieurs reprises l’expression «orano-marocaine» dans «Quelques mots au sujet de Tafilet et de Sidjilmassa», publié en 1867 dans le Bulletin de la Société de géographie, tome 13. Le même auteur la reprend dans «Hauts-Plateaux et Sahara de l’Algérie Occidentale», publié par la même revue en 1874. L’emploi est donc ancien, répété et inscrit dans une littérature de reconnaissance géographique qui précède la mainmise administrative.

Auguste Bernard et Hubert Lacroix la mobilisent à leur tour dans «La pénétration française», en 1906: «[…] il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain […]». La formule se trouve ici au cœur d’un discours sur la connaissance préalable du terrain, savoir qui accompagne l’avancée militaire.

Edmond Doutté l’emploie dans «Notes sur l’Islam maghrébin», publié en 1900 dans la Revue de l’histoire des religions, tome 41. Il écrit : «A Kenatsa, dans le Sahara orano-marocain, s’élève la coupole de Lâlla ‘Aïcha bent Chîkh.» Plus loin, il évoque «chîkh Moûlaye Boù Ziyân […] fondateur de la zâouia de Kenadsa (Oued Guir, extrême Sud orano-marocain).» Kenadsa et l’Oued Guir sont ainsi situés sans ambiguïté dans un extrême Sud qualifié d’orano-marocain.

Louis Rousselet, dans «Sur les confins du Maroc», publié chez Hachette en 1912, décrit pour sa part «[…] le chemin de fer qui, partant de cette ville, s’enfonce dans le Sud à travers les Hauts-Plateaux et le Sahara orano-marocain sur une longueur de près de 750 kilomètres.» La phrase ne décrit pas seulement un itinéraire. Elle enregistre une progression coloniale en profondeur, depuis Oran jusqu’à un Sahara encore nommé par son appartenance marocaine.

L’expression possède un usage classificatoire. «EXTREME-SUD ORANO-MAROCAIN» devient au début du 20e siècle une rubrique de classement bibliographique dans le Bulletin trimestriel de géographie et d’archéologie. De même, le Bulletin de la Société de pathologie exotique classe certains articles sous la rubrique: «Sahara orano-marocain (vallées du Guir, de la Zousfana et de la Saoura)».

«Les sources françaises ont bel et bien parlé d’un territoire «orano-marocain». Elles ont reconnu des dépendances marocaines précises et ont longtemps traité l’espace situé entre Oran et Figuig, puis, plus bas sur la carte, Kenadsa, le Guir, la Zousfana et la Saoura, comme appartenant au Maroc»

—  Karim Serraj

Employée comme rubrique, catégorie ou titre, une expression ne relève plus d’une simple liberté d’auteur. Elle appartient à un vocabulaire partagé, capable d’organiser les savoirs et de classer les territoires. «Sahara orano-marocain» n’est donc pas une trouvaille isolée. Ses usages sont homogènes: ils renvoient tous à un espace méridional situé dans le prolongement d’Oran, mais rattaché, par son second adjectif, au Maroc.

Une autre pièce forte demeure le traité de Lalla Maghnia de 1845. Certaines tribus, notamment les Beni Guil et d’autres groupes nomades nommés dans l’acte, sont dites «dépendre du Maroc». Surtout, au sud de Figuig, le texte refuse de borner le «désert proprement dit», jugeant la délimitation «superflue». L’acte reconnaît donc des appartenances tribales et oasiennes, mais ne ferme pas juridiquement tout le Sahara à l’est et au sud de Figuig par une ligne continue comparable à une frontière moderne.

La France héritera de cette indétermination et saura s’en servir. Cette imprécision offre déjà une possibilité d’extension vers les deux Sahara, atlantique et oriental, grâce aux lacunes du traité de Lalla Maghnia. En s’abstenant de délimiter le désert au sud de Figuig, le traité laisse ouverte une zone potentiellement colonisable. L’absence de borne, loin de protéger les équilibres anciens, devient l’instrument d’une politique future.

Le traité de 1845 reste ainsi la grande pièce froide du dossier. Il reconnaît des dépendances marocaines précises, notamment Ich, Figuig et plusieurs tribus, mais s’arrête au bord du désert. Plus au sud, il n’y a plus de ligne continue; il n’y a que des appartenances, des parcours, des points d’eau et des espaces jugés impropres au bornage. C’est cette suspension qui va rendre possible le reste.

La France pourra dire plus tard qu’elle ne viole pas une ligne nette puisqu’aucune ligne n’a été tracée. Le Maroc soutiendra, en vain, que malgré l’absence de bornage continu, le Sahara demeure un espace où son autorité et ses droits ne sont pas éteints. Le traité de Lalla Maghnia ne règle donc pas le désert; il l’ouvre à une politique de la redéfinition.

Quand la carte fabrique la frontière

La bibliographie savante du 20e siècle a bien compris cette mutation. En 1986, Saïd Sayagh a consacré un livre entier, «La France et les frontières maroco-algériennes (1873-1902)», à la fabrication des frontières maroco-algériennes. Henry Marchat a montré dès 1957, dans «La frontière saharienne du Maroc», publié dans Politique étrangère, n° 6, que la question saharienne ne pouvait être lue comme un simple prolongement linéaire de Lalla Maghnia. Youness Khalloufi a rappelé, dans «Figuig et sa région dans l’imaginaire des militaires français au milieu du 19e siècle», publié en 2021 dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 149, que le traité de 1845 n’avait pas simplement «fixé» une frontière: il avait aussi créé une nouvelle scène d’imaginaire militaire et de redéfinition coloniale.

Ces travaux convergent sur un point: la frontière orientale du Maroc n’a pas été découverte; elle a été fabriquée, puis épaissie, au fil de la pénétration française. La carte n’a pas constaté un partage immémorial. Elle a donné une forme administrative et militaire à un rapport de force, avant de présenter cette construction comme une évidence géographique.

Les archives françaises parlent d’une seule voix. Elles reconnaissent des dépendances marocaines et annoncent un futur objet de convoitise et de pénétration militaire. Elles laissent surtout une trace irréfutable: Kenadsa, le Guir, la Zousfana et la Saoura, désormais intégrés à l’Algérie, n’ont pas toujours été envisagés comme les éléments naturels et incontestables d’un espace algérien. La France a longtemps vu autre chose qu’une séparation nette. Elle a vu un confins à prendre, et d’abord à nommer.

La France ne pénètre pas un vide. Elle avance dans un espace déjà structuré, déjà relié au Tafilalt et au Maroc oriental par des itinéraires, des marchés et des usages politiques. L’espace que l’armée observe n’est pas encore enfermé dans la future géographie algérienne. Il existe par ses circulations, ses dépendances, ses sanctuaires, ses tribus et ses oasis, avant d’être découpé par les instruments du pouvoir colonial.

Enfin, on le naturalise en région coloniale. Rousselet l’écrit sans détour lorsqu’il décrit la voie ferrée descendant d’Oran «à travers les Hauts-Plateaux et le Sahara orano-marocain». Le mot le plus révélateur n’est peut-être pas «orano-marocain», mais «à travers». La phrase enregistre un franchissement en profondeur dans une terre considérée de facto comme marocaine. Le rail ne suit pas seulement une géographie; il contribue à en produire une nouvelle.

Boualem Sansal et le retour d’une vieille carte

La résonance contemporaine explique la violence de ces archives. Boualem Sansal a déclaré: «Quand la France a colonisé l’Algérie, toute la partie ouest de l’Algérie faisait partie du Maroc: Tlemcen, Oran et même jusqu’à Mascara»; il ajoutait que la France avait ensuite «rattaché tout l’est du Maroc à l’Algérie, en traçant une frontière». Ces mots, qui lui ont valu bien du tourment, résument l’ensemble du dossier historique. Les frontières orientales du Maroc restent, aujourd’hui encore, un champ de bataille.

Les sources françaises ont bel et bien parlé d’un territoire «orano-marocain». Elles ont reconnu des dépendances marocaines précises et ont longtemps traité l’espace situé entre Oran et Figuig, puis, plus bas sur la carte, Kenadsa, le Guir, la Zousfana et la Saoura, comme appartenant au Maroc, non comme une séparation close.

Cette expression vaut comme symptôme d’une perception française et comme trace d’une continuité antérieure; elle vaut preuve de souveraineté. C’est précisément pour cela qu’elle importe et que Sansal en a payé le prix fort.

Par Karim Serraj
Le 21/06/2026 à 11h07