Les événements de Sebta appellent plusieurs niveaux de lecture.
Le premier est humain, avant tout autre. Des vies fauchées, des jeunes dans la fleur de l’âge happés par les flots, des familles endeuillées, des enfants parfois encouragés par leurs propres parents, persuadés que l’autre rive leur offrirait un meilleur horizon. Des destins brisés qui rappellent que, derrière les statistiques, les controverses et les images spectaculaires – notamment celle, bouleversante, de dizaines de sandales flottant à la surface de l’eau –, se trouvent des êtres humains.
Aucune analyse ne devrait faire oublier cette réalité, qui oblige toute la société à regarder en face ses propres manquements.
Pourquoi une partie de cette jeunesse ne se projette-t-elle plus chez elle? La question ne se réduit ni à l’emploi, ni au pouvoir d’achat, ni aux chiffres de la croissance. Elle interroge le contrat social lui-même: la capacité d’une société à donner à sa jeunesse des raisons d’espérer, de se sentir utile, de croire que l’effort et le mérite peuvent encore ouvrir des perspectives, avant que le désenchantement ne fasse de l’ailleurs un mirage.
Cette désillusion éclaire les ressorts psychologiques du départ. Car bien avant le voyage, l’exil commence dans l’imaginaire.
Comment expliquer que l’Europe continue d’exercer un tel pouvoir d’attraction malgré les récits de précarité, d’échec ou de discrimination? Pourquoi l’image de l’Eldorado résiste-t-elle aux tragédies à répétition?
L’une des grandes asymétries de notre époque est que beaucoup de jeunes Européens peuvent parcourir l’Afrique en long et en large, s’y installer, y entreprendre ou y travailler, tout en étant spontanément qualifiés d’«expatriés». Les mots eux-mêmes révèlent une hiérarchie implicite des circulations humaines. Dans le même temps, pour une grande partie de la jeunesse africaine, l’Europe demeure un espace difficilement accessible, dont l’image se nourrit davantage de fantasmagorie que de réel.
Une plus grande réciprocité des mobilités contribuerait peut-être à dissiper les fantasmes. Certains découvriraient sans doute une Europe où le chômage existe, où la précarité touche aussi une partie de la jeunesse, où la solitude et l’exclusion font également partie du quotidien.
Aux réalités humaines et sociales se superpose leur lecture politique et médiatique. Sebta devient alors le théâtre d’une bataille des récits. Une crise de cette ampleur est aussitôt interprétée, instrumentalisée, parfois déformée, au gré des convictions, des peurs et des agendas politiques, de part et d’autre de la Méditerranée.
Selon les sensibilités, il sera question de tragédie humanitaire, de crise migratoire, de manipulation politique, d’enjeu géostratégique ou encore d’«invasion de l’Europe».
Mais de quelle Europe parle-t-on? De celle qui commence géographiquement au détroit de Gibraltar ou de celle qui compte, depuis plus de six siècles, des territoires africains hérités de l’expansion ibérique?
Pour comprendre Sebta, il faut remonter à 1415. Cette année-là, la cité tombe aux mains des Portugais, inaugurant ce que beaucoup d’historiens considèrent comme l’un des premiers actes de l’expansion européenne outre-mer.
Le Maroc est alors gouverné par la dynastie mérinide, dont la capitale est Fès, fondée plusieurs siècles plus tôt par les Idrissides, qui donnèrent naissance au premier État marocain au VIIIᵉ siècle.
Cette profondeur historique ne peut être dissociée de sa dimension religieuse. Après l’échec de l’expédition portugaise contre Tanger en 1437, la restitution de Sebta fut notamment rejetée par la papauté. Dans la bulle Etsi Cunctos de 1442, le pape Eugène IV présentait la ville comme un avant-poste de la chrétienté en Afrique.
Lorsqu’en 1578, la bataille des Trois Rois se solde par une victoire décisive du Maroc saâdien, la Couronne portugaise connaît un désastre. La mort de Don Sébastien plonge le Portugal dans une crise de succession qui aboutit, deux ans plus tard, à son union dynastique avec l’Espagne. Sebta passe alors sous l’autorité de la monarchie hispanique.
Avec l’indépendance du Portugal en 1640, le conseil municipal de la ville refuse de se rallier à la restauration portugaise. Madrid récompense cette fidélité par des privilèges, renforce la défense de la place et y accroît sa présence administrative et militaire. La castillanisation croissante de la ville s’inscrit alors dans le prolongement des profondes transformations engagées dès la conquête portugaise, qui avait progressivement remodelé les lieux de culte, les institutions et le paysage urbain hérités de plusieurs siècles de présence musulmane.
Une trajectoire comparable, avec ses particularités propres, concerne Melilla ainsi que les présides et îlots voisins des côtes marocaines.
L’histoire a parfois de ces ironies. L’Union européenne, qui fait de la liberté et des droits de l’Homme l’un des fondements de son projet politique, soutient aujourd’hui la frontière extérieure d’un État membre dont l’origine remonte à une conquête militaire au parfum de croisade.
Plus singulier encore, cette frontière repose en grande partie sur la coopération du Maroc. Partenaire essentiel de l’Union européenne dans la lutte contre l’immigration irrégulière, le Royaume est régulièrement appelé à empêcher les départs, comme s’il lui incombait d’assurer en amont la protection d’une frontière bordant un territoire qu’il considère partie intégrante de sa géographie nationale.
Un paradoxe que Rabat résume par une formule: le Maroc n’est ni le «gendarme» ni le «concierge» de l’Europe. Une manière de rappeler que cette coopération relève d’un partenariat entre États souverains, non d’une délégation de la gestion des frontières européennes.
Cette position est d’autant plus compréhensible que certaines évolutions du droit espagnol peuvent produire des effets de perception difficiles à maîtriser. L’arrêt rendu par la Cour suprême à la fin du mois de juin 2026, interdisant les refoulements sommaires des migrants interceptés en mer au large de Sebta et Melilla et imposant un examen individuel de leur situation, a rapidement été interprété comme un changement de doctrine susceptible d’offrir davantage de garanties aux candidats au départ.
Par ailleurs, les mêmes frontières qui se ferment à l’immigration irrégulière s’entrouvrent pour une immigration dûment sélectionnée afin de répondre aux besoins démographiques, économiques et technologiques du Vieux Continent.
Ce double discours nourrit, pour nombre de pays africains, un profond sentiment de contradiction: on leur demande de retenir leur jeunesse tout en recrutant leurs élites.
Tous ces paradoxes se rencontrent à Sebta. Cette petite péninsule concentre à elle seule plusieurs temporalités: les mémoires concurrentes, les stratégies européennes de contrôle des frontières, les équilibres géopolitiques de la Méditerranée occidentale et l’héritage de l’expansion ibérique et de la Reconquista.
À Sebta, ce ne sont donc pas seulement les failles du Maroc qui affleurent. C’est aussi une certaine idée de l’Europe — de son histoire, de son héritage et des valeurs dont elle se réclame —, confrontée, à chaque crise, à ses propres contradictions.




