Si je donnais à cette chronique le titre «Le savoir à l’épreuve de l’économie de l’attention», combien iraient jusqu’à la première ligne?
Mais si je l’intitule: «Pourquoi notre cerveau préfère le scandale au savoir?», je sais déjà que je gagnerai quelques lecteurs de plus.
La question dépasse largement le simple choix d’une titraille percutante mais fidèle au contenu, comme le voudraient les règles élémentaires du journalisme.
Car avant même que le lecteur ne puisse juger la qualité d’un texte, celui-ci doit franchir un obstacle devenu redoutable: conquérir le regard.
Il ne suffit plus d’avoir quelque chose à dire, encore faut-il exister dans le flot ininterrompu des informations.
Ce dilemme n’est pas celui d’un seul chroniqueur. La quête de visibilité est devenue une contrainte économique, médiatique et culturelle qui transforme la recherche scientifique, l’université, l’édition, la politique, l’art.
Le journaliste sait bien qu’une controverse retiendra davantage l’attention qu’une enquête minutieuse. Le conseiller politique mesure combien une phrase choc circulera plus facilement qu’une argumentation de fond. Le vulgarisateur scientifique consacre parfois autant de temps à la miniature de sa vidéo qu’à la rigueur de son contenu.
Enseignants, médecins, essayistes ou responsables politiques évoluent désormais dans un environnement où ils rivalisent à la fois avec leurs pairs et avec un flux de contenus conçus pour nous retenir quelques secondes de plus.
Il est frappant qu’un chercheur résumant dix années de travail, entre en compétition dans le même fil d’actualité, avec une vidéo de quinze secondes montrant une altercation de rue ou un chat jouant du piano.
La tentation est grande d’y voir le signe d’un appauvrissement de notre époque.
Ce serait tout de même oublier que les sociétés accueillent rarement les innovations avec sérénité et que chaque révolution des médias a suscité son lot de suspicions.
Dans l’Antiquité déjà, Platon, dans le Phèdre, rapporte le mythe de Theuth, inventeur de l’écriture. Lorsque celui-ci en présente les mérites au roi Thamous, ce dernier rétorque qu’elle risque d’affaiblir la mémoire. Les hommes, explique-t-il, cesseront de retenir les choses puisqu’ils pourront les retrouver par écrit.
Plus fondamentalement, Platon redoute que l’écriture ne donne l’illusion du savoir sans pouvoir remplacer le dialogue, le questionnement et la dialectique, qui seuls conduisent à la connaissance véritable.
L’imprimerie, que nous célébrons aujourd’hui comme l’une des plus grandes révolutions intellectuelles de l’Histoire, n’échappa pas à cette méfiance. Érasme déplore l’inflation des publications, la propagation des erreurs et la marchandisation croissante du livre. «Tant de livres», écrit-il en substance, que le lecteur ne sait plus lesquels méritent son attention.
Cinq siècles plus tard, le reproche paraît étrangement familier.
Que dire du roman, aujourd’hui considéré comme l’une des plus hautes expressions de la littérature, qui connaît au XVIIIᵉ siècle un succès considérable tout en suscitant la méfiance de nombreux moralistes et intellectuels?
On le soupçonnait de détourner les lecteurs du travail et de la religion, de flatter les émotions au détriment de la raison, d’entretenir les illusions, d’exciter les passions et, surtout, de faire perdre du temps.
Certains y voient un genre subalterne, dépourvu de la noblesse des grands genres classiques; d’autres craignent qu’il ne corrompe ses lecteurs, les femmes en premier lieu. Qu’on se souvienne de Jean-Jacques Rousseau, lançant dans la préface de Julie ou la Nouvelle Héloïse, cette formule restée célèbre: «Jamais fille chaste n’a lu de romans.»
Vient le tour de la presse à grand tirage le siècle suivant, accusée de tous les maux: d’industrialiser la pensée, de sacrifier la réflexion au sensationnel, de privilégier les faits divers, les crimes et les scandales.
Les échos avec notre époque sont saisissants.
Au milieu du XXᵉ siècle, c’est la télévision qui se retrouve à son tour sur le banc des accusés. On la tient pour responsable de l’abrutissement des masses, de la baisse de la capacité de concentration, de l’incitation à la surconsommation, de la transformation de la politique en spectacle, sous le règne de l’image et du divertissement.
Le scénario paraît désormais bien connu: chaque nouveau média est annoncé comme le fossoyeur du précédent.
Il serait malgré tout injuste de ne voir dans les nouvelles technologies de l’information qu’une dégradation. Les mêmes outils permettent à des chercheurs, des enseignants ou des auteurs de diffuser leurs travaux auprès d’un public qu’ils n’auraient jamais atteint auparavant et offrent à chacun un accès démocratisé et inédit à une masse de connaissances autrefois réservées à une minorité.
Par ailleurs, l’observation rigoureuse des faits empêche l’idée facile d’un «tout se répète».
Imaginez une place publique. Mille personnes discutent. Si vous récompensez celui qui parle le plus fort, tout le monde finira par parler plus fort. Non parce que les individus auraient changé, mais parce que les règles du jeu ont changé.
Avec Internet, les réseaux sociaux et les smartphones, la nouveauté est dans la vitesse de diffusion de l’information, certes. Elle tient aussi à ce que, pour la première fois, la visibilité des idées est largement arbitrée par des algorithmes qui sélectionnent en permanence ce qui retiendra notre attention.
Là où des rédacteurs en chef, des éditeurs ou des producteurs déterminaient autrefois ce qui méritait d’être mis en avant, cette fonction est désormais largement assumée par des systèmes de recommandation dont la logique privilégie l’engagement, indépendamment de la vérité, de la profondeur ou de la qualité des contenus.
Les algorithmes ne créent pas nos préférences; ils amplifient celles qui existent déjà, car l’attention est la ressource dont vivent les plateformes financées par la publicité.
Le véritable tournant se situe ici. Le spectaculaire n’est pas nouveau. Ce qui est inédit, c’est son mode de sélection, de diffusion et d’amplification.
Peu à peu, les contenus changent et, avec eux, ceux qui les produisent, contraints de composer avec des règles qu’ils n’ont pas choisies s’ils veulent avoir une chance d’être entendus.
Je continuerai sans doute, moi aussi, à chercher le titre qui donne envie de lire. Non par goût du sensationnel, mais parce qu’il vaut parfois mieux soigner l’emballage que laisser le contenu condamné à l’invisibilité.




