Pegasus, saison 2: anatomie d’un spin-off médiatique devenu un bide industriel monumental

Un téléphone affichant le site de NSO Group, qui a conçu le logiciel Pegasus. AFP or licensors

Cinq ans après le feuilleton de l’été 2021, le consortium Forbidden Stories et ses relais médiatiques, notamment Le Monde en France, tentent de réchauffer le prétendu dossier de l’espionnage marocain via le logiciel Pegasus. Menée à coups de fausses révélations sensationnalistes, de pirouettes méthodologiques et, surtout, reposant sur une seule source bancale citant un lanceur d’alerte fantomatique, cette «Saison 2» s’effondre pourtant dès que l’on examine ses fondations. Décryptage d’une rage médiatique qui vire au fiasco.

Le 17/07/2026 à 09h49

Nous y revoilà. Sortez le pop-corn, mais rangez vos illusions. Préparée des mois à l’avance, la campagne est minutieusement orchestrée: un retour de flamme médiatique qui se rêvait en déflagration et qui, à l’arrivée, ressemble plutôt au bruit d’un pétard mouillé dans un couloir vide. On y retrouve le casting habituel, sans aucun renouvellement de personnel. Côté production, le collectif Forbidden Stories, qui coordonne un consortium de seize rédactions internationales. Côté distribution française, l’inévitable service public avec France Info et, bien sûr, la caution morale auto-proclamée de la presse de référence, Le Monde. Sensationnaliste à souhait, le sujet est «vendeur». Il faut dire qu’à ce jour, l’affaire Pegasus reste le seul et unique succès médiatique de Forbidden Stories depuis sa création à Paris en 2017. Alors, faute de nouveautés à se mettre sous la dent, pourquoi se priver d’un bon vieux recyclage? Rien de tel que de ressusciter le feuilleton de l’été 2021: le supposé recours par les services marocains au logiciel d’espionnage israélien Pegasus pour fliquer la terre entière, des opposants locaux jusqu’aux téléphones de l’Élysée.

À la faveur de prétendues «nouvelles révélations», le vieux plat de 2021 est réchauffé à la hâte, assaisonné de grands mots («preuves irréfutables», «au-delà de tout doute possible»), et balancé sur le web et les réseaux sociaux. La manœuvre est classique, presque touchante de régularité: à la veille de la Fête du Trône au Maroc, il faut bien agiter un hochet pour jouer les trouble-fêtes. Sauf que cette année, la béquille sur laquelle repose toute l’architecture de cette «enquête» est si fragile qu’elle s’effondre au premier examen clinique.

Quand l’investigation flirte avec la série B

Rappelons le nœud du problème: en 2021, la grande offensive médiatique contre Rabat avait fini par s’essouffler sur un écueil de taille: l’absence de preuves matérielles directes et irréfutables, masquée sous des tonnes de conjectures techniques et de rapports d’ONG aux conclusions très orientées.

Pour ce second opus, Forbidden Stories et ses relais pensaient tenir leur martingale, leur «gorge profonde»: un transfuge des services secrets marocains. Un certain «Safir», présenté comme un ancien officier de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Sous couvert d’un épais anonymat qu’on imagine savamment mis en scène dans des pénombres de cinéma, ce mystérieux agent certifie et jure, la main sur le cœur, que le Maroc est bien le grand méchant de l’histoire. Des documents signés? Aucun. Des preuves matérielles tangibles? Repassez plus tard. Des détails opérationnels inédits? Rien qu’on ne puisse scénariser après avoir visionné une mauvaise série d’espionnage sur Netflix.

Le lecteur est donc sommé de croire sur parole l’existence même de cette source et la véracité de ses dires. C’est cela, la haute voltige du journalisme d’investigation moderne: l’acte de foi érigé en déontologie.

Mais le plus croustillant reste à venir. Cet agent providentiel, «Safir», n’a été interrogé directement ni par le consortium de médias groupés autour de Forbidden Stories, ni par Le Monde dans ce cas d’espèce. Toute la solidité de ce prétendu scoop mondial repose en réalité sur la seule foi, encore une, d’un intermédiaire unique, présenté pompeusement comme un «journaliste»: Hicham Mansouri.

Introduire Hicham Mansouri comme la clé de voûte d’une enquête internationale sur la cybersécurité d’État relève soit d’une immense naïveté, soit d’un cynisme achevé. Dans le monde réel, Mansouri n’a rien d’un journaliste, encore moins d’investigation, et encore moins d’un expert en renseignement. S’il a un jour usé les bancs de «cours» de journalisme, c’était dans le cadre d’un programme privé géré par Maâti Monjib, figure ô combien douteuse, largement sous perfusion de subventions européennes. Au Maroc, sa production éditoriale brille par son néant, se résumant à quelques piges dans des publications ultraconfidentielles. Fait notable: l’homme n’a jamais détenu la moindre carte de presse professionnelle.

Le véritable tournant de sa «carrière» n’a rien de politique: il s’agit d’une condamnation de droit commun en 2015 pour complicité d’adultère en flagrant délit, qui lui vaudra dix mois de prison. Parti en France après sa détention, Mansouri s’est prestement drapé dans la posture commode du «journaliste persécuté».

Château de cartes rhétorique

Pour assurer son maintien sur le territoire français et justifier son statut, il sert sur un plateau d’argent ce que certaines rédactions parisiennes adorent entendre: une couche de «dictature», un soupçon de «mafia d’État», et une bonne dose de «répression systématique». C’est sa recette de survie. Son bilan éditorial en dix ans d’exil? Une quinzaine de billets d’humeur et de pamphlets vindicatifs sur son blog hébergé par Mediapart ou sur la plateforme Orient XXI. Et c’est sur les épaules de ce profil hautement objectif et qualifié que Le Monde choisit de bâtir sa «preuve absolue». On a connu des fondations plus solides.

Quand on plonge dans la prose du Monde pour y chercher la substance de ce «spin-off», on réalise à quel point l’exercice relève de la prestidigitation linguistique. Voyons comment les faits sont habillés. Le Monde s’enthousiasme pour un document issu d’un procès américain mentionnant un client de NSO Group nommé «Morgan». L’explication avancée? Chez NSO, chaque client correspondrait à une marque de voiture commençant par la lettre de son pays (M pour Maroc, donc Morgan).

Oui, mais outre le fait que l’association relève de la spéculation géographico-automobile digne d’un jeu de société pour enfants, on rappellera poliment que «M» pourrait tout aussi bien désigner Monaco, le Mexique, la Malaisie, la Mauritanie ou Madagascar. Mais pour le consortium, le dictionnaire s’arrête visiblement aux frontières du Royaume.

L’article insiste sur le fait que l’ANSSI, l’agence de sécurité française, avait retrouvé des adresses e-mails identiques, utilisées comme serveurs de commande, dans les téléphones de ministres français et d’opposants marocains. On nous explique doctement que l’infrastructure technique est «propre à chaque client». Or, cette affirmation repose précisément sur les postulats... de l’enquête de 2021 menée par le même consortium. En clair: «Nous prouvons que le Maroc est coupable aujourd’hui en utilisant les grilles de lecture non prouvées que nous avions nous-mêmes fabriquées il y a trois ans». C’est ce qu’on appelle un splendide mouvement perpétuel d’auto-validation.

Rage, perte de lucidité et flop algorithmique

La grande preuve matérielle, le prétexte qui justifie de réchauffer un plat vieux de cinq ans, demeure toutefois les «révélations» obtenues par un journaliste qui n’a jamais obtenu une carte de presse, auprès d’un fantomatique officier de la DGST. Le Monde reconnait que c’est là la preuve ultime de l’utilisation par le Maroc de Pegasus: «C’est surtout le témoignage de Safir, le pseudonyme d’un lanceur d’alerte issu du service de renseignement intérieur marocain, recueilli par le journaliste Hicham Mansouri, qui prouve au-delà de tout doute possible l’utilisation de Pegasus par le Maroc».

«Au-delà de tout doute possible»? Vraiment? Le Monde se fie donc avec une foi inébranlable au récit d’un «journaliste» inconnu, à la production aussi maigre qu’une peau de chagrin, et bien connu pour son hostilité maladive au Maroc, qui est au demeurant son seul capital pour vivoter. La preuve brandie comme un Graal est donc sortie de la bouche de Mansouri. Là, ce n’est pas seulement le doute qui est permis, mais une sérieuse interrogation sur la naïveté des diffuseurs des propos de Mansouri. On imagine aisément que Laurent Richard, le fondateur de Forbidden Stories, a donné toutes les cautions morales sur Mansouri pour vendre son piètre remake aux médias.

Que Laurent Richard blanchisse Mansouri, cela est compréhensible. L’homme vit des dividendes de la sortie de Pegasus en 2021 et, depuis, il tente laborieusement de rééditer ce succès. En vain. Il est tellement disposé à un remake qu’il peut non seulement s’accrocher à n’importe quelle branche, aussi mince soit-elle, mais la fabriquer de toutes pièces. Aucune substance ne permet de conférer les traits d’une personne à ce fameux Safir. Passons pour le pseudonyme. Mais quel âge a-t-il? À quoi ressemble-t-il? Quel est son grade? Par quels services est-il passé? Comment s’est-il retrouvé en exil en France? Et s’il est en exil, pourquoi craint-il de s’identifier? On ne saura rien sur ce fantôme qui s’incarne en Hicham Mansouri.

À l’arrivée, ce remake s’avère d’une qualité technique bien inférieure à l’original de 2021. Tout le récit, qui se veut explosif, repose en réalité sur un château de cartes: un supposé lanceur d’alerte sans visage, dont l’existence même est invérifiable, qui confie ses mémoires à un agitateur sans crédibilité pour alimenter des rédactions en mal d’audience estivale.

Ce qui frappe à la lecture de cette énième offensive, c’est une forme de rage obsessionnelle qui favorise la perte de lucidité. Pour le quotidien Le Monde, le ciblage systématique du Maroc à l’approche de ses échéances nationales, en l’occurrence la Fête du Trône, n’est plus de l’information, c’est un rituel folklorique. Sauf que le public, lui, commence à saturer du réchauffé. Le verdict est d’ailleurs tombé là où les rédactions ne peuvent tricher: sur les réseaux sociaux. Les partages sont faméliques, les interactions quasi nulles, et l’indifférence générale est glaciale. On peut tenter d’orienter l’opinion avec des grands titres mystérieux, mais on ne trompe pas les algorithmes, ni le bon sens des lecteurs. Pour Le Monde et Forbidden Stories, cette «Saison 2» de l’affaire Pegasus n’est pas seulement un mauvais spin-off: c’est, sur le plan journalistique, le flop industriel de l’année.

Par Tarik Qattab
Le 17/07/2026 à 09h49