Le secteur textile marocain, véritable poumon de l’économie nationale avec ses 1.800 entreprises et 230.000 salariés, fait face à un défi historique. Réalisant 96 % de ses exportations vers l’Europe, pour un montant annuel de 5 milliards de dollars, cette industrie se retrouve aujourd’hui sous la pression directe des futures exigences environnementales de Bruxelles. Un rapport de la Société financière internationale (SFI), publié avec l’appui du Secrétariat d’État suisse à l’économie (SECO), tire la sonnette d’alarme et invite le Royaume à engager, sans tarder, sa transition vers une économie circulaire, indique le magazine hebdomadaire Challenge.
Actuellement, le modèle industriel national reste ancré dans un schéma linéaire. Les usines marocaines importent l’essentiel de leurs tissus et de leurs fibres à l’état neuf, tandis que les tonnes de chutes de coupe générées par la confection ne font l’objet d’aucune valorisation formelle. Cette situation devient pourtant intenable face au Pacte vert de l’Union européenne. Dès la période 2027-2028, Bruxelles imposera des critères rigoureux d’écoconception, un passeport numérique des produits, la responsabilité élargie du producteur (REP) ainsi que l’interdiction de détruire les invendus. Pour conserver son accès privilégié au Vieux Continent, le Maroc n’a d’autre choix que de s’adapter à ces nouvelles règles du jeu.
Cette problématique réglementaire n’est pas propre au Royaume. Des concurrents directs, comme la Tunisie, l’Égypte, la Turquie et le Bangladesh, partagent ce gisement de déchets essentiellement post-industriels, contrairement à l’Europe, où les gisements proviennent de vêtements usagés. Néanmoins, aucune de ces nations ne dispose encore d’une filière de recyclage textile structurée. Pour le Maroc, l’opportunité de prendre une longueur d’avance est réelle, mais plusieurs verrous réglementaires et logistiques freinent encore l’essor de la valorisation locale, écrit Challenge.
Le premier obstacle est d’ordre douanier : les chutes de production sont juridiquement assimilées à des déchets irrécupérables, ce qui empêche leur réintégration dans l’économie formelle. Le second frein réside dans le régime douanier de l’Admission temporaire pour perfectionnement actif (ATPA), qui stipule que les matières premières restent la propriété exclusive des donneurs d’ordre étrangers, interdisant de fait aux tisseurs marocains de commercialiser leurs propres chutes de coupe. Enfin, l’absence totale de traçabilité empêche de quantifier et d’orienter efficacement ces flux de matières.
Pour débloquer la situation, la SFI formule une feuille de route concrète. L’institution recommande, en premier lieu, de requalifier les chutes de coupe en sous-produits valorisables et d’alléger la fiscalité douanière qui leur est associée. Elle préconise également l’instauration d’un tri systématique au sein des usines, encadré par des normes nationales de notation, ainsi que la création d’une plateforme numérique permettant de suivre le parcours des matières. Sur le plan contractuel, des discussions tripartites entre l’État, les industriels et les marques internationales devront clarifier la propriété des déchets de fabrication, lit-on encore dans Challenge.
Au-delà de la simple mise en conformité réglementaire, cette mutation représente un levier majeur de croissance. En structurant une filière de recyclage de fibre à fibre, le Maroc pourrait s’affranchir d’une partie de ses importations de matières premières et s’imposer comme le carrefour régional du traitement textile, y compris pour les flux en provenance d’Europe. Si l’arsenal législatif de base existe déjà, l’adoption rapide de textes d’application opérationnels sera décisive pour transformer cette contrainte environnementale en un véritable accélérateur de compétitivité.




