Le grand entretien Le360: Boualem Sansal, «l’otage du président» resté debout

L'écrivain Boualem Sansal au café-restaurant Montparnasse, à Paris le 11 juillet 2026. (K.Serraj@Le360)

EntretienÀ Paris, Boualem Sansal se livre à Le360 dans sa première interview accordée à un média non européen depuis sa libération, en novembre 2025. L’écrivain raconte la prison en Algérie et la violence de l’enfermement, puis le goût d’une liberté retrouvée. Désormais installé en France, il évoque son dernier best-seller, «La Légende», et un parcours littéraire consacré par son entrée à l’Académie française. Mais c’est lorsqu’il parle du Maroc, de son attachement au Royaume et de ses racines familiales, que sa parole se fait la plus vibrante: «Je me sens profondément marocain.»

Le 16/07/2026 à 08h00

C’est dans un restaurant du quartier de Montparnasse que Boualem Sansal m’a donné rendez-vous, ce samedi 11 juillet, pour une conversation à bâtons rompus. D’une rare générosité, la rencontre fut aussi un moment singulier où l’homme se révéla derrière l’icône: séduisant et chaleureux, d’une grande douceur, vif, plein de vie et volontiers cocasse. Les épreuves ne l’ont ni courbé ni privé de cette liberté de ton qui irrigue toute son œuvre. Boualem Sansal est «debout», fort et digne.

Dans cet entretien exclusif (le premier de sa vie qu’il accorde à un média marocain), Boualem Sansal s’exprime sans langue de bois. Il revient sur ses démêlés avec le pouvoir algérien, sa détention et les récits forgés autour de sa personne. Il raconte la prison, la liberté reconquise et les contours d’une nouvelle vie en France, sans céder à l’amertume ni se départir de son humour.

Pour la première fois aussi, il ouvre le chapitre de ses attaches marocaines: ses racines familiales, ses souvenirs de Taza, son regard sur le Royaume et son désir d’y revenir. Une manière de renouer un dialogue que les tensions politiques n’ont jamais totalement rompu. Il évoque aussi son élection à l’Académie française, son itinéraire d’écrivain et «La Légende», son dernier ouvrage, récit de vérité, de résistance et de reconstruction, qui figure depuis sa parution en juin parmi les trois meilleures ventes de livres en France. Une parole libre, grave, lucide, souvent traversée d’ironie, portée par un homme que l’épreuve a endurci, et qui revendique avant tout le droit de demeurer pleinement écrivain.

Le360: votre dernier récit «La Légende» est déjà un best-seller moins de deux mois après sa sortie chez Grasset. Pourquoi avoir choisi le titre La Légende? Désigne-t-il la fable fabriquée par le pouvoir, le récit médiatique de votre détention ou le personnage public que vous êtes devenu malgré vous?

Les trois à la fois. Une légende n’est pas une histoire que l’on raconte. C’est une histoire qui finit par remplacer la réalité. Le pouvoir algérien a fait de moi un traître à la patrie, pro-français, pro-marocain, pro-israélien; les médias y ont ajouté des couleurs sombres et des odeurs pestilentielles; mes codétenus à la prison de Koléa ont fait de moi une autre légende: j’étais cet homme héroïque, fou ou naïf, qui dénonce la dictature tout en vivant en Algérie et en affichant publiquement ses positions politiques.

Au milieu de ces récits, il y avait pourtant un homme, un écrivain âgé, malade, épuisé, condamné, qui disparaissait peu à peu derrière ses multiples personnages. En écrivant «La Légende», j’ai voulu retrouver cet homme face à son destin, me retrouver tel que je crois être. Non pour me justifier, mais pour rétablir les faits dans leur vérité, dans leur réalité.

C’est naïf et prétentieux, peut-être, mais je crois qu’un écrivain représente quelque chose dans la société. Il est une sorte de témoin: il se doit de parler clairement, de dénoncer, de nommer les choses, de ne jamais se laisser intimider ou manipuler et de ne rien craindre, ni les menaces ni les polémiques.

Aujourd’hui, tout est polémique, même le silence; tout est menace. Tahar Djaout, une autre immense légende, disait: «Si tu parles, tu meurs; si tu ne parles pas, tu meurs. Alors, parle et meurs!» C’est ma philosophie.

Lorsque je critique le régime algérien, ce n’est pas seulement par ressentiment pour le mal qu’il m’a fait; c’est parce que je le crois fondamentalement malveillant, dangereux pour tous: pour l’Algérie et les Algériens, pour le Maroc, la Tunisie, la Libye, le Mali et la France, sans oublier ces pauvres Sahraouis qu’il a piégés dans ses tartarinades nationalistes d’un autre âge et qu’il traite comme des indigènes mineurs et ignorants.

La Légende, comme titre et comme récit, est née de cette exigence: empêcher que les récits fabriqués finissent par effacer la vérité vécue. Ai-je dissipé les malentendus? Je n’en sais rien et, au fond, ce n’était pas mon objectif. Le devoir d’un écrivain n’est pas d’être cru. Il est de dire ce qu’il croit. Le reste appartient au temps.

Quelle partie de cette histoire a été, selon vous, la plus déformée, confisquée ou simplifiée?

Ma personne, tout simplement. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Depuis mon premier roman, «Le Serment des barbares», paru en 1999, je suis devenu le symbole de quelque chose dont chacun voulait disposer. Le régime algérien avait besoin d’un traître; certains, d’une victime; d’autres, d’un naïf, d’un Don Quichotte; d’autres encore, d’un provocateur vendu aux Juifs, à la France, aux pieds-noirs ou au Maroc. D’autres, enfin, voyaient en moi un émule de Camus, de Soljenitsyne, de Voltaire, voire de Rabelais. Chacun écrivait son propre roman en utilisant mon nom comme celui du personnage principal.

La réalité est plus simple et plus complexe à la fois. Je suis un écrivain qui s’exprime librement depuis toujours et qui s’efforce de documenter ce qu’il avance. Mes convictions ne sont pas nées de la prison; elles m’y ont conduit. Si je dénonce le régime algérien, l’islamisme ou les renoncements des démocraties, ce n’est pas parce que j’ai connu la prison. C’est précisément parce que je les dénonçais depuis longtemps que je me suis retrouvé en prison, diabolisé par les uns, héroïsé par les autres.

Je ne demande pas qu’on soit d’accord avec moi. Je demande simplement qu’on me lise avant de me juger et qu’on discute mes idées plutôt que les légendes construites autour de ma personne.

Comment avez-vous travaillé la mémoire carcérale? Avez-vous recherché une précision presque documentaire, accepté les lacunes du souvenir ou laissé la littérature reconstruire ce que l’épreuve avait fragmenté?

La prison est un lieu où le temps cesse de s’écouler. Les jours se ressemblent jusqu’à se confondre. Les repères s’effacent, la mémoire devient incertaine; on cherche ses mots autant que ses souvenirs. Boualem Sansal a très vite disparu de ma conscience. J’étais un prisonnier parmi six mille détenus. J’étais le 46.611, mon numéro d’écrou; j’habitais le 18 B, dans le quartier de haute sécurité réservé, pour l’essentiel, aux islamistes.

Pour les gardiens et les juges, je n’étais pas un prisonnier comme les autres: j’étais l’otage du président. Ils ne savaient pas toujours comment se comporter avec moi.

Je ne me suis pas fixé pour objectif de reconstituer chaque détail comme le ferait un greffier ou un historien. Je me suis imposé une règle: ne rien écrire que je sache être faux ou incertain. Ce n’était pas toujours facile. J’avais perdu la notion du temps et j’avais parfois du mal à hiérarchiser les événements.

La littérature n’est pas là pour embellir les faits ni pour les corriger. Elle est là pour leur rendre leur vérité humaine.

La Légende est un récit au plus près du réel, non pas parce qu’il prétend tout dire, mais parce qu’il refuse de trahir ce qui a été vécu. La mémoire peut hésiter et parfois se tromper; la conscience, elle, ne doit jamais mentir. C’était mon histoire, mon identité; je les voulais vraies pour ne pas me perdre dans l’innommable.

Qu’avez-vous choisi de ne pas raconter dans ce livre? Ces silences relèvent-ils de la pudeur, de la protection de vos proches, d’une prudence politique ou de l’impossibilité de mettre certaines expériences en mots?

J’ai laissé de côté beaucoup de choses. Non par crainte du pouvoir, ni pour me protéger moi-même, mais parce qu’un livre de témoignage et d’introspection n’est pas un dossier d’instruction. Un écrivain ne dit pas tout; il choisit ce qui éclaire le mieux la vérité qu’il cherche. J’ai voulu montrer comment fonctionne la dictature algérienne de l’intérieur: ses palais de justice, ses prisons, ses discours, sa langue de bois, cette véritable prison idéologique où les mots servent à enfermer les hommes.

J’ai également voulu préserver certaines personnes. La prison ne frappe jamais un seul homme: elle atteint sa famille, ses amis, ceux qui l’ont aidé, parfois au péril de leur propre sécurité. Ils n’ont pas choisi d’entrer dans cette histoire.

Ma femme ne voulait pas que je parle d’elle dans mon livre. Par timidité. Par pudeur aussi. Pourtant, elle occupait l’essentiel de mes pensées en prison. J’ai finalement obtenu son accord pour raconter quelques épisodes de cette épreuve commune.

Enfin, il existe des expériences qui résistent aux mots. Non parce qu’elles seraient indicibles, mais parce que les raconter trop vite les appauvrirait. Peut-être reviendront-elles un jour sous une autre forme, dans un roman ou un autre récit. Chaque livre a sa nécessité. La Légende a choisi la sienne.

En réalité, tout a été difficile. J’ai très mal vécu ma libération, décidée à la suite d’une grâce du président Tebboune. Moi, je demandais à retourner en Algérie pour obtenir un véritable procès. J’ai subi de nombreuses pressions pour n’en rien faire. Il me fallait tenir compte des réalités diplomatiques et géopolitiques du moment. Devoir me taire et accepter mon sort m’a plongé dans une immense confusion intellectuelle.

J’ai pourtant annoncé publiquement que j’allais porter plainte contre M. Tebboune, qui m’avait pris en otage, en violation de la loi. Mon avocat français, François Zimeray, n’a d’ailleurs jamais obtenu le visa qui lui aurait permis de me rendre visite et d’assurer ma défense.

Cette épreuve s’est encore compliquée avec ma séparation de Gallimard. C’était précisément le moment où j’avais besoin de tout dire pour me reconstruire dans la vérité, alors qu’autour de moi, tout semblait m’inviter à me taire, à accepter la doxa, à entrer dans le mensonge. Le message était simple: «Tu es libre. Sois gentil. Tais-toi.»

La détention a-t-elle modifié votre écriture elle-même: la longueur de vos phrases, votre ironie, votre humour, votre colère ou votre confiance dans le pouvoir des mots?

Oui, sans doute. La prison vous dépouille de beaucoup de choses, à commencer par vos illusions. Elle vous apprend la valeur du silence, de l’attente et de l’économie des mots. Quand chaque parole peut être retenue contre vous, on apprend à ne garder que l’essentiel.

Je ne crois pas avoir perdu mon humour ni ma bonne humeur, ni même une certaine naïveté qui m’a souvent aidé à tenir. On regarde l’horreur comme on regarde le soleil: en fermant les yeux de temps en temps pour ne pas devenir aveugle. En revanche, je sens davantage le poids des mots. Je sais mieux qu’avant qu’ils peuvent sauver un homme, mais aussi le condamner lorsqu’ils sont déformés ou instrumentalisés.

Cette épreuve n’a pas diminué ma confiance dans la littérature; elle l’a rendue plus exigeante. J’écris aujourd’hui avec moins d’illusions, mais avec une conviction plus profonde: face à la peur et au mensonge, les mots justes demeurent l’une des dernières formes de liberté.

Comment définiriez-vous vos liens personnels, intellectuels, affectifs ou littéraires avec le Maroc?

Le Maroc n’est pas pour moi un pays étranger. Je n’ai pas la nationalité marocaine, mais je me suis toujours senti profondément marocain. Tout ce qui le touche me touche.

Je suis convaincu que, sans la dictature militaire et sa sinistrose politique, l’Algérie serait un pays merveilleux. Avec une Algerian way of life, sur le modèle de la Moroccan way of life que le monde entier admire, elle sortirait de son isolement et attirerait des dizaines de millions de touristes. Cela lui permettrait d’échapper à la malédiction du pétrole et au règne de l’incompétence, de l’incivisme, des gaspilleurs et des oligarques.

J’espère que viendra le temps où les relations entre nos peuples seront enfin libérées des idéologies, des querelles de pouvoir et des haines entretenues. Les écrivains ont un rôle à jouer dans cette évolution: dénoncer la dictature militaire en Algérie et désamorcer les bombes à retardement qu’elle a semées. Elles ont déjà fait trop de mal.

Beaucoup de choses, très contradictoires, ont été dites sur vos liens familiaux avec le Maroc. Qu’en est-il vraiment? Avez-vous un parent marocain?

Oui. J’ai des attaches familiales avec le Maroc du côté maternel. Mon arrière-grand-père était marocain. Il est venu en Algérie avec sa famille à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle. Il venait du Rif, de Taza. Je me souviens y être allé une ou deux fois en vacances dans les années 1950.

Je trouve révélateur que cette question revienne sans cesse. Lorsqu’on manque d’arguments contre les idées d’un écrivain, on cherche souvent à le délégitimer en contestant ses origines, sa famille ou son identité. C’est une vieille méthode.

Parce que j’ai un arrière-grand-père marocain, Alger a décrété que j’étais un Marocain ennemi. François Asselineau, président de l’UPR, qui est peut-être un Algérien ou un agent d’Alger, a décrété, dans l’une de ses doctes conférences, que mon père était marocain et que ma mère était juive, le tout dit sur un ton qui en disait long sur ses intentions. Bientôt, quelqu’un découvrira peut-être que j’ai une cousine sur Mars et l’on m’accusera d’intelligence artificielle avec cette planète.

La réalité est pourtant simple. Je suis né en Algérie. J’y ai grandi, m’y suis marié, y ai travaillé, écrit l’essentiel de mon œuvre et connu la prison, l’expulsion et l’opprobre. Je suis également citoyen français, pas mal chahuté par une certaine gauche, qui m’a trouvé des filiations honteuses avec des amis de longue date…

Aimeriez-vous vous rendre au Maroc si l’occasion se présentait? Quel sens souhaiteriez-vous donner à ce voyage?

Le Maroc est un pays avec lequel j’ai entretenu un dialogue constant. J’ai animé une chronique sur la radio Médi 1 pendant cinq années consécutives, dans les années 2000.

Si je m’y rends prochainement, ce sera un geste littéraire, mais aussi politique, au sens noble du terme. Ce sera un geste politique pour dire aux Marocains que les Algériens libres aspirent à la paix avec le Maroc et désapprouvent totalement la politique aventureuse menée dans la région par le pouvoir algérien. Ce sera aussi un geste littéraire en direction des lecteurs et des écrivains marocains, que j’ai hâte de retrouver.

Je crois profondément que les écrivains ont une responsabilité particulière dans cette affaire. Les États peuvent se quereller; les peuples, eux, ont besoin de continuer à se parler. La littérature est l’un des rares lieux où cette conversation demeure possible. C’est dans cet esprit que j’aimerais venir au Maroc.

J’attends que Le360 m’invite à venir… Je le ferais avec joie (rires…).

À quoi ressemble désormais votre vie quotidienne en France?

Elle ressemble de plus en plus à celle d’un écrivain, ce qui est une immense chance. J’écris, je lis, je travaille, je rencontre des lecteurs, des amis et des éditeurs. Je retrouve peu à peu un rythme que la prison de M. Tebboune avait brutalement interrompu.

Mais je ne suis plus tout à fait le même homme. La détention laisse des traces visibles et invisibles. On redécouvre des gestes simples, comme marcher, ouvrir une porte ou choisir son emploi du temps, avec une intensité nouvelle. On mesure le prix de ce que l’on croyait définitivement acquis.

Je mène aujourd’hui une vie simple et studieuse. J’ai plusieurs livres en chantier, beaucoup d’idées à explorer et le sentiment que le temps m’est plus précieux que jamais. À mon âge, chaque journée est un cadeau. J’essaie de ne pas en perdre beaucoup dans des polémiques stériles.

Je découvre aussi qu’il est plus facile de devenir français par décret que de l’être dans la vie quotidienne, ce qui exige mille et une démarches administratives dont je ne sais pas encore par quel bout les prendre.

Qu’avez-vous dû réapprendre: marcher seul, dormir, travailler, faire confiance ou simplement disposer de votre temps?

J’ai dû réapprendre la liberté. C’est plus difficile qu’on ne l’imagine. La prison vous enlève vos habitudes, vos repères et votre intimité; elle vous fragilise. À la sortie, il faut réapprendre des gestes très simples: fermer une porte sans entendre un verrou, marcher sans escorte, dormir sans attendre qu’on vous réveille, décider de votre journée. Il m’a fallu deux mois pour réapprendre à me servir d’un téléphone et d’un ordinateur.

Mais le plus difficile est sans doute de retrouver la confiance. La prison vous apprend la méfiance; la liberté exige de croire de nouveau aux autres, à l’avenir, au travail et à la création.

J’ai eu la chance d’être entouré par ma femme, mes amis et mes éditeurs. Leur fidélité m’a aidé à redevenir peu à peu celui que j’étais. La prison m’avait privé de liberté; elle ne m’a pas privé du désir de vivre, d’écrire et de croire en l’homme.

La France est-elle désormais pour vous une patrie, un lieu d’exil ou le territoire depuis lequel vous pouvez continuer à écrire? Cette nouvelle position change-t-elle votre manière de vous adresser aux Algériens?

La France est aujourd’hui mon pays, mon seul pays, puisque je suis en passe d’être déchu de ma nationalité algérienne et que beaucoup d’Algériens m’ont, eux aussi, déchu de cette nationalité. À part Kamel Daoud et Kamel Bencheikh, aucun écrivain algérien ne m’a soutenu pendant ma détention.

Mais on ne s’exile pas de sa mémoire, de sa langue intérieure ni de son histoire. L’Algérie demeure au cœur de mon œuvre parce qu’elle demeure au cœur de ma vie. Je continue à m’adresser aux Algériens comme je l’ai toujours fait: avec affection, avec franchise et avec l’espoir qu’un jour notre pays retrouvera le chemin de la liberté.

Au fond, ma position n’a pas changé. Je n’écris ni contre un peuple ni pour un gouvernement. J’écris pour défendre une certaine idée de la liberté, de la vérité et de la dignité humaine. Cette fidélité-là ne connaît pas de frontières.

Votre œuvre alterne depuis longtemps entre romans et essais. Qu’est-ce que l’emploi plus direct du «je» change dans votre manière de combattre la falsification du réel, l’arbitraire et la peur?

Le «je» ne me donne aucun privilège. Il m’impose, au contraire, une discipline supplémentaire. Quand j’écris un roman, mes personnages portent une part de ma vérité. Quand j’écris «je», je n’ai plus ce refuge, plus cet écran: je réponds directement de chaque mot.

Au fond, je poursuis le même combat depuis mon premier livre: résister aux mensonges et aux slogans qui défigurent le réel, trompent les gens et travestissent l’histoire. Le roman me permet d’explorer les réalités humaines par l’imagination; l’essai, par un raisonnement solidement documenté; le témoignage, par l’expérience vécue. Ce sont trois chemins différents vers une même exigence.

Je ne crois pas que la littérature doive rassurer. Elle vient, au contraire, déranger les certitudes et déconstruire les discours afin, au bout du compte, d’aider à voir plus clair. Lorsque la peur s’installe, musèle la société et organise sa régression, la première responsabilité de l’écrivain est de continuer à bien nommer les choses. C’est peut-être la forme la plus simple, mais aussi la plus difficile, de la liberté.

Dans «2084: la fin du monde» (2015, Grand prix du roman de l’Académie française) et «Vivre» (2025), vous imaginiez des sociétés dominées par la menace, le contrôle et l’effondrement. La prison a-t-elle confirmé vos intuitions de romancier ou vous a-t-elle révélé que la réalité autoritaire fonctionne autrement que la dystopie?

Les deux. La prison a confirmé certaines de mes intuitions, qui étaient déjà tirées du réel, mais elle m’a surtout appris que la réalité est moins spectaculaire et plus redoutable que la fiction. Dans un roman, le totalitarisme possède une cohérence, une logique. Dans la vie réelle, il avance par improvisations, contradictions, petites lâchetés, routines administratives étouffantes et obéissances mécaniques.

On devient un robot parmi d’autres robots rouillés dans une usine en faillite. Le robot n’a conscience de rien; il obéit à un logiciel médiocre, pas forcément très performant, dans un univers où tout manque.

En prison, je n’ai pas rencontré des monstres. J’ai rencontré un système qui transforme des hommes ordinaires en rouages d’une machine dont plus personne ne semble comprendre le fonctionnement. C’est cela qui m’a le plus frappé: vivre dans un monde irréel, sous l’autorité d’un Règlement dont personne ne peut expliquer le sens. Au fond, le système fonctionne sur l’ignorance.

Je suis sorti de cette épreuve avec une conviction renforcée: les dictatures ne tiennent pas seulement par la peur qu’elles inspirent, mais aussi par les mensonges qu’elles imposent et par les renoncements qu’elles obtiennent. La honte disparaît, la norme s’efface et les civilités s’éteignent. On glisse peu à peu vers la déshumanisation.

La première liberté consiste donc à continuer d’interroger le réel et à le nommer tel qu’il est. Quand Ubu est nu, il faut dire qu’il est nu, pas autre chose.

«Rue Darwin» (2011) entrelaçait la mémoire personnelle, les secrets familiaux et l’histoire algérienne. Qu’est-ce qui change lorsque le récit de soi ne revient plus sur l’enfance, mais sur une expérience politique encore brûlante?

Dans «Rue Darwin», je regardais un passé lointain. Le temps avait fait son œuvre. Les blessures étaient toujours là, mais elles avaient trouvé leur place dans une histoire plus vaste, celle d’une famille, d’une société et d’un pays.

Dans «La Légende», c’est tout l’inverse. Les événements sont proches, les émotions encore vives, les conséquences toujours présentes. On n’écrit pas de la même manière sur une enfance qui appartient désormais à la mémoire collective et sur une prison dont on entend encore les portes métalliques s’ouvrir et se fermer dans le fracas.

Mais, au fond, la question reste la même: comment rester fidèle à la vérité humaine sans céder ni à la rancœur ni à l’oubli? C’est cette fidélité qui relie tous mes livres, quels que soient leur sujet ou leur forme. Le temps transforme les souvenirs; il ne doit jamais transformer la vérité.

Votre élection à l’Académie française vous place au cœur d’une institution consacrée à la langue. Quel est votre rapport à la langue française, d’abord en tant qu’écrivain, puis en tant que citoyen du monde?

Je n’habite pas seulement un pays; j’habite une langue. Depuis toujours, le français est la maison où j’écris, où je pense et d’où je dialogue avec les vivants comme avec les grands écrivains qui m’ont précédé. Ce n’est pas une langue étrangère pour moi: c’est ma langue d’écrivain.

J’aime le français parce qu’il est d’une précision remarquable, mais aussi parce qu’il porte une longue tradition de liberté, de doute, de raison et d’universalisme. Il permet de nommer le monde avec rigueur, mais aussi de le questionner.

Être élu à l’Académie française est pour moi un immense honneur. Je n’y vois pas un aboutissement, mais une responsabilité. Une langue n’appartient à personne; elle appartient à ceux qui la font vivre. Écrire en français, où que l’on soit né, c’est participer à une aventure intellectuelle qui dépasse les frontières et les appartenances.

Voyez-vous dans cette élection une réparation symbolique, une consécration littéraire ou le risque d’une institutionnalisation de l’écrivain dissident?

Je n’y vois aucune de ces trois choses. Ce n’est pas une réparation: une élection n’efface ni les épreuves ni les injustices. Ce n’est pas davantage une consécration: un écrivain n’arrive jamais au terme de son chemin. Ce n’est pas non plus une institutionnalisation: une académie n’a pas vocation à apprivoiser les écrivains.

Les connaissant un peu, je vois mal comment on pourrait les y contraindre, et plus encore comment ils accepteraient une telle absurdité. La défense d’une langue est une affaire d’hommes libres, et même rebelles.

J’y vois avant tout un immense honneur et une responsabilité. L’Académie française n’accueille pas des opinions; elle accueille une œuvre et une relation exigeante à la langue.

Quant à l’écrivain que je suis, il restera ce qu’il a toujours été: libre. La liberté ne dépend pas du lieu où l’on siège, mais de la fidélité que l’on garde à sa conscience. Si, un jour, je devais choisir entre un fauteuil et cette liberté, je n’hésiterais pas une seconde.

Depuis votre libération, différents camps politiques, médiatiques et intellectuels cherchent à vous faire entrer dans leur propre récit. Que leur répondriez-vous?

Ils perdent leur temps. Je n’ai jamais écrit pour un parti, un gouvernement ou une idéologie. Depuis quarante ans, j’écris selon ma conscience. Cela m’a valu d’être attaqué en Algérie et, parfois, en France. Le combat ne m’a jamais découragé.

Je comprends que chacun ait envie de récupérer une histoire qui l’arrange. C’est un réflexe très contemporain: on préfère les symboles aux hommes, les étiquettes aux œuvres, les récits préfabriqués à la complexité du réel. Mais un écrivain n’est pas un drapeau que l’on plante sur un territoire politique.

Je ne demande à personne d’être d’accord avec moi. Je demande seulement qu’on me lise avant de me juger et que l’on discute mes idées, plutôt que de m’enfermer dans une case avant même de m’entendre. La liberté d’un écrivain commence par le refus de toute appropriation.

Que souhaitez-vous sauver de votre «légende»: une œuvre, une idée, une phrase ou, simplement, le droit de redevenir un écrivain que personne ne peut s’approprier?

Je ne souhaite pas sauver une légende. Les légendes appartiennent aux autres. Quant à l’œuvre, une fois publiée, elle appartient à ses lecteurs.

Si je devais sauver quelque chose, ce serait la liberté d’un écrivain. La liberté d’écrire sans obéir à un pouvoir, à un parti, à une mode ou à une attente. La liberté de changer, de douter, de se tromper parfois, mais de rester fidèle à sa conscience.

Je suis reconnaissant à tous ceux qui m’ont soutenu pendant cette épreuve. Mais je ne voudrais pas que l’homme arrêté, emprisonné puis libéré finisse par faire oublier l’écrivain. La prison est un épisode de ma vie; elle ne doit pas devenir toute mon identité.

Mon plus grand désir est très simple: continuer à écrire. Si, dans quelques années, on parle davantage de mes livres que de ma prison, alors je considérerai que j’aurai retrouvé ma véritable liberté.

Par Karim Serraj
Le 16/07/2026 à 08h00