Algérie: les élections ou le Hirak silencieux

Bernard Lugan.

ChroniqueC’est donc bien un Hirak silencieux qui se déroule en Algérie où 80% des Algériens montrent, élection après élection, qu’à leurs yeux, le «Système» est illégitime…

Le 14/07/2026 à 10h58

Dans une précédente chronique, j’ai posé la question de savoir si l’Algérie pourra survivre à ses contradictions internes et aux problèmes périphériques menaçant sa cohésion.

Cinq grands problèmes menacent en effet l’existence même de l’Algérie:

1- La question kabyle, matrice identitaire de l’Algérie contemporaine. Dès l’indépendance, afin de la combattre, les autorités ont imposé une vision centralisée et arabo-nationaliste de l’État.

2- La question de Tindouf et du Polisario, ce proxy devenu encombrant.

3- Les déterminismes ethno-terroristes du Sahel avec la contagion chez les Touareg algériens

4- La question de la légitimité historique de l’Algérie.

5- La question des frontières de l’Algérie car, tant à l’Ouest qu’à l’Est, ces frontières furent tracées par l’amputation territoriale du Maroc (Tidikelt, Gourara, Tindouf, Béchar, etc.), et à l’Est aux dépens de la Tunisie et de la Libye.

À ces cinq problèmes s’en ajoute un sixième, fondamental: celui de l’adhésion du peuple aux institutions algériennes. Ainsi, lors des dernières élections législatives du mois de juin 2026 destinées à désigner les 407 députés de leur Assemblée populaire nationale (APN), à peine 20% des inscrits ont pris la peine d’aller voter. En Kabylie, le taux de participation fut encore plus faible puisque seuls 15% des électeurs se sont rendus aux urnes. Pour nombre d’observateurs, 85% des Kabyles ayant donc clairement refusé de participer au scrutin, nous pourrions être en présence d’un référendum séparatiste silencieux.

Quatre Algériens sur cinq ont donc refusé de participer à cette élection. Un score à rapprocher de la réélection surréaliste du président Abdelmadjid Tebboune au mois de septembre 2024 avec un score babylonien de 94,65% des voix… mais avec une participation qui tournait au maximum autour de 20% du corps électoral.

«Tandis que les Algériens meurent de faim, les militaires, leurs familles et leurs obligés se ravitaillent dans des magasins qui leur sont réservés et où il leur est possible de se procurer à des prix préférentiels des marchandises introuvables ailleurs dans le pays, et ils passent leurs vacances dans des clubs qui sont la propriété de l’armée. »

—  Bernard Lugan

C’est donc bien un Hirak silencieux qui se déroule en Algérie où 80% des Algériens montrent, élection après élection, qu’à leurs yeux, le «Système» est illégitime… Or, cette nomenklatura prédatrice totalement coupée du peuple ne survit plus que par la répression intérieure, par la mobilisation du dernier carré de ses associations mémorielles comme l’Association des Moudjahidine, ces profiteurs de l’indépendance qui, depuis des décennies, vivent de la rente tirée de la fausse histoire de l’Algérie en captant et dévorant 6% du budget de l’État.

Un «Système» qui dirige le pays depuis l’indépendance et qui n’a pas besoin d’être élu puisque ses membres se cooptent, l’Algérie étant la possession privée de la caste militaire. Dirigée par environ 150 généraux constituant le niveau supérieur de la nomenklatura nationale, l’armée contrôle tout le pays à travers une clientèle d’obligés ou d’associés civils. État véritable, l’armée algérienne est le produit d’une histoire complexe. Elle est l’héritière de la fraction de l’ALN (Armée de libération nationale), qui constituait l’«armée des frontières». Stationnée en Tunisie et au Maroc durant la guerre d’Algérie, elle n’a pas combattu les Français, à la différence de l’ALN de l’intérieur qui opérait dans les djebels et qui fut quasiment anéantie à la suite des opérations «Jumelles» et «Pierres précieuses». Or, c’est cette ALN de l’extérieur qui profita de l’indépendance. Instrument docile entre les mains de son chef, le colonel Houari Boumediene, elle prit effectivement le pouvoir en 1965 en renversant Ben Bella. Depuis, elle l’a toujours exercé, directement ou indirectement.

Aujourd’hui, les «pères fondateurs» ont disparu, mais leurs héritiers forment des clans régionaux ou politiques bien organisés au sein d’une armée algérienne fractionnée en groupes d’intérêt économique. Tous se partagent les fruits du pouvoir et de la corruption, mais d’une manière «équitable», en prenant bien soin de ne pas léser les groupes rivaux. Leurs chefs s’entendent pour conserver l’équilibre et la stabilité entre les groupes. C’est ainsi qu’ils veillent sur les promotions et sur le tableau d’avancement de leurs membres ou protégés. Tandis que les Algériens meurent de faim, les militaires, leurs familles et leurs obligés se ravitaillent dans des magasins qui leur sont réservés et où il leur est possible de se procurer à des prix préférentiels des marchandises introuvables ailleurs dans le pays, et ils passent leurs vacances dans des clubs qui sont la propriété de l’armée.

Les présidents algériens successifs n’ont le plus souvent été que les fondés de pouvoir de ces clans militaires et leur rôle se borna, dans les faits, à l’arbitrage consensuel de leurs prérogatives.

Tout cela est connu de la population qui, n’osant pas l’exprimer ouvertement, le fait en boudant les élections dans ce qui est un Hirak silencieux.

Par Bernard Lugan
Le 14/07/2026 à 10h58