Comment, depuis 2001, l’Algérie manipule les jihadistes du Mali

Bernard Lugan.

ChroniqueIl importe en effet d’avoir toujours à l’esprit que l’Algérie regarde le nord-Mali comme sa profondeur stratégique avec une obsession qui est l’éventuelle contagion sur ses propres Touaregs. Voilà pourquoi l’Algérie instrumentalise les groupes jihadistes afin d’empêcher la création d’un Nord-Mali autonome.

Le 19/05/2026 à 10h59

Un simple regard sur une carte suffit à comprendre pourquoi la question du Mali concerne directement l’Algérie. Dans les immensités sahariennes que la France lui offrit en 1962, vivent en effet les Touaregs. Pour Alger, la constante politique est donc de tout faire pour empêcher la création d’un «État» touareg dans le nord du Mali en manipulant la revendication irrédentiste afin de la discréditer et d’en garder le contrôle.

L’Algérie surveille jalousement tout ce qui se passe dans la zone saharo-sahélienne car, pour elle, les logiques de chaos qui y développent des foyers d’instabilité menacent directement son intégrité territoriale.

Dès les lendemains de l’indépendance, elle s’impliqua ainsi dans la région. En 1963-1964, lors de la première guerre touarègue du Mali, le président Ben Bella autorisa l’armée malienne à poursuivre les rebelles touaregs du Mali jusqu’à 200 km à l’intérieur du territoire algérien, c’est-à-dire jusqu’aux limites septentrionales de l’espace des Kel Adrar.

Au mois de janvier 1991, lors de la deuxième guerre touarègue du Mali, l’Algérie organisa les négociations entre le général Moussa Traoré et le MPA (Mouvement populaire de l’Azawad) d’Iyad ag Ghali, ce qui permit la signature de l’Accord de Tamanrasset des 5-6 janvier 1991. Une médiation qui permit ensuite la signature du Pacte national du 11 avril 1992.

La paix ne revint cependant pas car le 23 mai 2006 éclata la troisième guerre touarègue du Mali. Ce fut une fois encore l’Algérie qui permit la signature des Accords d’Alger pour la restauration de la paix et du développement dans la région de Kidal.

«En faisant du Mali du Nord un «foyer terroriste», l’Algérie a donc obtenu une double victoire»

—  Bernard Lugan

La quatrième guerre touarègue (2007-2009) éclata le 11 mai 2007, à l’initiative d’Ibrahim Ag Bahanga. Blessé au combat, il fut soigné en Algérie. Finalement, en 2009, il fut contraint de se réfugier en Libye où il trouva la mort dans un accident de la route le 26 août 2011. Un retour au calme apparent se fit ensuite et il dura jusqu’en 2012, au moment où éclata l’actuelle guerre. Et une fois encore, l’Algérie fut à la manœuvre. C’est ainsi que le 15 mai 2015, l’Accord de paix et de réconciliation d’Alger fut signé, cependant, les armes continuèrent à parler, le pouvoir de Bamako ayant refusé de prendre véritablement en compte les revendications des Touaregs. Cependant, l’impératif régional algérien demeura invariable, à savoir le refus de toute sécession ou même de simple revendication territoriale de la part des Touaregs.

Aujourd’hui, le non-dit de cette constante apparaît de plus en plus au grand jour, et, comme l’a expliqué Karim Serraj dans son portrait «Général Hassan, l’ombre algérienne sur le Mali», publié dans Le360 le 9 mai 2026, il permet de comprendre bien des évènements jusque-là inexpliqués.

Il importe en effet d’avoir toujours à l’esprit que l’Algérie regarde le nord-Mali comme sa profondeur stratégique avec une obsession qui est l’éventuelle contagion sur ses propres touaregs. Voilà pourquoi l’Algérie instrumentalise les groupes jihadistes afin d’empêcher la création d’un Nord-Mali autonome. Ce que Serraj définit comme «une stratégie de création d’un foyer contrôlable».

Voilà toujours pourquoi, à partir de 2001, officiellement pourchassés par les forces de sécurité algériennes, certains groupes islamistes s’installèrent au Mali en zone touarègue, leur armement étant fourni par le DRS. En les utilisant et en les manipulant, les services algériens ont marginalisé le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) dont la victoire aurait constitué pour Alger un précédent dangereux pour ses propres Touaregs.

En faisant du Mali du Nord un «foyer terroriste», l’Algérie a donc obtenu une double victoire:

  1. Elle se protégeait d’une contagion touchant ses propres Touaregs.
  2. Et, comme l’écrit Serraj, la revendication touarègue de l’Azawad disparaissant derrière les barbes, les drapeaux noirs et les colonnes de pick-up, l’Algérie pouvait alors se présenter comme «rempart» contre le jihadisme.
Par Bernard Lugan
Le 19/05/2026 à 10h59