Le Maroc entre en 2026 avec un statut qui dépasse désormais la simple lecture régionale. Le rapport Morocco Country Policy Report, publié le 15 mai 2026 par le think tank américain The Stimson Center, analyse l’évolution du Royaume comme une «puissance médiane» structurée autour d’un positionnement géographique rare, d’une diplomatie active et d’une montée industrielle plus intégrée. Pour ses auteurs, le Maroc n’est plus seulement un espace de stabilité au sud de l’Europe. Il devient un acteur qui organise des flux, attire des investissements et convertit sa géographie en influence économique.
Le diagnostic est net: le Royaume s’affirme comme un pont entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée élargie. The Stimson Center souligne que le Maroc a su mobiliser la politique industrielle, l’intégration commerciale et la diplomatie stratégique pour se repositionner dans un ordre régional devenu plus compétitif. Le rapport parle d’un pays «sophisticated middle power», installé au croisement des sphères atlantique, méditerranéenne et sahélienne.
Le premier moteur identifié par le think tank américain est économique. The Stimson Center insiste sur le passage du Maroc d’une plateforme industrielle à bas coûts vers un exportateur plus technologique, positionné sur l’automobile, l’aéronautique, les minerais critiques, les batteries et les énergies renouvelables. Le Royaume est décrit comme le premier constructeur de véhicules particuliers d’Afrique, visant une capacité de production d’un million de véhicules produits annuellement en 2026, tandis que l’automobile représente environ 25% des exportations de biens.
Le rapport rattache cette évolution à une stratégie industrielle patiente, portée par des zones intégrées, des infrastructures portuaires et une insertion plus fine dans les chaînes de valeur européennes. Selon le rapport, Tanger Med occupe une place centrale dans cette lecture. Le port a traité 10,2 millions d’EVP (Equivalent Vingt Pieds), en 2024, contre 4,7 millions pour Algésiras, alors que l’année 2025 marque d’abord un nouveau palier pour l’activité conteneurisée. Les quatre terminaux de Tanger Med ont traité exactement 11.106.164 EVP, soit une progression annuelle de 8,4% en 2025.
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Il s’impose comme le premier port à conteneurs d’Afrique et de Méditerranée. Le corridor Tanger Med-Algésiras est présenté comme l’un des passages maritimes les plus stratégiques au monde, avec environ 100.000 navires par an et plus de 10% du commerce maritime mondial transitant par le détroit de Gibraltar.
Ainsi, la montée industrielle marocaine ne relève pas seulement de l’usine. Elle repose sur une capacité à connecter port, douane, logistique, zones industrielles et accords commerciaux. The Stimson Center note que plus de 1.200 entreprises opèrent dans l’écosystème de Tanger Med, notamment dans l’automobile, l’aéronautique, le textile et la logistique avancée. Le Maroc devient, dans cette lecture, un territoire de nearshoring pour les industriels qui cherchent à réduire leur dépendance aux chaînes asiatiques, tout en gardant un accès rapide au marché européen.
Phosphates, batteries et IA: les nouveaux piliers
Le rapport accorde également une place importante aux minerais critiques. Le Maroc détient 70% des réserves mondiales de phosphate, selon The Stimson Center, et l’OCP a déjà engagé une transformation de son modèle, en passant de l’exportation de matière brute à une logique de production intégrée d’engrais. Ce socle minier est désormais relié à la transition énergétique mondiale, notamment à travers les batteries lithium-fer-phosphate.
Le document souligne aussi le rôle du cobalt, du cuivre, du nickel, du manganèse, de la barytine et du fluor. Le Maroc est présenté comme le neuvième producteur mondial de cobalt et détenteur de la onzième réserve mondiale. Managem, à travers Bou Azzer, alimente déjà des chaînes européennes, notamment via des accords avec BMW et Renault Group pour environ 5.000 tonnes de sulfate de cobalt bas carbone par an pendant sept ans à partir de 2025.
Cette trajectoire industrielle s’élargit au numérique. The Stimson Center rappelle que le Maroc a dévoilé en janvier 2026 la feuille de route Maroc IA 2030, adossée à Digital Morocco 2030. L’objectif annoncé dans le rapport est de générer environ 240.000 emplois numériques et près de 10 milliards de dollars de contribution au PIB d’ici 2030. Le rapport cite aussi la création prévue des Instituts comme la Direction générale de l’IA et des technologies émergentes, éléments destinés à coordonner la politique publique et à relier recherche, innovation et besoins régionaux.
La force du rapport tient aussi à son refus d’un récit linéaire dans lequel The Stimson Center souligne les avancées du Maroc, mais identifie clairement les points qui testeront la durabilité de sa trajectoire. Le chômage national atteint environ 13,3% en 2024, avec un chômage urbain des jeunes supérieur à 35%. La participation féminine au marché du travail demeure autour de 22%, l’un des niveaux les plus bas au monde selon le rapport.
Le chantier social lancé en 2021 apparaît, dans cette optique, comme une réforme déterminante. Le Stimson Center rappelle que l’extension de la couverture maladie, des pensions et des allocations familiales constitue l’effort domestique le plus ambitieux d’une génération. En 2024, 88% de la population dispose déjà d’une couverture médicale de base, avec un objectif d’universalisation en 2025.
Le rapport avertit toutefois que la soutenabilité budgétaire de ce modèle dépendra de la création d’emplois formels, de la performance fiscale et de l’élargissement de l’assiette économique.
Ce point est central pour le Maroc. Le Royaume dispose d’une fenêtre démographique, avec environ un tiers de la population âgée de moins de 30 ans et près de 65% des habitants vivant en milieu urbain. Mais cette jeunesse ne deviendra un dividende que si l’économie absorbe mieux les diplômés, réduit l’informel et transforme la formation en productivité.
L’eau, limite stratégique de la puissance
Le rapport du Stimson Center insiste fortement sur la vulnérabilité hydrique. La disponibilité en eau par habitant est passée de 2.560 m³ dans les années 1960 à environ 565 m³ aujourd’hui. Le Maroc figure ainsi parmi les pays les plus exposés au risque de pénurie, classé 27e selon le rapport. L’agriculture absorbe 85% de la consommation d’eau, alors que près de 60% de l’emploi rural reste lié au secteur agricole.
Cette donnée change la lecture de la croissance. Le Maroc peut attirer des capitaux, développer l’industrie, produire des véhicules et construire des hubs logistiques, mais la sécurité hydrique devient un facteur de compétitivité nationale. Le rapport cite le Plan national de l’eau 2020-2027, les investissements dans les barrages, les transferts interbassins et le dessalement.
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L’objectif est de produire 1,4 milliard de mètres cubes d’eau dessalée par an d’ici 2030, avec une grande station lancée à Casablanca en 2024 appelée à devenir la plus importante d’Afrique une fois achevée.
L’énergie présente une logique similaire. Le Maroc importe plus de 90% de ses intrants énergétiques, mais le rapport souligne l’accélération des renouvelables. En 2024, le mix électrique comprend environ 55% de charbon, 9,6% de gaz naturel et 27% de renouvelables, avec une capacité renouvelable installée supérieure à 45% du total. Le pays vise 56% de capacité électrique renouvelable en 2030, contre un objectif antérieur de 52%.
Le Sahara, axe central de la diplomatie marocaine
Le Stimson Center met en lumière un blocage régional dont la responsabilité apparaît largement imputable à la posture d’Alger. Les relations avec le Maroc demeurent dégradées, dans un contexte marqué par le soutien persistant de l’Algérie au Polisario, la fermeture de la frontière terrestre depuis 1994, la rupture diplomatique en 2021 et la fermeture de l’espace aérien aux avions marocains.
Le rapport souligne également l’ampleur des dépenses militaires algériennes, atteignant 25 milliards de dollars en 2025, contre 13 milliards pour le Maroc, traduisant une orientation prioritairement sécuritaire et peu propice à l’intégration régionale, là où Rabat privilégie une logique d’ouverture économique et de coopération.
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Face à cette rigidité, le think tank relève un contraste avec l’initiative marocaine, incarnée par la résolution 2797 d’octobre 2025 qui consacre le plan d’autonomie comme base de règlement, ainsi que par l’appel du Roi Mohammed VI à un «dialogue sincère et fraternel» avec les autorités algériennes.
Le rapport insiste sur les gains potentiels d’un apaisement -intégration maghrébine, coopération énergétique, coordination sécuritaire au Sahel, meilleure gestion des flux migratoires— tout en constatant que ces perspectives restent entravées par l’intransigeance d’Alger et la persistance du différend sur le Sahara.
Cette dynamique diplomatique renforce le statut du Maroc comme acteur continental. Le retour à l’Union africaine en 2017, les tournées royales en Afrique, l’expansion des banques marocaines, d’OCP et de Maroc Telecom, ainsi que le projet de gazoduc atlantique Nigeria-Maroc inscrivent le Royaume dans une profondeur africaine assumée. The Stimson Center décrit ce mouvement comme une stratégie de présence économique, religieuse, diplomatique et sécuritaire.




