Polisario et Hezbollah: ce que disent les prisons syriennes

Karim Serraj.

ChroniqueÀ l’heure où Damas et Rabat rouvrent leur canal diplomatique refermé depuis 2012, un dossier trouble remonte des ruines du régime Assad: celui des combattants du Polisario capturés par Hayat Tahrir al-Cham lors de l’offensive de fin novembre 2024. Le point saillant est l’apparition de documents syriens, qui décrivent le même arrière-plan, celui d’un enchevêtrement entre Polisario, Hezbollah et Gardiens de la révolution d’Iran.

Le 17/05/2026 à 11h00

Le nouveau pouvoir syrien traite clairement le Polisario comme un reliquat du vieux système de Bachar al-Assad. Les mercenaires envoyés par l’Algérie en renfort en Syrie croupissent dans les geôles de deux prisons distinctes, dans l’attente de leur procès. Leur nombre s’élève à 120 combattants, répartis dans quatre brigades intégrées à des unités de l’armée arabe syrienne, tandis que quelques-uns sont en fuite.

En décembre 2025, une enquête de première main de la journaliste néerlandaise Rena Netjes, publiée par le média DAWN MENA, fondé par Jamal Khashoggi, révélait que ces prisonniers étaient incarcérés à Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, ainsi qu’à la prison d’Adra, la prison centrale de Damas située à Douma. Le nombre des miliciens du Polisario en Syrie, comme d’autres détails sur leur enrôlement, leur formation et leur rôle durant la guerre syrienne, Rena Netjes les tire d’une note secrète datée de 2013, émanant de la branche 235 du renseignement militaire syrien de Bachar al-Assad.

À ce nombre s’ajoutent les mercenaires algériens. Malgré le démenti d’Alger, il ne s’agit pas d’une rumeur périphérique. Étayés par différentes sources officielles, ils sont environ 500, tous issus de l’armée algérienne, parmi lesquels des militaires du rang de général de brigade.

Si la plupart des membres du Polisario sont en prison, quelques-uns ont fui aux dernières heures des combats. Au lendemain de la libération d’Alep, 58 combattants du Polisario ont été arrêtés près de l’aéroport d’Abou Zouhour, dans l’est de la province d’Idlib, avant d’être détenus dans cette même ville. Le second groupe, incarcéré à la prison d’Adra, compte 42 combattants. 20 autres ont réussi à quitter le pays vers le Liban. Au cours des interrogatoires menés par le nouveau gouvernement d’Ahmed al-Charaa «certains d’entre eux [Polisario] ont reconnu leurs liens avec les Gardiens de la révolution iraniens et les services de renseignement iraniens et algériens (…) lors de l’enquête, la plupart ont avoué des crimes de guerre contre des civils syriens», affirme une source citée par la journaliste Rena Netjes.

Le Polisario, via son agence SPS, a nié purement et simplement l’existence de prisonniers sahraouis en Syrie.

Alger, Téhéran et le Hezbollah sur la même ligne de front

L’affaire n’a de sens que replacée dans le système Assad. Si des éléments du Polisario ont été intégrés à des circuits d’entraînement ou de déploiement en Syrie, ils ne l’ont pas été dans un espace neutre, mais au cœur d’une machine de guerre pilotée par Téhéran et adossée au Hezbollah et à l’armée syrienne. Pendant toute la guerre syrienne, Bachar al-Assad a survécu sous parapluie russo-iranien, mais son armature de proximité fut surtout iranienne et milicienne. Téhéran a dépensé des milliards pour soutenir les Assad durant des décennies, déployé ses Gardiens de la révolution en Syrie et utilisé le territoire syrien comme corridor terrestre jusqu’au Liban afin d’armer le Hezbollah.

Assad ne s’est pas contenté d’accueillir l’Iran: il a laissé la Syrie devenir une profondeur logistique et militaire de l’axe irano-hezbollahien, qui a recruté des miliciens irakiens (Kataëb Hezbollah), palestiniens (Hamas) afghans (Fatemeyyoun), algériens (Armée régalienne), pakistanais (Zainabiyyoun), sahraouis (Polisario), yéménites (Houthis) et d’autres nationalités étrangères. On se souvient qu’en 2013, quelques jours après un discours télévisé de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, ses combattants entraient en force en Syrie, contribuant notamment à la reprise de Qousseir. L’agence de presse britannique Reuters évaluait alors leur présence entre 2.000 et 4.000 hommes et rapportait qu’un «commandement central en Iran dirigé par les Gardiens de la révolution» coordonnait les opérations avec les autorités syriennes.

«L’entraînement militaire [du Polisario] était organisé par le Hezbollah dans des camps d’entraînement situés au sud du Liban, dans la vallée de la Bekaa»

—  Abbas Sherifa, chercheur syrien

Le document du renseignement militaire syrien donne à ce soupçon une matérialité redoutable. Il acte «120 combattants» fournis par le Polisario, après «45 jours d’entraînement», avec «transfert vers la Ghouta orientale sur les axes de Harasta et al-Rihan ainsi que sur l’axe de Jobar comme troupes d’appui aux brigades du Hezbollah et aux amis iraniens».

Les mercenaires du Polisario et les militaires algériens ont donc été placés sous le commandement direct du Hezbollah et des Gardiens de la révolution. La formule vaut presque aveu d’archives. Elle recoupe les accusations formulées dès 2018 par Rabat, lorsque le Maroc rompit avec Téhéran en accusant l’Iran et le Hezbollah d’armer et d’entraîner le Polisario. À l’époque, la Ligue arabe avait publiquement soutenu la décision marocaine.

En plus d’être un appui pour l’armée syrienne, des militants du Polisario se rendaient en Syrie pour recevoir une formation militaire du Hezbollah avant de revenir à Tindouf, ont indiqué des chercheurs syriens dans l’enquête publiée par DAWN MENA. Wael Olwan, directeur du département de recherche de l’institut Jusoor Studies à Damas, déclare: «Le régime baasiste syrien d’Hafez et de Bachar al-Assad a toujours soutenu les groupes séparatistes afin d’exercer des pressions sur les États. Ils ont soutenu le PKK contre la Turquie, les Houthis contre l’Arabie saoudite et le Front Polisario contre le Maroc.» Il poursuit: «Le Maroc était opposé à Bachar al-Assad, tandis que l’Algérie le soutenait pleinement. Il était donc prévisible que le régime soit disposé à accueillir des combattants du Front Polisario, même s’il n’avait que peu à y gagner sur les plans sécuritaire et militaire.»

Selon Wael Olwan, les combattants du Polisario arrivant en Syrie n’utilisaient pas leurs véritables identités. De nombreux combattants étrangers passaient via l’Irak, prétendant se rendre au sanctuaire chiite de Sayyida Zeinab.

«Le Front Polisario avait des bureaux ici, à Damas. Quelques membres ont été arrêtés, mais la plupart ont fui le pays avec le Hezbollah. Ils avaient des liens avec l’Iran par l’intermédiaire du Hezbollah», déclare pour sa part Abbas Sherifa, chercheur syrien. Il ajoute: «L’entraînement militaire [du Polisario] était organisé par le Hezbollah dans des camps d’entraînement situés au sud du Liban, dans la vallée de la Bekaa. Ils y avaient un bureau chargé des relations politiques.» Selon Abbas Sherifa, «cela a également donné un atout à l’Algérie, qui a fermement défendu le régime d’Assad et a été l’un des premiers pays à exiger son retour à la Ligue arabe.»

La note de 2012 sur l’accord tripartite: Algérie, Polisario, Syrie

Ces ramifications apparaissent aussi dans un document antérieur, daté de 2012. Il s’agit d’une note des renseignements généraux syriens adressée à un général de Damas, présenté comme le «chef de la branche 279». Le texte acte l’accord donné par le régime syrien à l’envoi de factions de «l’armée sahraouie» (Polisario), pour participer à des sessions de formation militaire encadrées par l’armée syrienne. L’opération devait se faire sous supervision algérienne, avec l’Algérie dans son rôle désormais familier d’intermédiaire zélé, parce qu’apparemment la région manquait encore de combustibles géopolitiques.

«Suite à des correspondances antérieures concernant la demande des commandants de la république arabe sahraouie d’envoyer des factions de l’armée sahraouie pour une formation et un entraînement militaire avec les forces de l’armée arabe syrienne, des échanges ont eu lieu entre les ministères de la Défense algérien et syrien sur ce sujet, qui a reçu une grande attention des deux pays frères», peut-on lire dans le document.

La note apporte ensuite des précisions sur le circuit de validation de cet accord. Un délégué des services de renseignement syriens, en poste en Algérie, s’est rendu dans les camps de Tindouf, où il a rencontré Mohamed Abdelaziz, alors chef du Polisario et président de la pseudo-RASD. Étaient également présents Ibrahim Ghali, aujourd’hui à la tête du mouvement séparatiste, ainsi qu’Abdelkader Omar, autre responsable du front. Cette réunion avait pour objet de lancer l’exécution de l’accord, lequel avait été «signé par les trois parties: l’Algérie, le Sahara occidental et la Syrie». Le dispositif prévoyait l’accueil, en janvier 2012, de 120 combattants sahraouis au siège du commandement des forces terrestres syriennes, répartis en quatre factions.

La note confidentielle des renseignements  syriens sous l'ère al-Assad établissant des liens étroits entre Polisario-Algérie et Syrie-Hezbollah-Iran.

La même note révèle aussi une autre strate de cette architecture: les contacts du Polisario avec le Hezbollah. L’entraînement prévu en Syrie ne semble pas avoir été conçu sans consultation préalable du mouvement chiite libanais. «Notre source au sein du commandement du front Polisario a également rapporté que des responsables ont effectué un troisième voyage à Beyrouth en décembre 2011 pour consulter la résistance libanaise (le Hezbollah, NDLR) et coordonner la mission de formation, d’entraînement et de participation à des opérations spéciales sur le territoire syrien», indique encore le document.

Lors de ce déplacement à Beyrouth, la délégation du Polisario aurait même tenté d’obtenir une rencontre avec Hassan Nasrallah. La démarche n’a toutefois pas abouti. «La délégation du front de libération de Sakia El Hamra et Oued Eddahab n’a pas pu rencontrer S.E. Hassan Nasrallah, se contentant d’un entretien avec un haut responsable de la résistance libanaise», précise la note de 2012.

Le temps épais des prisons héritées d’Assad

On ne sait pas dans quelles conditions tous ces détenus vivent aujourd’hui, ni sous quel régime journalier. Mais on en sait assez sur les prisons des Assad et sur la vengeance qui s’est exercée à la chute de l’ancien régime pour mesurer ce que représente une incarcération pour des hommes rattrapés au moment même où s’effondrait le système qu’ils soutenaient.

«la prison force à méditer le faux drapeau de Tindouf. Ces hommes capturés sous la bannière iranienne ruinent un peu plus le récit romantique du Polisario comme simple mouvement d’«indépendance» (...) Il fait apparaître, au contraire, de purs mercenaires dédiés au séparatisme et enrôlés dans l’axe de résistance iranien.»

—  Karim Serraj

La prison d’Adra, par exemple, n’est pas un lieu abstrait. En mars 2026, le département américain de la Justice a obtenu la condamnation de Samir Ousman Alsheikh pour torture de prisonniers à Adra sous les Assad, rappelant l’existence de cellules d’isolement minuscules, de suspensions au plafond par les poignets, du supplice du «tapis volant» et d’autres sévices physiques et psychiques.

Dès lors, on peut imaginer sans forcer le trait un quotidien de béton, d’attente et de désillusion. Pour des combattants du Polisario happés dans l’effondrement de l’État baasiste, la prison a dû prendre la forme d’un temps immobile: les interrogatoires, l’angoisse du procès, la rumeur des autres détenus, la compréhension brutale qu’ils n’étaient pas là pour une patrie, mais enrôlés dans la guerre des autres. Envoyés par un parrain algérien en Syrie pour servir le Hezbollah et l’Iran, ils se retrouvent à méditer, derrière les murs des prisons que Bachar al-Assad a léguées, sur le prix exact de cet embrigadement.

D’abord parce que la prison force à méditer le faux drapeau de Tindouf. Ces hommes capturés sous la bannière iranienne ruinent un peu plus le récit romantique du Polisario comme simple mouvement d’«indépendance». Le dossier syrien raconte autre chose: des circuits algériens, des formations adossées au Hezbollah, un emploi militaire au service de l’Iran. Cet ensemble rend inaudible l’image d’un combat de décolonisation du Sahara. Il fait apparaître, au contraire, de purs mercenaires dédiés au séparatisme et enrôlés dans l’axe de résistance iranien.

Enfin, cette séquence réécrit le demi-siècle écoulé: l’Algérie a voulu faire de la question saharienne un levier stratégique contre Rabat; la Syrie d’Assad lui a offert un théâtre secondaire sous ombrelle iranienne. Et les exécutants de cette géopolitique se retrouvent certainement à supplier qu’on veuille bien les croire lorsqu’ils affirment ne pas être «iranianisés» ni «hezbollahisés». La prison n’a pas seulement usé des corps. Dans le temps des cellules, les récits idéologiques vieillissent vite. Là où Alger promettait la fidélité au mythe, les prisons syriennes ont restitué l’épreuve du réel. Et c’est tout un mensonge géopolitique qui s’est fendu.

Par Karim Serraj
Le 17/05/2026 à 11h00