Casablanca, où vas-tu?

Karim Boukhari.

ChroniqueJ’avais les larmes aux yeux en parcourant les rues de cette ville que je croyais connaître par cœur, et qui semble désormais m’échapper, comme un tapis qui se dérobe sous mes pieds.

Le 16/05/2026 à 09h02

Casablanca change à vue d’œil. Vu de l’extérieur, c’est certainement la mue la plus importante depuis les premières années du Protectorat. Mais, comme le dit la chanson de Gainsbourg, malheur à celui qui s’aventure à l’intérieur…

Je ne sais pas s’il faut exulter ou pleurer. Sans doute les deux à la fois. Il faut pleurer ce monde et ces souvenirs qui sont en train de disparaître sous nos yeux, et il faut surtout pleurer ces milliers de gens «déportés» ou en voie de l’être. Ce déracinement mérite à lui seul des pages et des pages d’histoires personnelles, de petits drames, de petits arrangements…

Et puis, il faut aussi exulter parce que l’idée, si l’on a bien compris (les responsables de la ville ne nous ont rien expliqué en amont, alors on est bien obligés de se débrouiller pour déduire et comprendre par nous-mêmes), c’est de rendre la ville à ses habitants.

Rendre la ville à ses habitants suppose que la ville leur était interdite. Ce n’est pas faux. Cette ville, il fallait la libérer. Ce n’est pas seulement une question de bidonvilles. Il y a tous ces murs que l’on appelait, du temps de Driss Basri, les «cache-misère». Ils masquaient les baraquements, les saletés et ils obstruaient, dans le même temps, toute perspective. Ils empêchaient de regarder la mer, pour commencer.

«Rendre la ville à ses habitants suppose que la ville leur était interdite»

Il y avait aussi tous ces cafés et ces propriétés bâties en toute clandestinité, au mépris des autorisations et des lois sur l’urbanisme. Ces constructions ont poussé et proliféré comme des mauvaises herbes, surtout à partir des années 1970-1980, pour empêcher les Casablancais de s’approprier leur ville, d’en jouir littéralement. Des kilomètres de plage ont ainsi été invisibilisés, de Aïn Sebaâ à Aïn Diab.

On parle généralement d’un avant et d’un après, pour les villes comme pour le reste. Pour Casablanca, en ce moment même, on est dans le «pendant», un entre-deux à la fois fascinant et angoissant. C’est le chevauchement entre la démolition et la reconstruction. Une expérience bizarre, certainement exceptionnelle, comme ont pu la connaître certaines grandes métropoles, notamment en Asie.

Prenons deux endroits emblématiques de la ville: la très longue corniche sur la colline d’Aïn Diab et les faubourgs de l’ancienne médina qui peuplent le cœur de la ville. Aïn Diab, c’était devenu au fil des décennies une longue cicatrice entre la ville et la mer. Une succession de murs, de grillages, de terrasses privatisées et de constructions illicites qui bloquaient l’horizon.

Aujourd’hui, les bulldozers ont fait leur œuvre et pour la première fois depuis des générations, on peut longer la côte à pied, sentir le vent marin, voir la ligne d’horizon… C’est une petite révolution silencieuse, presque incroyable pour qui a connu l’ancienne configuration.

Quant aux faubourgs du centre-ville, ils racontent une autre histoire, plus complexe et plus douloureuse. Ces quartiers denses, construits dans l’urgence et la débrouille depuis l’époque du Protectorat, abritent des communautés entières dont les racines plongent dans plusieurs générations de vie casablancaise. Et quand les démolisseurs arrivent, ce ne sont pas seulement des murs qui tombent…

En me baladant dans ces rues désormais rasées, réduites à néant, j’avais les larmes aux yeux. Lebhira et sa joutiya où l’on se procurait les meilleurs livres à petits prix, le souk dit des «djaïjiya» (littéralement les poulaillers) où l’on vendait les blue jeans américains (les fameux «dangris») en vérifiant les étiquettes et les inscriptions au dos de la braguette. Sans parler des vestiges du mellah, de ces rangées de petits artisans, tailleurs, épiciers… où l’on faisait crédit (ou pas!) à la tête du client, et où il fallait être cautionné par un grand frère, un lointain parent, un voisin du voisin…

Des géographies intimes, irremplaçables. Des endroits dangereux, risqués pour toute personne étrangère. Et dont il ne reste plus rien. Walou, comme dirait l’autre.

Par Karim Boukhari
Le 16/05/2026 à 09h02