Nabyl Lahlou, les tomates et les navets

Karim Boukhari.

ChroniqueSachant que la bien-pensance aimait dénigrer son cinéma, Nabyl Lahlou a asséné, devant une assistance médusée: «Le Maroc exporte ses tomates en France, j’ai bien le droit d’exporter mes navets!».

Le 09/05/2026 à 09h00

La disparition de Nabyl Lahlou laissera un vide pour ceux qui l’aiment, mais aussi pour les autres. Cet homme s’était créé un personnage et s’était rendu indispensable. Par son talent, bien sûr, et surtout pour son originalité, ses facéties. On le disait exigeant et intransigeant, et c’est vrai. Je fais partie des nombreuses personnes qui ont fait l’expérience d’arriver en retard à un spectacle de l’artiste et à qui il a fermé la porte au nez. «Non monsieur, non madame, quand on aime le théâtre, on arrive à l’heure, voire en avance!».

Nabyl, petit bonhomme agité, n’a jamais laissé personne indifférent. Il était à la fois attachant et indisposant. Chez lui, l’un ne va pas sans l’autre. Quand vous lui souffliez quelque chose à l’oreille, en insistant que c’était «entre nous», il était capable d’acquiescer avant, l’instant d’après, de s’emparer d’un micro qui traîne et de tout raconter à une assistance qui n’a rien demandé.

Il avait aussi la manie de tout ramener à sa personne, en toutes circonstances. Un jour, en plein débat sur les exactions commises lors de la période dite des années de plomb, et alors que les victimes se relayaient pour témoigner, il s’est encore emparé du micro pour raconter les déboires liés à son prochain film. Hors sujet. Tout le monde s’offusquait, mais il était impossible de l’arrêter.

«Même ses détracteurs lui reconnaissaient, en plus d’un talent certain pour le théâtre et d’une passion un peu folle et débridée pour le cinéma, un extraordinaire sens de l’humour, de la répartie. Et beaucoup d’auto-dérision.»

—  Karim Boukhari

Nabyl Lahlou était un artiste, un vrai. Et il était constamment autocentré. Il croyait peut-être avoir le plus beau nombril du monde… Son goût de la provocation, qu’il savait pourtant mettre au service de la liberté, lui a valu de nombreuses inimitiés. Mais alors, même ses détracteurs lui reconnaissaient, en plus d’un talent certain pour le théâtre et d’une passion un peu folle et débridée pour le cinéma, un extraordinaire sens de l’humour, de la répartie. Et beaucoup d’auto-dérision. Après, évidemment, il fallait l’apprivoiser. Ce qui n’était pas donné à tout le monde.

Un jour, et alors qu’il m’avait littéralement harcelé pour «refaire son portrait», il n’était pas content du résultat final. L’article publié l’avait déçu. Alors, il m’a écrit une longue diatribe (il avait une belle plume, le bougre) et conclu sa missive par un menaçant: «Je viendrai déposer un gigantesque fumier devant ton journal, voilà ce que tu mérites!».

Heureusement qu’il n’est jamais passé à l’acte!

Nabyl Lahlou n’était pas toujours tendre avec ses amis. Mais il pouvait aussi s’en prendre à lui-même. Je vous livre cette anecdote: un jour, à l’occasion de «l’année du Maroc en France», qui a couru sur toute l’année 1999, Nabyl Lahlou a atterri à l’Institut du Monde Arabe pour présenter une rétrospective de ses films. C’est un couple d’amis, présents ce jour-là, qui m’ont rapporté cette croustillante anecdote. Sachant que la bien-pensance aimait dénigrer son cinéma, Nabyl a asséné, devant une assistance médusée: «Le Maroc exporte ses tomates en France, j’ai bien le droit d’exporter mes navets!».

Repose en paix, cher Nabyl, tu nous manqueras.

Par Karim Boukhari
Le 09/05/2026 à 09h00