L’Algérie, base arrière d’avions clandestins russes et plateforme du trafic d’armes en Afrique

Antonov An-124 «Ruslan».

L'Antonov An-124 Ruslan.

«Defense News», site web et journal hebdomadaire américain consacré à la politique, l’économie et la technologie de la défense, diffusé par Sightline Media Group, a publié une enquête pour le moins explosive le 30 avril dernier, mettant en cause le rôle de l’Algérie dans des opérations secrètes menées par la Russie en Afrique de l’Ouest.

Le 07/05/2026 à 10h26

Relayée dans un article par le média ukrainien Kyiv Post ainsi que par l’hebdomadaire français Le Parisien, cette enquête établit qu’une flotte d’avions cargo affiliés à l’armée russe a effectué plus d’une centaine de vols vers l’Algérie au cours de l’année écoulée, «livrant probablement des avions de chasse modernes et du matériel pour renforcer un allié russe de plus en plus important sur le flanc sud de l’Europe, et utilisant le pays comme plaque tournante pour projeter la puissance de la Russie plus profondément en Afrique», annonce Defense News.

D’après les éléments récoltés dans le cadre de cette enquête, au moins 167 vols cargo ont en effet relié la Russie à l’Algérie entre mars 2025 et avril 2026, «faisant de ce pays d’Afrique du Nord l’un des principaux hubs du réseau mondial de fret de Moscou», poursuit le média américain.

On apprend ainsi que de nombreux vols reliaient des aérodromes associés à la United Aircraft Corporation, le constructeur russe d’avions de combat appartenant à l’État, à des bases aériennes algériennes et que plusieurs de ces vols cargo ont également coïncidé, à peu près, avec l’observation de nouveaux avions de combat russes survolant la campagne algérienne.

La course à l’armement russe de l’Algérie

Plusieurs raisons expliquent cette augmentation du trafic aérien entre les deux pays et il convient ainsi d’établir une corrélation entre l’augmentation des vols russes vers l’Algérie et l’augmentation des dépenses militaires en Algérie. Dans son enquête, Defense News annonce en effet les livraisons à l’Algérie de plusieurs types d’avions de combat de fabrication russe et de chasseurs furtifs de cinquième génération Su-57 et Su-35. Et de souligner le fait que les avions commandés en quantité par l’Algérie sont «notamment ceux construits sur les sites mêmes que les avions cargo suivis dans le cadre de cette enquête ont fréquemment fréquentés».

Ces livraisons ne sont pas anodines et s’inscrivent dans le cadre d’une véritable course à l’armement menée par l’Algérie. Comme le révèle le rapport de référence de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), publié le 27 avril, pour la seule année 2025, les dépenses militaires de l’Algérie ont augmenté de 11% pour atteindre 25,4 milliards de dollars, soit la deuxième part de PIB la plus élevée au monde après l’Ukraine. Avec une flotte d’environ 60 chasseurs multirôles Su-30 et une quarantaine de chasseurs de supériorité aérienne MiG-29, l’Algérie est ainsi devenue un client clé pour les armes russes alors que Moscou connaît un ralentissement de son commerce d’exportations militaires suite à l’invasion de l’Ukraine.

À titre d’exemple, entre 2018 et 2022, Alger a importé 73% de ses armes de Russie, est-il indiqué par Defense News. Car si la part des armes d’origine russe a diminué ces dernières années, il convient pourtant de ne pas s’y tromper… la Russie demeure le principal fournisseur d’armes de l’Algérie, selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).

Alger, plaque tournante des compagnies russes clandestines

Mais dans le cadre de cette enquête intitulée «Fusions aériennes parallèles», Defense News va surtout s’attacher à dévoiler comment la Russie, visée par de sévères sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine, a mis en place un réseau de sociétés écrans, de compagnies aériennes et d’avions-cargos datant de l’époque soviétique, utilisés pour acheminer des armes et étendre l’influence russe à travers le monde avec le concours de l’Algérie.

Afin de délimiter les contours de ce réseau décrit comme «un vaste monde souterrain resté secret» et d’en comprendre le fonctionnement, Defense News a suivi à la trace des vols cargo russes. Leur destination? L’Algérie, et plus précisément, les bases aériennes d’Oum El Bouaghi, Ain Oussera, Annaba, Laghouat et Béchar. Des destinations qui ne sont pourtant que la partie visible de l’iceberg. Car l’enquête révèle que certains vols ont probablement atterri dans d’autres régions d’Algérie en recourant à des techniques de contournement du système de suivi, comme la désactivation de leurs transpondeurs ADS-B ou la déclaration erronée d’aéroports dans leurs itinéraires.

Ainsi, les vols en question «disparaissaient fréquemment des radars de suivi ADS-B, même si d’autres appareils à proximité restaient détectés». Ces vols clandestins ont tous un point en commun: la ville d’Alger, vers laquelle ils mettent le cap. Le phénomène est tel que la ville est décrite par le média américain comme étant «la capitale et plaque tournante majeure des compagnies aériennes clandestines».

L’Algérie, une destination et un point de transit pour armer une partie de l’Afrique

L’enquête se penche ensuite sur les cargaisons de ces vols clandestins, dont la plupart font escale à l’aéroport de Mineralnye Vody, en Russie, avant de poursuivre leur route vers l’Algérie. Pourquoi ce pays en particulier? Car d’après les données recueillies par Defense News, «l’Algérie pourrait être non seulement une destination, mais aussi un point de transit pour le matériel militaire ou le soutien russe acheminé vers d’autres régions d’Afrique».

Ainsi, les bases aériennes algériennes servent de véritables bases arrière à un trafic clandestin à destination de pays africains. Car parmi les destinations fréquentes des compagnies aériennes clandestines en provenance d’Algérie, l’enquête cite la Guinée, «un pays clé aligné sur la Russie en Afrique de l’Ouest», où la Russie est «profondément impliquée dans le secteur minier», et qui, selon l’enquête, «sert également de porte d’entrée essentielle pour les livraisons d’armes russes dans la région du Sahel».

Mais outre un accès vers la Guinée, l’Algérie semble aussi servir de porte d’entrée à la Russie vers le Niger, poursuit Defense News. Un pays «instable où des forces paramilitaires russes sont actives et où le Kremlin possède un vaste réseau d’intérêts, notamment les importants gisements d’uranium du pays».

Ainsi, le média américain brandit-il en exemple récent celui d’un Antonov An-124 nommé Ruslan, avion super-lourd de la compagnie Volga-Dnepr Airlines, qui a commencé à effectuer des liaisons régulières entre Alger et l’Afrique subsaharienne. «Les données de suivi suggèrent que la destination était probablement Niamey, la capitale du Niger, bien que le signal du transpondeur soit intermittent». Et de poursuivre que «l’appareil en question a effectué au moins huit allers-retours entre l’Algérie et le Niger depuis le 21 avril et se trouve toujours dans la région au moment de la rédaction de ce rapport».

La base arrière d’Air Wagner

Ce pont aérien clandestin permet ainsi non seulement le transit de matériel militaire russe en Afrique mais aussi le soutien logistique aux forces paramilitaires russes à l’étranger, telles que l’ancien groupe Wagner et l’actuel Africa Corps, son successeur, analyse-t-on en rappelant que ce deuxième type d’activité est précisément confié aux compagnies aériennes fantômes. À ce titre, «Alger semble être une base arrière pratique pour les opérations en Afrique de l’Ouest, et peut-être moins surveillée que d’autres bases arrière utilisées par la Russie pour approvisionner ses mercenaires sur le continent», explique l’enquête après analyse des données de plusieurs avions effectuant de fréquents vols vers la capitale algérienne, avec de courts séjours.

Parmi les compagnies aériennes citées, Gelix, ou encore Aviacon Zitotrans, laquelle a été sanctionnée par les États-Unis, le Canada et l’Ukraine, et a, selon le département du Trésor américain, «expédié du matériel militaire, comme des roquettes, des ogives et des pièces d’hélicoptères dans le monde entier».

Dans un entretien par courriel avec Defense News, Vadim Baldin, le PDG de Gelix Airlines– dont la finalité de nombreux vols est sujette à interrogation, notamment sur des itinéraires non conventionnels vers des zones de conflit– a confirmé que «l’Algérie est effectivement une plaque tournante importante pour la logistique internationale».

Celui-ci déclare par ailleurs dans le même entretien qu’il est «absolument exact» que l’Algérie joue un rôle clé en raison de sa situation géographique, laquelle en fait un point de ravitaillement et de logistique de fret essentiel pour étendre la portée des Iliouchine russes, réputés pour avoir servi au transport d’armes ou de troupes. Mais de son côté, Margaux Garcia, analyste principale chez C4ADS, une organisation basée à Washington qui suit les activités clandestines de la Russie, considère comme «un signal d’alarme» le fait que ces vols long-courriers effectués à partir de ce type d’appareils s’effectuent à destination de régions instables du monde.

Dans le cadre de l’enquête du média américain, l’un de ces appareils, appartenant à la flotte des compagnies aériennes russes «fantômes», a justement été photographié stationné à l’aéroport d’Alger le 18 avril 2026. Et l’enquête de conclure que parmi les vols de Gelix suivis dans le cadre de cette enquête, plus des trois quarts ont fait escale dans des usines d’aviation militaire russes avant de se diriger vers l’Algérie, soit plus que tout autre opérateur.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 07/05/2026 à 10h26