C’était il y a deux ans. Je roulais paisiblement sur l’autoroute Casablanca-Marrakech quand je fus témoin d’un spectacle sidérant. La camionnette qui venait de me dépasser avait sa portière arrière grande ouverte. Elle était bourrée d’adolescents dont certains étaient assis à même le plancher, les pieds ballants dans le vide, à quelques centimètres de la chaussée. Une brusque accélération, un coup de frein, et ils étaient précipités sur la chaussée. C’était la mort assurée, surtout si une voiture suivait la camionnette.
Je dépassai le véhicule et accélérai parce que je savais qu’il y avait un barrage de gendarmerie à la gare de péage. Arrivé là, encore indigné par le spectacle dont j’avais été témoin, je signalai aux gendarmes qu’il fallait arrêter le chauffeur irresponsable qui mettait en danger la vie d’une bonne vingtaine d’êtres humains. Un pandore se gratta l’occiput et me demanda:
- «Dites-moi, oustad, ils étaient vêtus de vert, vos passagers clandestins?»
Sur ma réponse positive, il conclut:
- «Eh bien nous allons les laisser passer. Ce sont des supporters d’un club de football. Nous avons pour ordre de ne pas les arrêter. Nous ne pouvons pas prendre le risque que des centaines d’autres camionnettes s’arrêtent à leur tour à notre hauteur et que leurs occupants nous attaquent. Nous sommes trois ici, que pourrions-nous faire contre un millier de jeunes déchaînés?»
«Le supporter doit être constamment rappelé à son individualité. Pour commencer, il devrait impérativement disposer d’une carte de supporter à son nom, avec sa photo, avec un QR-code indiquant en particulier qu’il n’est pas interdit de stade.»
— Fouad Laroui
C’était donc il y a deux ans. Et puis jeudi dernier, sur l’autoroute Casablanca-Rabat, je vécus la même expérience. De nouveau, des dizaines de camionnettes pleines de jeunes vêtus de vert roulant à toute allure toutes portières ouvertes, de nouveau ces gamins assis derrière, pieds ballants, à quelques centimètres de la chaussée, à la merci d’un coup de frein intempestif. Mais cette fois-ci, il y eut un épilogue désolant. Le lendemain, j’appris que ces supporters avaient causé de graves dégâts au superbe complexe Moulay Abdellah: sièges arrachés, tribune de presse saccagée, installations dégradées…
Je me suis alors souvenu de l’attitude passive des gendarmes de l’autoroute Casablanca-Marrakech; je me suis également remémoré quelques lectures d’autrefois.
Dans Psychologie des foules (1895), Gustave Le Bon soutient que tout individu perd sa personnalité consciente dans la foule. Il se fond dans une «âme collective» irrationnelle, impulsive, influençable. La foule, masse dangereuse qui ne réfléchit pas, est une menace pour la civilisation. Quelques décennies plus tard, José Ortega y Gasset parlait de «l’homme-masse» dans son ouvrage intitulé La Révolte des masses (1929). L’homme-masse est médiocre et conformiste, il a tendance à «faire comme les autres».
- «J’ai vu tout le monde courir, j’ai couru.»
Tout cela indique une solution possible au problème du houliganisme. Le supporter doit être constamment rappelé à son individualité. Pour commencer, il devrait impérativement disposer d’une carte de supporter à son nom, avec sa photo, avec un QR-code indiquant en particulier qu’il n’est pas interdit de stade. À l’entrée du stade, le vigile devrait s’adresser à lui par son prénom et par son nom, en le regardant droit dans les yeux. Vous trouvez cette suggestion ridicule? C’est votre droit. Moi, je pense que tout ce qui peut rappeler au supporter qu’il est un individu avant d’être un point dans une foule est bon à prendre. Ça pourrait lui éviter de verser dans le houliganisme.
Autre chose: il ne faut plus tolérer la moindre infraction en ce qui concerne le transport des supporters. En effet, si la loi ne semble pas s’appliquer au groupe, le supporter en déduira qu’aucune loi ne s’applique à lui du moment qu’il se fond dans la foule. Il lui est donc loisible de tout casser dans le stade. Non. Force doit rester à la loi. Ces camionnettes bourrées de jeunes qui foncent toutes portières ouvertes sur l’autoroute doivent être systématiquement arrêtées et immobilisées.
Après tout, si nous sommes passés de la siba d’antan à l’ordre moderne d’aujourd’hui, c’est bien parce que l’État ne traite plus avec la tribu mais avec l’individu…



