À l’heure où la décarbonation des économies s’impose comme une priorité mondiale, l’hydrogène vert émerge comme un pilier des stratégies énergétiques des grandes puissances. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale pourrait atteindre 500 millions de tonnes d’ici à 2050, contre 95 millions aujourd’hui, encore majoritairement issues d’énergies fossiles. «Pour le Maroc, cette révolution représente bien plus qu’une opportunité écologique: une chance de se repositionner dans la géographie mondiale de l’énergie», indique le magazine Finances News Hebdo.
«Le Maroc ne cherche pas à optimiser un rendement aujourd’hui encore imparfait, mais à capter une forme de valeur immatérielle liée à la maîtrise des infrastructures de conversion», explique Oussama Ouassini, expert en intelligence économique, cité par Finances News. Cette vision dépasse le simple cadre énergétique pour s’inscrire dans une logique géoéconomique. Alors que l’Europe, confrontée à sa dépendance au gaz russe, vise 10 millions de tonnes de production domestique et autant d’importations d’ici à 2030, le Royaume mise sur ses atouts en énergies renouvelables pour devenir un fournisseur clé.
La compétition mondiale s’intensifie. L’Allemagne, malgré un potentiel limité en renouvelables, a sécurisé des partenariats avec la Namibie et les Émirats arabes unis. L’Australie, riche en ressources solaires et éoliennes, développe des projets géants comme l’Asian Renewable Energy Hub, tandis que le Chili ambitionne de devenir l’un des producteurs les moins chers au monde grâce à son désert d’Atacama. Aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act offre jusqu’à 3 dollars de crédit d’impôt par kilogramme d’hydrogène produit, bouleversant les équilibres du secteur.
Le Maroc, lui, avance méthodiquement, relève Finances News. Depuis le lancement de sa stratégie nationale en 2021, il vise 4% de la demande mondiale d’ici à 2030, en ciblant principalement l’Europe. Plusieurs accords structurants ont été signés, comme celui avec l’Allemagne en 2022 pour le développement de la filière, ou le projet de 100 milliards de dirhams annoncé en 2023 par un consortium réunissant TotalEnergies et des partenaires internationaux. L’Office chérifien des phosphates a également intégré l’hydrogène vert dans sa stratégie de décarbonation, avec des investissements massifs dans l’ammoniac vert.
«Si l’énergie devient quasi gratuite, le seul coût déterminant sera celui du transport et de la distribution. Le Maroc transforme ainsi un désavantage potentiel en avantage structurel en se positionnant comme plateforme logistique aux portes de l’Europe», analyse Ouassini. Cette proximité géographique, combinée à son expérience dans le solaire et l’éolien, illustrée par le complexe Noor Ouarzazate, lui confère un atout décisif face à des concurrents comme l’Australie ou l’Arabie saoudite.
Pourtant, les défis restent nombreux, lit-on. La production d’hydrogène vert nécessite des investissements colossaux en électrolyseurs, réseaux de transport et capacités de stockage. La contrainte hydrique, dans un contexte de stress croissant, impose des solutions de dessalement coûteuses. Enfin, l’absence d’un marché domestique structuré limite les économies d’échelle.
«La question n’est pas tant celle de la rentabilité immédiate que celle de la pertinence stratégique», résume un observateur du secteur à Finances News. Le pari marocain repose sur une anticipation : dans un monde où l’énergie renouvelable pourrait devenir abondante, voire quasi gratuite, la rareté se déplacera vers les capacités de transformation et de distribution. Si cette rupture se confirme, le Royaume pourrait se retrouver au cœur des nouveaux flux énergétiques mondiaux. Sinon, il aura au moins posé les bases d’une infrastructure industrielle capable de soutenir d’autres trajectoires de développement.



