Il est 19 heures passées à Meknès, en ce soir de Lag BaOmer. Les ruelles qui serpentent dans l’ancienne médina mènent vers un lieu que beaucoup ici considèrent comme un sanctuaire: le cimetière du Mellah Al Qdim, enclavé dans les remparts de la ville. Les familles convergent en silence, les enfants accrochés aux bras des parents, les anciens reconnaissant les pierres tombales comme on retrouve un visage familier. C’est la cinquième édition de la Hilloula des Tsadikim et la cérémonie n’a rien perdu de son intensité.
L’histoire de ce lieu commence en 1682, lorsque Moulay Ismaël cède un terrain à la communauté juive de Meknès pour y établir sa nécropole. Pendant près de trois siècles, le site accueille rabbins, poètes, juges et sages. Puis vient le silence. Avec l’exode progressif des Juifs du Maroc au 20ème siècle, le cimetière tombe dans l’abandon, envahi par les broussailles, oublié. Pendant plus d’un demi-siècle, plus aucune Hilloula ne s’y tient.
Le tournant survient en 2010, quand le roi Mohammed VI lance une vaste campagne de restauration des cimetières juifs à travers le Royaume, une initiative saluée comme unique au monde, ayant permis à ce jour de réhabiliter plus de 170 nécropoles. Meknès retrouve ainsi son cimetière historique et avec lui, la possibilité de renouer avec ses rites. La première Hilloula des Tsadikim, placée sous le Haut Patronage royal, est organisée en 2022. La cinquième édition, tenue ce 4 mai 2026, confirme un événement ancré dans le calendrier communautaire.
C’est Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc et enfant de Meknès, qui ouvre la cérémonie. Dans une allocution à la fois solennelle et affectueuse, il retrace les grandes étapes du projet de réhabilitation, rend hommage aux bénévoles qui ont rendu la soirée possible et dévoile les ambitions à venir. Car si le cimetière et la synagogue Baruch Tolédano ont déjà retrouvé leur lustre, les chantiers ne s’arrêtent pas là.
«La transformation de l’école Talmud Torah en centre culturel et la rénovation de la synagogue Elkrief font partie de nos projets», indique-t-il, avant de lancer un appel aux originaires de Meknès pour enrichir les collections de l’espace muséal de la synagogue Tolédano, qui conserve déjà des documents inestimables, dont la Kétouba, l’acte de mariage du rabbin Raphaël Berdugo. «Nous pensons que le cimetière historique et l’espace muséal de la synagogue Tolédano deviendront des must», affirme-t-il.
Ariel Messas, rabbin de la synagogue Maguen David, s'entretien avec deux invités de la Hilloula. (K.Sabbar/Le360). Le360
La Hilloula de Meknès ne rend pas hommage à un seul saint, mais à l’ensemble des Tsadikim inhumés dans ce cimetière. Parmi les figures convoquées ce soir-là: Rabbi Raphaël Berdugo, surnommé Ha Malakh (l’ange), Rabbi David Boussidan, Rabbi Yosef Bahtit dit Moul El Kerma (le maître du figuier), Rabbi Haim Messas, Rabbi David Hassine, Rabbi Shemouel Tolédano. Autant de noms gravés dans les mémoires, et désormais aussi sur le Mur des Anciens, érigé il y a deux ans pour que les générations futures puissent les lire et les reconnaître.
Chaque bougie allumée près d’une tombe est une prière. «Nous prions pour nos proches, pour la santé, pour la paix», expliquait lors d’une précédente édition Einat Levi, l’une des fidèles régulières. «Et nous prions aussi auprès des Salihin, nos Saints. Parce que nous croyons qu’ils ont un lien spécial avec Dieu. Que nos prières, ainsi, seront mieux entendues.»
Ambassadeurs du Maroc
La particularité de cette Hilloula est sa dimension internationale. Cette année encore, les convives arrivent de France, d’Israël, des États-Unis, du Canada, mais aussi de Casablanca, de Marrakech, de Fès. Parmi eux, Yann Sonego, chanteur né à Meknès, qui fait le voyage plusieurs fois par an pour se produire lors des Hilloulot à travers le Maroc. «On se sent tout simplement et purement marocains», dit-il, avant de rappeler la formule attribuée à feu Hassan II: lorsqu’un Juif part, le Maroc a peut-être perdu un citoyen, mais il a gagné un ambassadeur. «Nous sommes tous les ambassadeurs du Maroc à l’étranger et fiers de l’être.»
Éric Parienté, lui, est venu de Casablanca. Torréfacteur de café à l’échelle nationale, il est né dans la capitale économique mais ses parents sont Meknassis. Ce pèlerinage est pour lui un retour aux origines. «On est venu voir nos saints ici, à Meknès. Et puis on voit aussi les Marocains qui sont venus du monde entier. On est tous d’abord marocains et fiers de l’être.»
Lire aussi : Sur les traces des Tsadikim: Meknès célèbre ses saints juifs le temps d’une Hilloula
La présence de Marocains musulmans parmi les invités est l’un des traits saillants de cette édition. L’un d’eux, Amine Drissi Boutaybi, créateur de contenu sur les réseaux sociaux, où il parle régulièrement du judaïsme marocain, est venu par conviction. «Le judaïsme fait partie de la Constitution marocaine, fait partie intégrante de notre identité», explique-t-il. «C’est une fête marocaine, une fête liée au Maroc. Je suis là par patriotisme et par respect pour mes compatriotes juifs marocains meknassis. Je suis musulman, mais je suis fier d’être marocain et fier de toutes les composantes de l’identité du Maroc.»
Une présence que Serge Berdugo a solennellement saluée dans son allocution, en demandant aux «musulmans et juifs unis dans la même ferveur et le même respect dû aux hommes sages» de prier ensemble pour que ce qui les unit soit préservé. La Hilloula rejoint ici la Ziara, son pendant dans la tradition islamique marocaine.
La soirée suit un protocole désormais bien rodé. Après les discours et les allocutions, les rabbins prennent la parole. Ce soir, le rabbin juge de Tanger Jacob Torjman, ainsi que le rabbin parisien d’origine meknassi Ariel Messas de la synagogue Maguen David, prononcent des prières pour le repos des souverains défunts Mohammed V et Hassan II, et appellent les bénédictions divines sur le roi Mohammed VI et la famille royale.
Vient ensuite le moment très attendu de la vente aux enchères des bougies, sous la grande tente dressée au cœur de la nécropole. Les fonds récoltés sont destinés à l’entretien du cimetière jusqu’à la prochaine édition. Les mains se lèvent avec enthousiasme, la ferveur de l’instant rivalisant avec l’envie de contribuer. Puis la musique reprend, portée par des airs chaâbi et chgouri, pour des voix qui connaissent ces mélodies depuis l’enfance.
Cinq ans après la première édition, la Hilloula des Tsadikim de Meknès est devenue, pour une communauté dispersée sur plusieurs continents, un ancrage annuel et pour le Maroc, un symbole vivant de ce que Berdugo résume volontiers en une phrase: «Cette cérémonie est une manière de dire que le Maroc est un pays de coexistence et de vivre-ensemble.»




