Plus de 1 500 projets d’hydrogène vert ont été annoncés dans 70 pays, mais seuls 6% ont franchi le cap de la décision d’investissement finale. Face à cet écart entre intentions et réalisations, le Maroc mise sur une approche pragmatique pour transformer son potentiel en opportunités industrielles concrètes. «La Conférence internationale sur l’E-Méthanol et l’E-Ammoniac, organisée fin avril 2026 à l’Université euro-méditerranéenne de Fès (UEMF), a permis de dresser un état des lieux des avancées marocaines et des défis à relever», rapporte le quotidien Les Inspirations Eco du 5 mai.
«Le Maroc est au deuxième rang mondial en termes d’investissements publics dans cette filière, derrière l’Allemagne et devant la France et l’Espagne», écrit Les Inspirations Eco. Cette enveloppe financière s’inscrit dans une stratégie globale visant à exploiter les atouts du pays: un ensoleillement et des vents parmi les plus compétitifs au monde, une position géographique stratégique entre l’Europe et l’Afrique, des infrastructures portuaires dédiées (Jorf Lasfar, Nador West Med, Dakhla Atlantique) et une expertise industrielle dans les secteurs automobile et aéronautique.
Contrairement à d’autres pays qui se concentrent sur l’exportation d’hydrogène brut, le Maroc mise sur une chaîne de valeur intégrée, de la production d’énergie renouvelable à la transformation locale en e-méthanol et e-ammoniac. «Notre objectif n’est pas de vendre de l’hydrogène, mais des produits à haute valeur ajoutée», a souligné Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce, lors de l’ouverture de la conférence. Cette approche vise à réduire la dépendance aux importations tout en renforçant la souveraineté industrielle.
Le pays importe chaque année pour près de 2 milliards de dollars d’ammoniac, principalement utilisé dans la production d’engrais phosphatés. Avec 70% des réserves mondiales de phosphate, le Maroc dispose d’un avantage naturel, mais sa position dans la chaîne de valeur reste limitée par cette dépendance. La production d’ammoniac vert, à partir d’hydrogène renouvelable, permettrait de réduire cette facture tout en consolidant l’industrie locale. Les objectifs sont ambitieux: un million de tonnes d’ammoniac vert d’ici 2027 et trois millions de tonnes à l’horizon 2030.
«Pour soutenir cette production, un programme de dessalement d’eau est en cours, avec 17 stations prévues d’ici 2026 et une capacité de 1,7 milliard de mètres cubes par an en 2030», souligne Les Inspirations Eco. L’e-méthanol, quant à lui, répond à une demande croissante des armateurs et des industries chimiques. Des groupes comme Maersk cherchent à décarboner leur flotte d’ici 2030, tandis que l’e-méthanol sert de précurseur pour des produits chimiques verts.
Cependant, des obstacles réglementaires persistent. Les directives européennes RED III imposent des critères stricts sur l’origine du CO₂ utilisé pour produire l’e-méthanol, limitant l’accès au marché européen si le carbone n’est pas capté directement dans l’atmosphère ou issu de sources biogéniques certifiées. «La résolution de cette question conditionne l’accès aux primes de valeur sur le marché européen», a rappelé Mohammed Yahya Zniber, président du Cluster Green H2.
Le partenariat entre le Maroc et l’Union européenne prend une dimension opérationnelle. Lors des premiers appels à projets de la Banque européenne de l’hydrogène, 80 % des projets marocains éligibles ont enregistré des marques d’intérêt de la part d’acheteurs européens. «Le Maroc est crédible sur le marché international», a souligné Daniele Dotto, chef adjoint de la délégation de l’UE au Maroc. Un appui financier de 10 millions d’euros a été mobilisé pour accompagner les réformes réglementaires et les activités de recherche.
Un hub régional est en développement dans la région de Guelmim-Oued Noun, destiné à ancrer la filière dans les territoires du Sud. «L’harmonisation des cadres normatifs au niveau international est essentielle pour le commerce mondial des dérivés de l’hydrogène», a insisté Dotto. Sans règles communes de certification et de traçabilité, les volumes escomptés ne pourront être atteints.
Sur le plan technologique, Mostapha Bousmina, président de l’UEMF, a mis en lumière un verrou persistant: le procédé Haber-Bosch, utilisé pour la synthèse de l’ammoniac, nécessite des températures et des pressions élevées, limitant son déploiement à grande échelle. «La recherche de nouveaux catalyseurs permettrait de produire de l’ammoniac dans des unités décentralisées et moins énergivores», a-t-il expliqué. Cette innovation pourrait renforcer la compétitivité du Maroc, qui, malgré ses réserves de phosphate, ne figure qu’au cinquième ou sixième rang mondial des exportateurs d’engrais en raison de sa dépendance à l’ammoniac importé.




