Le métier d’écrivain expliqué à une junte militaire

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLa condamnation du Prix Goncourt 2024, Kamel Daoud, à trois ans de prison et une lourde amende pour s’être inspiré du cas d’une des victimes de la guerre civile des années 90, est un aveu de faiblesse d’un régime qui, au lieu d’être fier de ses écrivains qui réussissent à l’étranger, qui sont traduits dans plusieurs pays et qui sont appréciés par un large public, les harcèlent et les agressent dès qu’il peut.

Le 04/05/2026 à 11h00

Comme toutes les juntes dictatoriales accrochées à leurs petites mesquineries, à leurs privilèges et à leur arrogance, l’algérienne hait la culture en général et la littérature écrite par des Algériens en particulier.

Besoin d’expliquer à certains dirigeants ce qu’est un écrivain, quels sont ses motivations, ses convictions, son rôle et sa responsabilité.

C’est un homme à l’écoute. Dans notre cher Maghreb, il est à l’écoute du peuple. Il s’intéresse à ses problèmes, à ses difficultés, à ses espoirs et à ses luttes. Il peut aussi être à l’écoute de lui-même, de ses angoisses, de ses peurs et aussi de son ambition.

Comme le résume Samuel Beckett en une formule célèbre, en réponse à une enquête «Pourquoi écrivez-vous?»: «Bon qu’à ça».

Le «ça» c’est le tout. C’est l’époque, le monde, les épreuves, le doute, la dénonciation, la misère et pas mal d’imagination pour dire la douleur du monde qui est complexe et difficile à décrire.

Le grand poète algérien Kateb Yacine (1929-1989), qui, après plusieurs années d’exil, était rentré chez lui, à Sidi Bel Abbès. Le lendemain, il fut abordé au café du village par un vieillard édenté, mais avec des yeux brillants de malice et d’intelligence.

Il lui dit: «Tu t’appelles Kateb, n’est-ce pas, donc tu es écrivain?»

Kateb répondit: «Oui, j’écris».

Le vieux: «Alors assieds-toi et écoute-moi!»

Cette anecdote m’avait été racontée par Kateb lui-même. Il en riait tout en me disant: «La sagesse populaire!».

Kamel Daoud est de la trempe d’un écrivain comme Kateb. Il a été à l’écoute d’un peuple meurtri par une guerre cruelle et stupide. Une loi interdit qu’on en parle. La mauvaise poussière est jetée sous le tapis, mais le tapis est rouge de sang séché, le sang de tant d’innocents, morts pour rien, morts dans l’absurdité d’une guerre que la sagesse aurait pu faire éviter au peuple algérien.

Kamel Daoud a fait son devoir d’écrivain, témoin de son époque, témoin de son histoire surtout quand elle est laide et inhumaine.

Kamel Daoud racontait la semaine dernière sur France Culture que la police a fermé une librairie parce qu’elle vendait un livre qui déplaît au pouvoir.

Déjà que la lecture est de plus en plus réduite au sein de la jeunesse maghrébine, si la police s’y met, ce sera la fin du livre.

«La junte algérienne ne pardonnera pas à Kamel Daoud d’avoir raconté la décennie de l’horreur sur 450 pages.»

—  Tahar Ben Jelloun

En tout cas, la condamnation du Prix Goncourt 2024, Kamel Daoud, à trois ans de prison et une lourde amende pour s’être inspiré du cas d’une des victimes de la guerre civile des années 90, est un aveu de faiblesse d’un régime qui, au lieu d’être fier de ses écrivains qui réussissent à l’étranger, qui sont traduits dans plusieurs pays et qui sont appréciés par un large public, les harcèlent et les agressent dès qu’il peut.

Il y a cent cinquante ans environ, la justice française se ridiculisait en poursuivant un romancier et un poète.

Gustave Flaubert et Charles Baudelaire ont été poursuivis par la justice de l’époque pour atteinte aux bonnes mœurs. C’était il y a plus d’un siècle.

Quand Gustave Flaubert dit «Madame Bovary, c’est moi», il provoque un tollé et cela n’arrangera rien lors de son procès qui eut lieu le 31 janvier 1857 au Tribunal Correctionnel de Paris.

Le jeune auteur avait 35 ans et il ne pouvait pas comprendre ce qu’il lui arrivait. L’histoire d’une femme qui a un amant, à l’époque, c’était moralement condamnable et sévèrement réprimé.

En même temps, Charles Baudelaire eut lui aussi son procès à propos des «Fleurs du Mal».

Le 20 août 1857, Baudelaire, ses éditeurs et imprimeurs comparaissaient devant le tribunal de Paris. Ils sont accusés d’avoir publié «Les Fleurs du Mal» (juin 1857), livre qui provoque «l’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs».

C’était l’époque qui se voulait propre et sans désordre. Les deux tribunaux étaient loin de penser qu’ils venaient de condamner deux auteurs immenses, lesquels sont les plus importants du 19ème siècle et qui sont lus et appréciés tout le temps.

Aujourd’hui, c’est en Algérie qu’on se méfie des écrivains et qu’on cherche à les détourner de l’écriture, à les faire taire. C’est triste.

Kamel Daoud continuera d’écrire. C’est ce qu’il sait faire le mieux. Tant mieux pour ses milliers de lectrices et lecteurs, et ce, dans des dizaines de langues.

Son procès a été un geste politique qui n’a rien à voir avec la littérature. On ne lui pardonnera pas d’avoir raconté la décennie de l’horreur sur 450 pages. Les faits historiques sont têtus. On a beau les effacer avec une encre spéciale, tôt ou tard, ils refont surface. Et souvent c’est grâce à des romanciers.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 04/05/2026 à 11h00