À cause de l’Algérie…

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueAvec le renvoi d’Olivier Nora, plus de 125 écrivains de la maison Grasset sont partis et ne comptent plus publier dans la maison devenue propriété de M. Bolloré. Peut-être que s’il n’y avait pas eu le «transfert» de Boualem Sansal de Gallimard à Grasset, il n’y aurait pas eu le drame actuel qui fait grand bruit à Paris. Toute cette histoire ferait un bien mauvais roman. On pourrait dire que Nora a perdu son poste à cause de l’Algérie!

Le 20/04/2026 à 11h00

Ainsi, le PDG des Éditions Grasset, Olivier Nora a perdu son poste. Il a été sèchement, brutalement renvoyé par M. Bolloré, propriétaire des éditions et milliardaire qui sème une idéologie identitaire.

Olivier dirigeait la maison depuis vingt-six ans.

Tout ça, à cause de l’Algérie.

Non, Bolloré n’a rien contre le régime des colonels algériens, mais il voulait publier le prochain livre de Boualem Sansal au mois de juin alors que Nora l’avait programmé pour la rentrée de septembre prochain, plus propice pour la vente du livre. Et même peut-être que l’ouvrage en question n’est pas encore entièrement écrit.

Boualem Sansal m’avait avoué lui-même que la prison lui avait fait perdre son vocabulaire et qu’il avait du mal à nommer les choses. Entre-temps, il a dû récupérer ses forces et ses énergies. Déjà le fait d’appeler son témoignage sur une année de prison algérienne «Légende» a de quoi inquiéter. La «légende», c’est évidemment Boualem Sansal. Passons.

Mais il y a plus. Bolloré s’est arrangé, via son ami Sarkozy, de proposer la somme d’un million d’Euros pour que Boualem Sansal quitte son éditeur traditionnel, celui qui l’a soutenu et s’est battu pour le faire sortir de prison, Gallimard. On se souvient que toute la maison avait été mobilisée pour faire pression sur le régime algérien pour libérer un écrivain dont toute l’œuvre a été publiée par les Éditions Gallimard. Des interventions eurent lieu pour que le prix Cino Del Duca (200.000 Euros) lui revienne. L’Académie Française l’a accueilli en le faisant élire en son sein quasi automatiquement.

Sansal a tourné le dos à Gallimard qui a tant fait pour lui. Entendons-nous bien: je n’oublie pas que tous les problèmes de Sansal avec le régime d’Alger sont nés de ses déclarations, historiquement documentées, sur la marocanité de l’ouest algérien. Et il ne s’agit en aucun cas de remettre en question son talent d’écrivain. Mais il y a une forme d’ingratitude dans le comportement de Boualem avec Antoine.

À sa sortie de prison, Antoine Gallimard a prêté à Boualem un superbe appartement rue de l’Université. Le jour où, pour des raisons d’ordre familial, il lui a demandé de quitter l’appartement, Boualem Sansal se serait mis en colère et aurait, à ce moment, décidé de rompre tout lien avec Antoine ainsi qu’avec son éditeur depuis vingt ans, Jean-Marie Laclavetine.

«Entendons-nous bien: être algérien ne veut pas dire être traître, mais l’ingratitude est chose courante chez certains. Le Maroc est bien placé pour le savoir.»

—  Tahar Ben Jelloun

Avec le renvoi d’Olivier Nora, plus de 125 écrivains de la maison Grasset sont partis et ne comptent plus publier dans la maison devenue propriété de M. Bolloré.

Dans «maison d’édition», il y a le mot «maison», donc une famille, de la lumière, des secrets, des amitiés, etc. Or, Bolloré considère la maison d’édition comme une boîte qui doit rapporter. C’est tout. Les valeurs, le talent, l’amitié, la loyauté, tout cela, peut disparaître.

L’italien Silvio Berlusconi possédait lui aussi plusieurs maisons d’édition dont la plus prestigieuse «Einaudi». Elle publiait les meilleurs écrivains d’Italie et du monde. Jamais Berlusconi n’a mis le nez dans la programmation des publications. Il était plus intelligent que Bolloré. En tant que chrétien libéral, Bolloré mène une lutte contre les libertés. Et pour cela, il dispose de chaînes de télévision et de radios qui diffusent à longueur de journée des idées de plus en plus liées à l’extrême droite française.

Quand une maison se vide de ses auteurs, elle s’écroule d’elle-même. Je plains la personne qui sera nommée pour reprendre Grasset et lui redonner vie.

Peut-être que s’il n’y avait pas eu le «transfert» de Sansal de Gallimard à Grasset, il n’y aurait pas eu le drame actuel qui fait grand bruit à Paris.

Certains ne comprennent pas le comportement de Sansal. Il déjeune avec «son ami» Éric Zemmour, celui qui disait que «toute femme voilée, c’est une mosquée qui se déplace», il pactise avec Philippe de Villiers qui avait écrit un livre pour nous apprendre que l’aéroport de Roissy est entre les mains d’islamistes, prêts à prendre le pouvoir. Boualem Sansal ne cache plus son appartenance politique. Il signe par exemple la pétition lancée par la députée française Caroline Yadan pour criminaliser toute critique du sionisme et de l’État d’Israël. Heureusement que cette proposition de loi a été dénoncée par plus de 700.000 signatures. L’Assemblée nationale l’a rejetée. Mais Boualem Sansal était pour!

Sansal n’a jamais caché sa haine de l’islamisme. Le problème, c’est qu’il confond à dessein «islam» et ses dérives «islamistes». Déjà dans son roman «Le village de l’Allemand», il décrit les terroristes au nom de l’islam comme des nazis.

C’est cette attitude dégueulasse qui aurait séduit Bolloré, lequel a tout de suite sorti le carnet de chèque et l’a fait agiter face à Sansal.

Toute cette histoire ferait un bien mauvais roman. On pourrait dire que Nora a perdu son poste à cause de l’Algérie! Et la littérature dans tout cela? Elle est aux abonnés absents.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 20/04/2026 à 11h00