Ils y étaient tous. Ou presque. Ce lundi 1er juin 2026, les salons du ministère français de l’Intérieur affichaient une sérénité et un enthousiasme de commande. Censée marquer la reprise officielle des discussions bilatérales entre la France et l’Algérie, la rencontre au sommet entre Laurent Nuñez et son homologue algérien, Saïd Sayoud, entourés de leurs imposantes délégations respectives, aura pourtant tourné au fiasco diplomatique, légèrement feutré, pour Alger. L’événement a surtout acté la capitulation en rase campagne d’Alger, au terme d’un long bras de fer avec Paris dont le pouvoir algérien sort grand perdant. Obligations de quitter le territoire français (OQTF), flux migratoires, démantèlement des réseaux criminels algériens dans l’Hexagone, retour des officiers de liaison du renseignement français à Alger: tout a été cédé. Sans la moindre contrepartie pour l’Algérie.
Au-delà de cet aplaventrisme sécuritaire, ces retrouvailles ont agi comme un puissant révélateur des fragilités du régime de Abdelmadjid Tebboune. Mais c’est surtout une absence, spectaculaire, autour de la table des négociations qui retient l’attention. Alors que la réunion prétendait rassembler l’état-major des appareils de sécurité des deux pays, associant les ministères de l’Intérieur, les diplomates compétents des Affaires étrangères et des émissaires du ministère algérien de la Défense, une figure clé du dispositif d’Alger a cruellement manqué à l’appel. Un vide béant, immortalisé par la photo de famille officielle, qui interpelle à plus d’un titre.
Le fantôme du second rang
Sur le cliché de clôture, le premier rang respecte les convenances: les deux ministres trônent au centre, épaulés par Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, et par un chargé d’affaires de l’ambassade d’Algérie à Paris. C’est au second rang, censé aligner les maîtres d’œuvre opérationnels, que le scénario déraille. Si l’on y aperçoit Mounir Zahi, fraîchement propulsé à la tête du renseignement intérieur (DGSI) juste derrière son ministre de tutelle et Ali Badaoui, le patron de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), le grand absent du cérémonial n’est autre que le général Rochdi Fethi Moussaoui, chef de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE). Lisez le patron du renseignement extérieur algérien.
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Nommé à ce poste stratégique le 25 septembre 2024 en remplacement du sulfureux général-major M’henna Djebbar, Rochdi Fethi Moussaoui, alias «Saddek», est pourtant l’homme par qui tout passe.

Placée sous l’égide directe du ministère de la Défense nationale, la DGDSE est l’un des trois piliers du renseignement de l’État algérien, aux côtés de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) et de la Direction générale du Renseignement technique (DGRT). C’est à cette direction qu’incombent la surveillance des services secrets étrangers, la gestion du terrorisme, notamment dans la zone explosive du Sahel, la collecte des informations politiques extérieures et la guerre électronique, si chère à l’état-major algérien. Surtout, c’est la DGDSE qui chapeaute les relations sécuritaires avec la France.
L’ombre d’Amir DZ
Pour comprendre la disparition forcée de Rochdi Fethi Moussaoui à Paris, il faut plonger dans les coulisses des opérations clandestines menées par l’Algérie de Abdelmadjid Tebboune sur le sol français. Des barbouzeries à répétition qui ont plongé l’axe Paris-Alger dans une crise chronique. Le nom de «Saddek» est en effet cité à de nombreuses reprises dans les enquêtes judiciaires et policières françaises relatives aux tentatives d’enlèvement et d’assassinat d’opposants algériens exilés en France et en Europe.
Une enquête explosive, publiée en mai 2025 dans les colonnes de l’hebdomadaire français Le Journal du Dimanche (JDD), a mis à nu l’implication personnelle et directe de Moussaoui dans l’affaire «Amir DZ». Cet opposant et cyberactiviste algérien avait été enlevé et séquestré en avril de la même année en France. L’opération clandestine avait finalement capoté, poussant les autorités françaises à placer en garde à vue un agent diplomatique algérien impliqué dans la logistique. Les révélations du JDD ont non seulement confirmé l’ingérence des services secrets algériens, mais elles ont remonté la chaîne de commandement jusqu’au sommet de l’État, désignant le président Abdelmadjid Tebboune lui-même comme le donneur d’ordres.
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Pour exécuter ses basses œuvres, le chef de l’État algérien s’appuyait sur son homme de confiance. «C’est le général Saddek qui a tout coordonné dans l’affaire Amir DZ», confiait ainsi un cadre des services spécialisés français dans l’enquête du JDD. Le journal ajoutait: «Derrière le pseudonyme de Saddek se cache le général Rochdi Fethi Moussaoui, patron de la toute-puissante DGDSE, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure, qui contrôle les agents algériens envoyés à l’étranger». Un terrain de jeu que l’officier connaît par cœur: avant de prendre du galon, Moussaoui a dirigé le bureau de sécurité de l’ambassade d’Algérie à Paris entre 2022 et octobre 2024, au plus fort de la campagne de harcèlement -le mot étant faible- des opposants.
La «secte présidentielle»
Le portrait brossé par la presse française décrit un homme «ambitieux et réputé pour son goût du luxe» qui «n’était encore, en 2020, qu’un colonel de 48 ans, lorsque la maladie du président l’a propulsé dans les premiers cercles du pouvoir».
Proche parmi les proches de Mohamed Tebboune, le fils du chef de l’État, «le petit officier, chargé autrefois des enquêtes d’habilitation devient l’un des responsables les plus puissants du pays» en moins de quatre ans. Il s’impose comme l’«homme de confiance du président, mais aussi le bras armé de ce qui est appelé à Alger la ‘secte présidentielle’ pour évoquer la clique qui entoure le président, ceux qui détiennent le pouvoir réel», précise une source sécuritaire au JDD.
Son destin bascule au cours de l’année 2020. Atteint par le Covid-19, Abdelmadjid Tebboune est transféré d’urgence en Allemagne pour une longue hospitalisation. À l’époque, Moussaoui dirige le bureau de sécurité et de renseignements de la DGDSE à Berlin. Comme le rappelle le magazine Jeune Afrique dans un portrait fouillé, c’est cet officier qui suggère l’Allemagne pour le traitement du président, y voyant le double avantage de l’excellence médicale et d’une discrétion absolue.
L’angle mort des négociations
Le chef de bureau veille au grain, verrouillant l’information autour du patient et de sa famille, son épouse, ses deux filles et ses deux fils qui se relaient à son chevet. rien ne filtrera de ce séjour médical, tout juste sait-on que le président a été soigné dans une clinique de Francfort. Le clan Tebboune, et en particulier le fils Mohamed, se montre reconnaissant.
Fort de cette confiance, l’officier est envoyé à Paris à l’été 2021 avec une feuille de route claire: traquer et neutraliser les détracteurs du régime et, en particulier, de Abdelmadjid Tebboune. C’est le début de l’engrenage qui verra son nom exposé au grand jour après le fiasco de l’affaire Amir DZ. C’est d’ailleurs pour le soustraire à la justice et à la colère des services français que la «secte présidentielle» organise son exfiltration express en septembre 2024. Rappelé d’urgence à Alger, il est nommé à la tête de la DGDSE le 25 septembre, deux mois après avoir été promu au grade de général en juillet.
Cette ascension fulgurante et ce sauvetage in extremis n’effacent en rien l’ardoise. L’implication directe de Rochdi Fethi Moussaoui dans des actions criminelles planifiées sur le sol français rendait sa présence impossible sur une photo officielle actant le «dégel» entre Paris et Alger. Et pire: elle l’exposait à une interpellation par la justice française.
Aujourd’hui, ces barbouzeries d’État et la culpabilité de la haute hiérarchie algérienne, solidement documentées par les services français, constituent le véritable angle mort des discussions bilatérales. À moins qu’elles ne soient la clé de l’énigme: cet aplaventrisme total du régime algérien face aux exigences de Paris ne serait-il pas le prix à payer pour acheter le silence de la France sur les dérives de la «secte»? Mystère... ou évidence.




