Archives militaires de Vincennes. Ep 3. Les télégrammes de Lyautey en 1916 sur le Sahara occidental

Karim Serraj.

ChroniqueEn septembre 1916, Hubert Lyautey alerte Paris sur les manœuvres de l’Espagne et de l’Allemagne qui financent dans le Sahara occidental Ahmed al-Hiba, fils de Ma El Aïnin, et l’encouragent à mener une fronde contre le Sultan chérifien. Dans l’urgence militaire, les huit pages conservées aux archives de Vincennes livrent une géographie politique nette: elles révèlent un espace toujours rattaché au Maroc par le Sultan, les caïds, le Pacha de Tiznit et les tribus du Makhzen, sans que soit mentionnée la moindre souveraineté sahraouie ou État sahraoui distincts.

Le 26/07/2026 à 11h00

Les télégrammes d’Hubert Lyautey nos 302, 302 bis, 302 ter et 3550¹, expédiés de Marrakech et de Rabat en septembre 1916, ne défendent pas les droits du Maroc. Le général protège le dispositif français, ses garnisons, ses communications et la prééminence de Paris face à Madrid. C’est précisément ce qui donne au dossier sa force.

Pour convaincre le gouvernement français d’arrêter l’avancée espagnole, le résident général doit expliquer ce qui est menacé. Il est alors contraint de décrire le Sud tel que l’administration française le comprend quatre ans après le traité de Fès et la convention franco-espagnole du 27 novembre 1912. Or le territoire qui surgit sous sa plume n’est ni une étendue politiquement indéterminée ni la dépendance d’un État sahraoui distinct. C’est le Sud du Maroc.

À propos de Tarfaya, il écrit que Madrid crée «sur nos confins sud du Maroc, un péril immédiat». Redoutant une occupation d’Ifni, il qualifie la région de «zone de guerre du front marocain», dont la sécurité intéresse «directement l’intégrité et la sécurité du Maroc français». Plus loin, il résume la menace: «Le Maroc se trouve donc de leur fait sous les menaces d’un véritable encerclement.»

Le possessif colonial, le «nous» français, ne doit pas tromper. Lyautey parle du Maroc au nom du protectorat, mais le territoire qu’il décrit demeure marocain. Il ne parle jamais d’une frontière entre le Maroc et une souveraineté sahraouie. Il parle de puissances étrangères qui utilisent les marges méridionales du Royaume pour attaquer un même corps politique.

Ces huit pages établissent un fait d’archives majeur: dans une crise où interviennent la France, l’Espagne, l’Allemagne, le Sultan, le Makhzen, les caïds et les tribus, aucun État sahraoui ne signe, ne concède, ne proteste, ne négocie ni ne revendique une qualité souveraine. Les constructions politiques apparues plusieurs décennies plus tard ne peuvent être projetées sur la carte de 1912 ou de 1916.

Hiba veut le trône du Maroc, pas un État sahraoui

Ahmed al-Hiba est au centre du dossier. Aidé par l’Espagne et l’Allemagne, il est proclamé sultan du jihad en 1912 à Tiznit. Fils de Cheikh Ma El Aïnin, son projet n’était pas la fondation d’un État sahraoui séparé, mais la conquête de la légitimité suprême au sein de l’Empire chérifien. Même sa rébellion confirme donc l’existence du cadre politique qu’elle cherchait à renverser: celui du Sultan du Maroc. Madrid cherchera soutenir ses réseaux, comme les télégrammes l’établissent.

Hiba ne prétend pas gouverner un pays séparé du Maroc: il prétend gouverner le Maroc lui-même. Dans la crise ouverte par l’instauration du protectorat, puis par l’abdication de Moulay Abdelhafid, il conteste la nouvelle légitimité, rassemble les forces du Sud, marche vers le nord. Son horizon n’est pas la fondation d’un État sahraoui entre l’Oued Draa et le Rio de Oro. Son horizon est le trône chérifien.

C’est dans cette lumière qu’il faut lire Lyautey. Le résident général qualifie Hiba de «notre ennemi déclaré», et range ses partisans parmi les «dissidents intérieurs». Il écrit que l’arrivée espagnole «affaiblit notre capacité de résistance contre les dissidents intérieurs», puis oppose les périls venus des zones espagnoles à «l’ennemi intérieur privé d’appui extérieur». Enfin, il demande à Madrid de rompre avec «Hiba, ses frères et ses partisans, agents avérés de l’Allemagne».

Le terme «dissident» appartient au lexique de la conquête et rabaisse une résistance politique au rang de désordre. Mais l’adjectif «intérieur» possède une portée territoriale impossible à escamoter. Pour le commandement français, Hiba n’est pas un souverain étranger attaquant le Maroc depuis un autre État. Il est un prétendant marocain qui dispute le contrôle du Sud et, au-delà, la direction du sultanat.

Le conflit n’oppose donc pas le Maroc à un État sahraoui.

L’Espagne ne crée pas Hiba, elle cherche à le transformer en instrument. En 1916, Hiba a été repoussé de Marrakech depuis quatre ans, mais son mouvement conserve une capacité d’action dans l’Anti-Atlas et vers l’Ouest saharien. C’est cette force que l’Espagne tente d’utiliser au moment où elle s’installe à Tarfaya.

Lyautey rapporte plusieurs lettres du Pacha de Tiznit, homme dans lequel il dit avoir «une confiance entière». Celles-ci confirmeraient les offres espagnoles faites au camp hibiste. Mohamed Lakhnadar, frère de Hiba, est installé à Tarfaya auprès des Espagnols. Madrid lui aurait donné «cadeaux et marchandises» et demandé «d’agir sur la population pour faciliter leur établissement», de faire venir des habitants et de «leur fournir une garde».

La scène est révélatrice. L’Espagne ne traite pas avec le gouvernement d’un État sahraoui constitué. Celui-ci sera inventé ex-nihilo cinquante ans plus tard. Elle débarque, distribue des biens, sollicite une famille marocaine et tente de fabriquer autour de son poste un dispositif local de sécurité. Sa pénétration dépend d’intermédiaires qu’elle espère détacher du Makhzen ou retourner contre lui.

Le Makhzen apparaît partout dans le Sud

Face à Hiba, Lyautey ne décrit pas seulement l’armée française. Il fait apparaître, presque à chaque page, les structures du Makhzen.

Le mouvement hibiste, écrit-il, était «en pleine décroissance» et reculait «devant l’action des tribus soumises au Makhzen». La phrase ne renvoie pas à une souveraineté abstraite inscrite dans un traité européen, mais à des tribus qui combattent effectivement dans le camp du pouvoir chérifien.

Lyautey évoque ensuite «les grands Caïds du Sud». Ceux-ci devaient, «conformément à la tradition, accompagner le Sultan de Rabat à Fez pour l’Aïd-el-Kébir». La reprise de l’agitation les oblige à abréger leur déplacement: ils ne pourront effectuer qu’une visite rapide afin de saluer le souverain.

Ce détail cérémoniel est politiquement dense. Les caïds du Sud ne sont pas les dignitaires d’un autre État venus rendre une visite diplomatique. Ils appartiennent à un système de commandement et d’allégeance dont le sommet demeure le Sultan. Leur présence auprès de lui matérialise la relation entre la cour chérifienne et les autorités méridionales.

Dans la région d’Ifni, l’archive est plus précise encore. Une partie des tribus suit Hiba, tandis que d’autres, «comme l’Aït Bou Amrane, relèvent du Pacha de Tiznit c’est-à-dire du Makhzen et de nous». Le Pacha commande les contingents qui combattent les forces hibistes jusque dans l’enclave.

La formule «du Makhzen et de nous» révèle l’ambiguïté du protectorat. La France dirige, finance et encadre, mais elle gouverne en s’adossant aux titres, aux hommes et aux fidélités du Makhzen. Le dossier mentionne ainsi le Sultan, le Pacha de Tiznit, les grands caïds, les tribus soumises et ceux qui combattent dans le Sud «pour nous et le Makhzen». Une telle densité institutionnelle est incompatible avec l’image d’un Sud extérieur au Maroc.

«Au sud du parallèle 27°40 commence la colonie espagnole qui formera le Sahara espagnol. Cette ligne géométrique ne correspond ni à la frontière d’un royaume sahraoui antérieur ni à une rupture des parcours tribaux. Elle est arrêtée par la France et l’Espagne»

—  Karim Serraj

Cette autorité ne doit pas être mesurée avec les seuls critères de l’État administratif contemporain. Le Makhzen exerce son pouvoir par les dahirs, les caïds, les pachas, la fiscalité, les obligations militaires, l’arbitrage, la légitimité religieuse et l’allégeance. Il connaît des avancées, des reculs et des zones de dissidence. Mais l’intermittence de l’exercice ne signifie pas l’inexistence de la souveraineté.

La Cour internationale de Justice reconnaîtra en 1975 que le Sahara occidental n’était pas une terra nullius au moment de la colonisation espagnole et qu’il existait des liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et les tribus du territoire. Elle confirmera que le lien au Sultan n’est ni une invention tardive ni une simple rhétorique née après la décolonisation. Mais ce lien de souveraineté n’était assez «moderne» selon l’ONU et ne suivait pas les critères européens des nations du 20e siècle.

À quelques kilomètres du Sahara occidental actuel

Cap Juby, Tarfaya, Ifni, l’Oued Noun et Tiznit ne sont pas le sujet principal du dossier. Leur importance tient à leur fonction: ce sont les portes septentrionales du Sahara occidental, les points depuis lesquels l’Espagne peut relier sa zone marocaine du Sud à ses possessions de Saguia el-Hamra et du Rio de Oro.

La convention franco-espagnole du 27 novembre 1912 place la bande comprise entre le cours inférieur de l’Oued Draa et le parallèle 27°40 dans la zone d’influence espagnole. Elle maintient cependant ces régions sous l’autorité civile et religieuse du Sultan, l’administration devant être exercée par un khalifa investi par lui, même si le haut-commissaire espagnol détient le contrôle réel. Cap Juby relève donc du protectorat espagnol du Maroc, non d’un État distinct.

Au sud du parallèle 27°40 commence la colonie espagnole qui formera le Sahara espagnol. Cette ligne géométrique ne correspond ni à la frontière d’un royaume sahraoui antérieur ni à une rupture des parcours tribaux. Elle est arrêtée par la France et l’Espagne. Une étude frontalière américaine de 1961 rappelle que la grande piste traversant cette limite reliait Tarfaya à El-Aaiún, l’actuelle Laâyoune, et que les groupes nomades la franchissaient avec leurs troupeaux.

La proximité est immédiate. Tarfaya se situe à environ 30 kilomètres au nord du parallèle 27°40 et à près de 92 kilomètres à vol d’oiseau de Laâyoune. L’embouchure de l’Oued Noun, ou Foum Assaka, se trouve à environ 164 kilomètres de cette ligne; Sidi Ifni à quelque 190 kilomètres; Tiznit à environ 226 kilomètres. Lyautey parle donc du seuil immédiat du Sahara occidental.

Depuis Tarfaya, Madrid peut souder la zone sud de son protectorat marocain à ses possessions sahariennes. Depuis Ifni et l’Oued Noun, elle peut pénétrer l’arrière-pays, contacter les réseaux hibistes et ouvrir des points de débarquement. Lyautey comprend que ces implantations permettent à l’Espagne d’étendre vers le nord la profondeur stratégique de sa colonie du Sud.

Il écrit à propos du Cap Juby: «La région du Cap Juby n’ayant ni valeur propre, ni but économique, il est évident que son occupation n’est qu’un acte politique.» Madrid l’envisagerait comme «un moyen de pression sur nous en vue d’un échange éventuel». Le territoire marocain devient ainsi une monnaie de négociation entre puissances étrangères.

Le futur Sahara occidental dans la guerre mondiale

La Première Guerre mondiale donne à cette rivalité une dimension supplémentaire. Les télégrammes signalent un projet allemand de débarquement «de personnel et de matériel par sous-marins». L’Oued Assaka est cité parmi les points envisagés. Un autre message annonce une tentative destinée à entrer en relation avec Hiba.

Une passagère liée à un officier allemand est soupçonnée de transporter de la correspondance vers Cap Juby. Une station sans fil installée à Tarfaya intercepte les communications françaises et brouillerait le poste d’Agadir. Les réseaux allemands, espagnols et hibistes se croisent le long de la côte.

Les recherches historiques confirment qu’à l’automne 1916, la mission conduite par Edgar Pröbster tenta de joindre le Sud marocain par sous-marin et de transmettre des lettres, des conseillers ou du matériel à Hiba. Les sources divergent sur le succès exact du débarquement et des livraisons, mais l’opération germano-ottomane est attestée.

Pour Lyautey, l’occupation espagnole ouvre donc un couloir par lequel l’Allemagne peut alimenter une révolte intérieure. Il dénonce les Espagnols arrivés «au Sud, où rien ne les forçait à aller», et dont la présence «apporte non seulement un appui à tous nos ennemis» mais «facilite singulièrement les tentatives projetées par les Allemands».

Le raisonnement aboutit à l’encerclement. Au nord, les réseaux allemands utilisent la zone espagnole du Rif; au sud, ils cherchent à passer par Cap Juby, Ifni ou l’Oued Noun. Le territoire encerclé, dans les mots de Lyautey, est le Maroc. Aucun État sahraoui extérieur n’est décrit comme victime, allié ou acteur de cette tenaille.

Aucun État sahraoui ne se tient derrière la frontière du 27°40

La ligne du 27°40 sépare, dans les accords coloniaux, la zone sud du protectorat espagnol du Maroc et le Sahara espagnol. Mais elle ne prouve pas l’existence, au sud, d’un État sahraoui qui aurait précédé la colonisation.

Cette frontière résulte d’arrangements franco-espagnols. Elle ne procède ni d’un traité conclu avec un gouvernement sahraoui ni de la reconnaissance d’une souveraineté locale concurrente. Les populations du Sahara sont pourtant organisées en tribus, confédérations et réseaux religieux, commerciaux ou guerriers. Elles concluent des alliances et déplacent leurs allégeances.

L’archive distingue les niveaux: elle reconnaît les tribus comme acteurs, Hiba comme prétendant, le Makhzen comme institution et le Sultan comme sommet de l’autorité marocaine. Elle ne reconnaît nulle part une souveraineté sahraouie séparée.

Ce silence est d’autant plus significatif que les télégrammes décrivent une rivalité internationale. Si un tel État avait existé comme sujet reconnu, l’Espagne aurait dû négocier avec lui et l’Allemagne rechercher son gouvernement. Or toutes deux tentent de passer par Hiba, sa famille, les tribus ou les autorités du Makhzen. Le seul cadre étatique local qu’elles manipulent ou combattent est celui du Maroc.

La carte coloniale n’a pas créé le Maroc, elle l’a découpé

La force du dossier vient finalement de son auteur. Lyautey n’est pas un avocat du Royaume, mais l’homme qui organise sa mise sous tutelle. Pourtant, son hostilité à l’Espagne l’oblige à faire apparaître ce que le langage du protectorat cherche souvent à recouvrir.

«lorsqu’en 1916 l’Espagne tente de convertir cette ligne en occupation réelle, Lyautey dévoile involontairement ce qu’elle est en train de faire: non pas entrer dans le territoire d’un autre État, mais ouvrir, depuis les portes du Sud marocain, la voie vers le Sahara occidental»

—  Karim Serraj

Pour dénoncer Madrid, il doit nommer le territoire: les «confins sud du Maroc». Il doit qualifier le théâtre: le «front marocain». Il doit identifier les autorités: le Sultan, le Pacha de Tiznit, les grands caïds et le Makhzen. Il doit distinguer les adversaires: Hiba et ses partisans sont des «dissidents intérieurs», tandis que l’Espagne et l’Allemagne fournissent l’«appui extérieur».

Le Maroc qu’il décrit est affaibli, divisé et placé sous domination. Sa souveraineté est confisquée par les protectorats. Mais il n’est ni absent ni remplacé par un autre État. Même Hiba, venu du monde saharien et soutenu par des tribus du Sud, ne cherche pas à sortir de ce cadre: il veut devenir Sultan du Maroc.

Cap Juby et Ifni n’ont ici de sens qu’en tant que portes. Leur occupation doit permettre à l’Espagne de progresser vers l’intérieur, de relier ses implantations marocaines à sa colonie saharienne et de peser sur l’ensemble du Sud. À moins de cent kilomètres de Laâyoune, Tarfaya est la charnière où le découpage colonial transforme une continuité politique, humaine et stratégique en séparation territoriale.

Les télégrammes de septembre 1916 ne règlent pas à eux seuls le contentieux contemporain. Leur demander une preuve totale sur toute la Saguia el-Hamra et le Rio de Oro serait les affaiblir. Ils offrent quelque chose de plus solide: un instantané pris au moment où les puissances européennes cherchent à rendre leur partage effectif.

Cet instantané montre un Sud relié au Sultan par des caïds, des pachas, des traditions d’allégeance et des contingents du Makhzen. Il montre un prétendant qui revendique le trône marocain, non l’indépendance d’un Sahara séparé. Il montre enfin la France, l’Espagne et l’Allemagne se disputant les côtes, les routes et les fidélités d’un espace que Lyautey continue de nommer Maroc.

La frontière du parallèle 27°40 n’a donc pas révélé un État sahraoui préexistant. Elle a matérialisé la décision de deux puissances coloniales de fixer entre elles l’endroit où, sur leurs cartes, le Maroc devait s’arrêter. Et lorsqu’en 1916 l’Espagne tente de convertir cette ligne en occupation réelle, Lyautey dévoile involontairement ce qu’elle est en train de faire: non pas entrer dans le territoire d’un autre État, mais ouvrir, depuis les portes du Sud marocain, la voie vers le Sahara occidental.

¹ Lyautey, Hubert. Télégrammes relatifs à la situation politique et militaire dans le Sud marocain: Cap Juby, Ifni, El Hiba et les activités allemandes, Marrakech et Rabat, 4-17 septembre 1916. Télégrammes nos 302, 302 bis, 302 ter et 3550 adressés aux ministères des Affaires étrangères et de la Guerre, 8 pages. Service historique de la Défense, Vincennes, fonds du Maroc, sous-série GR 3 H, cote GR 3 H 679.

Par Karim Serraj
Le 26/07/2026 à 11h00