Il est treize heures sur la corniche, l’heure où le soleil écrase tout, et c’est précisément cette heure-là que les familles choisissent pour débarquer. Un rituel qui n’a pas cent ans se déroule déjà avec des airs d’éternité acquise. La plage se remplit d’un coup, en vagues successives, à mesure que les voitures se garent et que les cars se vident. Des familles entières arrivent avec des glacières, des tapis, un réchaud parfois. Des femmes voilées jusqu’aux poignets s’assoient au bord de l’eau sans y entrer, les pieds dans l’écume, le regard perdu vers le large. Des hommes torse nu jouent au ballon à quelques mètres d’elles. Un peu plus loin, une adolescente en maillot de bain se baigne pendant que sa mère, en jellaba, garde les sacs. Rien dans cette scène n’appelle l’étonnement: chacun y trouve sa place, selon ses propres codes. Mais ce que cette scène donne à voir n’est pas un simple paysage naturel. C’est un dispositif. Et ce dispositif vient d’ailleurs.
I. La mer, un paysage qui s’apprend
Avant d’être un lieu de loisir, la mer a longtemps été, presque partout, un lieu qu’on regardait sans désir. Pour les sociétés littorales anciennes, marocaines comme européennes, le rivage est d’abord un espace de travail et de danger : celui des pêcheurs, des naufrages, des invasions venues du large. On ne s’y attarde pas pour le plaisir des yeux. La mer n’est belle que si l’on a déjà appris à la trouver belle, et cet apprentissage-là est une invention récente, historiquement située. C’est en Europe, à partir du XVIIIe siècle, que le rivage change de statut. Il devient un objet de contemplation avant même de devenir un objet de bain : les peintres, les poètes, les voyageurs romantiques se mettent à chercher dans la mer une sensation de sublime - l’immensité qui rappelle la petitesse de l’homme, l’horizon qui ouvre l’imagination. Ce regard esthétique, qui semble aujourd’hui aller de soi, est le produit d’une culture précise, celle des élites lettrées du Nord de l’Europe, avant d’être diffusé, démocratisé, puis exporté avec le tourisme colonial.
Scènes et ambiances diverses sur des plages marocaines.
Ce paysage, en somme, n’a rien de naturel dans la manière dont il est perçu. Ce qui est donné à voir sur une plage marocaine aujourd’hui, l’horizon comme promesse, la ligne bleue comme évasion, est un montage culturel arrivé tout armé, sans que la société qui le reçoit ait nécessairement partagé l’histoire sensible qui l’a produit. On peut désirer un paysage sans en avoir hérité le regard qui le rend désirable. On peut aussi, à l’inverse, le regarder avec des yeux tout à fait différents de ceux qui l’ont inventé - y voir un lieu de fraîcheur familiale plutôt qu’un théâtre de sublime individuel. Le paysage marin n’est donc jamais neutre: il porte, invisible, la trace de qui a appris le premier à le trouver beau.
La mer est ensuite devenue, au XIXe siècle, une prescription médicale: contre la mélancolie, contre la scrofule, contre l’ennui aristocratique, des médecins recommandent le bain froid comme remède. On ne va pas à la mer pour le plaisir, on y va pour la santé, ordonnance en poche. Ce n’est qu’ensuite que la station balnéaire se love dans le loisir pur: les premières grandes stations européennes deviennent des théâtres où l’on vient se montrer autant que se baigner. Le corps, longtemps caché sous des couches de vêtements, se dévoile alors par fragments, d’abord les chevilles, puis les bras, puis, dans l’entre-deux-guerres, le corps presque entier, doré, offert au soleil comme un nouveau signe de richesse et de liberté.
Cette histoire n’est pas née au Maroc. Elle y a été importée, transportée dans les malles de l’administration coloniale, avec ses codes, ses cabines de bain, ses casinos, sa hiérarchie du plaisir. Le Protectorat, à partir de 1912, aménage le rivage selon une grammaire empruntée aux stations européennes: les grandes villes littorales reçoivent leur corniche, leurs cabines, leurs clubs, les unes après les autres. Ces espaces sont d’abord réservés à la population coloniale et à une infime élite marocaine francisée. La plage naît au Maroc comme un espace exogène et exclusif, un morceau d’Europe greffé sur le littoral, avant de devenir, bien plus tard, un bien commun.
II. Le sable devient à tout le monde
Quarante ans plus tard, dans les années 1970, le Maroc post-indépendance connaît son propre exode vers la mer, non plus celui des colons, mais celui d’un pays qui s’urbanise, qui se motorise, qui découvre le week-end et les vacances scolaires comme des catégories nouvelles du temps social. Des cars entiers rejoignent chaque vendredi soir les côtes les plus proches, chargés de familles venues des villes de l’intérieur. La plage cesse d’être un privilège de classe pour devenir un désir national. Elle se démocratise à la vitesse où le pays s’urbanise. Mais la plage n’a jamais reçu son mode d’emploi. Elle est arrivée comme un décor sans notice, un rôle sans texte.

Les nouveaux venus héritent du lieu sans hériter des codes qui l’accompagnaient en Europe: le corps dénudé, le bronzage recherché, l’exposition individuelle comme finalité du séjour. Ce qu’ils héritent, en revanche, c’est un espace vide, géographique, symbolique, qu’il faut bien remplir avec ce qu’on a sous la main: les gestes du foyer, les rituels du repas collectif, la pudeur du corps social. Un lieu conçu pour le farniente individuel devient ainsi un lieu de sociabilité collective et familiale; le mobilier pensé pour des corps allongés et solitaires se retrouve colonisé par des tapis de sol, des tentes de fortune, des tajines posés sur un feu de bois à même le sable. L’espace résiste, mais les usagers gagnent toujours, à leur façon, en pliant le lieu à leurs propres codes.
III. Le corps qui ne se donne pas
La femme au bord de l’eau, immobile, les pieds mouillés et le reste du corps intact sous le tissu, contient à elle seule tout le paradoxe qu’il s’agit de nommer ici. Car elle est venue. Rien ne l’a obligée à rester chez elle. Le désir de la plage, sa fraîcheur, son horizon, sa promesse de sortie, a été assez fort pour motiver le déplacement de toute une maisonnée: préparer le repas, embarquer les enfants, affronter la chaleur du trajet. Mais une fois arrivée, elle ne cherche pas ce que la plage exige historiquement dans son modèle d’origine: la mise à nu. Elle est là sans être dans la plage, si l’on entend par «être dans la plage» ce que l’Europe balnéaire a codifié comme son geste fondateur: l’exposition du corps au regard et au soleil. Cette absence n’appelle ni jugement ni étonnement: c’est une manière parmi d’autres d’habiter le même lieu. Ce n’est pas une contradiction accidentelle. C’est la structure même de l’acculturation partielle: on emprunte un lieu, on refuse son rituel d’origine. On veut le paysage sans la nudité qu’il suppose ailleurs. On veut la fraîcheur sans le bronzage qui la signale socialement en Europe. Et il faut ici renverser une évidence: le bronzage, en Europe, est devenu à partir des années 1920 un signe de richesse — celui qui peut voyager, qui a du temps, qui n’est pas cloué à l’usine.
Dans le Maroc rural et populaire, la peau hâlée reste longtemps associée à l’inverse: au paysan qui travaille aux champs sous le soleil, à la pénibilité, à la pauvreté. Le même soleil, la même mer, ne signifient donc pas la même chose selon d’où l’on regarde. Ce paradoxe a une traduction spatiale très concrète, observable sur la plupart des plages populaires marocaines: la ségrégation informelle du sable. Sans qu’aucun panneau ne l’indique, la plage se divise en zones tacites, ici les familles avec tentes et braseros, plus en retrait; là les jeunes hommes qui jouent au ballon, plus proches de l’eau; ailleurs, souvent aux extrémités les moins fréquentées, les femmes seules ou les couples qui pratiquent une baignade plus occidentalisée. Cette cartographie spontanée n’est écrite dans aucun plan d’aménagement, mais elle est aussi rigide qu’un zonage officiel, un urbanisme de la pudeur, une manière dont une société négocie, mètre par mètre de sable, jusqu’où elle est prête à aller dans l’emprunt d’un modèle étranger, sans qu’aucune de ces manières d’occuper l’espace ne soit plus légitime qu’une autre.
IV. Le tajine sur le sable
Il est quatorze heures, et l’odeur du charbon commence à se mêler à celle de l’iode, en plein soleil. Une famille installe son brasero en retrait. Le père surveille les braises, la mère découpe des légumes sur un plateau, les enfants courent entre les groupes voisins avec la liberté que seule la mi-journée de plage autorise. Une heure plus tard, un tajine préparé sur place sera partagé, comme un jour de fête à la maison, mais avec la mer en fond sonore. Ce geste, en apparence anodin, est peut-être le plus révélateur de tous. Il inverse complètement la logique européenne du pique-nique balnéaire, faite de sandwiches froids, de rapidité, d’un rapport individualiste au repas comme simple ravitaillement entre deux bains. Ici, le repas n’est pas secondaire: il est souvent la raison principale de la sortie. La plage n’est pas quittée de la maison. Elle en est le prolongement.
On ne vient pas dépayser son corps, on vient déplacer son foyer. C’est une domestication de l’espace public: un concept que la sociologie urbaine applique généralement aux places de village ou aux cours d’immeuble, et qu’il paraît juste d’étendre au rivage. La plage marocaine populaire n’est pas vécue comme un ailleurs à explorer selon des codes nouveaux, mais comme un salon extérieur où l’on reconduit les usages du dedans. Cela pose une vraie question d’aménagement: les plans d’urbanisme littoral, calqués sur des standards internationaux, alignements de parasols payants, restauration formelle, mobilier minimaliste, ignorent structurellement ce besoin de faire du feu, de cuisiner, de s’installer en clan.
Résultat: les familles s’approprient les interstices, les zones non aménagées, parfois au prix de tensions avec les autorités locales sur les feux de bois ou l’occupation prolongée du sable. Un urbanisme qui accompagnerait réellement les pratiques existantes, plutôt que d’imposer un modèle méditerranéen désincarné, devrait prévoir ces usages plutôt que les tolérer en marge.
V. Ce que la plage dit d’une société
Il est dix-huit heures, et la plage se vide aussi vite qu’elle s’était remplie. Les tapis se replient, les glacières se referment, les familles reprennent le chemin des voitures et des cars, avant que le soir ne s’installe vraiment. Cette plage n’est ni un ratage de l’acculturation, ni une copie manquée du modèle européen. Elle est une chose à part: un espace hybride, négocié à chaque génération, où la promesse de la modernité balnéaire, le repos, la santé, l’ouverture du corps au monde, se heurte, se plie, se recompose au contact d’une pudeur qui n’a jamais eu l’intention de disparaître. Elle n’imite pas les stations balnéaires du Nord; elle invente, sable après sable, sa propre grammaire: celle d’un désir de sortie qui n’exige pas la nudité pour se réaliser, d’une joie collective qui préfère le clan à l’individu, d’un corps qui accepte le vent et le sel sans nécessairement accepter le regard.
Mais cette invention a un coût qu’il faut nommer sans détour: elle repose largement sur les épaules des femmes des classes populaires, qui négocient chaque sortie à la plage entre le désir légitime de sortir et la charge d’incarner, seules, la pudeur de tout un groupe. Ce n’est pas une simple différence culturelle à célébrer platement, c’est aussi une contrainte inégalement distribuée, qui pèse plus lourd sur certains corps que sur d’autres. Comprendre la plage marocaine comme un espace de traduction plutôt que d’importation ratée, ce n’est donc pas dépolitiser la question: c’est au contraire situer précisément où se joue la tension, non pas dans un manque supposé de modernité, mais dans la manière dont chaque société redistribue, selon les rapports de sexe et de classe, le prix à payer pour occuper l’espace public. Aménager le littoral sans voir cela, c’est construire des plages qui accueillent tout le monde en façade et qui, dans les faits, continuent de faire porter à quelques-uns le poids d’un compromis que personne n’a vraiment choisi.
Bibliographie
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Fatima Mernissi, Le Harem politique. Le Prophète et les femmes, Paris, Albin Michel, 1987.



















