Edgar Morin, la disparition d’un géant de la pensée

Edgar Morin (1921-2026).

Edgar Morin s’en est allé, laissant derrière lui une œuvre monumentale et une pensée qui a révolutionné notre manière de relier les savoirs. Dans cette contribution, Mohamed Métalsi, Urbaniste et docteur en esthétique, revient sur le parcours et l’héritage d’un intellectuel hors normes et analyse l’apport décisif de sa «pensée complexe».

Le 30/05/2026 à 15h17

Il est parti le 29 mai 2026, à l’aube de ses cent cinq ans, comme on s’en va après avoir tout dit, tout donné, tout aimé. Edgar Morin — né Edgar Nahoum un 8 juillet 1921 dans un appartement parisien du 10ème arrondissement, fils d’une famille judéo-espagnole venue de Salonique via Marseille — aura traversé le siècle avec la grâce turbulente de ceux qui refusent de choisir une seule demeure intellectuelle. Philosophe, sociologue, épistémologue, résistant, cinéphile, amoureux du monde arabe, braconnier impénitent du savoir: il n’était rien de tout cela séparément, mais tout cela à la fois, et c’était précisément son message.

L’enfant du siècle

Sa mère disparaît quand il a dix ans. Ce deuil fondateur — qu’il racontera dans Le «Vif du sujet» avec une pudeur bouleversante — lui ouvre très tôt le goût des questions sans réponse, des blessures qui ne se ferment pas mais qui fécondent. Paris, la rue, les bibliothèques, la politique: il grandit dans le fracas des années 1930, entre le Front populaire et les premières rumeurs de la catastrophe à venir. Lorsque les Allemands entrent en France en juin 1940, il n’a pas encore vingt ans. Il fuit vers Toulouse, rejoint la Résistance, adopte le nom de Morin, ce pseudonyme de combat qu’il gardera toute sa vie comme une cicatrice d’honneur.

En 1941, il adhère au Parti communiste. Il croit alors, comme tant d’autres esprits généreux de sa génération, que l’histoire a un sens et qu’une avant-garde peut le tracer. Mais Morin n’est pas un homme de chapelle. Sa pensée, déjà, déborde les cadres. Il sera exclu du PCF en 1951 pour avoir osé publier une critique dans «L’Observateur». Cette expulsion, loin de le briser, le libère. La même année, il entre au CNRS, où il passera l’essentiel de sa carrière, sans jamais soutenir de thèse, fidèle en cela à sa vocation de franc-tireur.

Le braconnier du savoir

Le mot est de lui. Il aimait se définir ainsi: braconnier du savoir, parcourant les territoires disciplinaires sans demander de permission, traquant les liaisons secrètes entre des domaines que les spécialistes se gardaient bien de faire communiquer. En 1956, son premier grand choc public: «Le Cinéma ou l’Homme imaginaire», où il explore la puissance mythologique du septième art avec les outils croisés de la psychanalyse, de l’anthropologie et de la sociologie. Puis, en 1962, «L’Esprit du temps», une sociologie de la culture de masse avant que le concept n’existe vraiment.

Mais c’est en 1977 que paraît le premier volume de ce qui deviendra son oeuvre-monde: «La Méthode». Six tomes publiés sur près de trente ans, jusqu’en 2004 — une somme vertigineuse qui tente de repenser les fondements mêmes de la connaissance humaine. «La Nature de la Nature», «La Vie de la Vie», «La Connaissance de la Connaissance», «Les Idées», «L’Humanité de l’Humanité», «Éthique»: chaque volume est à la fois une exploration et une invitation, un chantier ouvert et une cathédrale en devenir.

La pensée complexe, une révolution silencieuse

C’est là que réside sa contribution la plus décisive, celle qui a bousculé en profondeur les méthodes des sciences humaines et sociales. La pensée complexe n’est pas une théorie parmi d’autres: c’est une épistémologie, c’est-à-dire une manière de penser sur la pensée elle-même.

Face au règne de la simplification — qui découpe, réduit, isole, sépare les phénomènes pour mieux les analyser —, Morin propose de relier. Relier ce que nos disciplines ont disjoint. Relier la biologie à la culture, l’individu à la société, l’ordre au désordre, la certitude au doute. Sa devise pourrait être celle de Blaise Pascal, qu’il citait souvent: «Je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, tout autant que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.»

Le paradigme de la complexité repose sur trois principes fondateurs. Le principe dialogique d’abord: tenir ensemble deux logiques antagonistes sans les dissoudre l’une dans l’autre — comme l’ordre et le désordre, la vie et la mort, l’individu et la société. Le principe de récursion organisationnelle ensuite: comprendre que les produits d’un processus rétroagissent sur leurs producteurs, que la société produit les individus qui produisent la société. Le principe hologrammique enfin: l’idée que le tout est dans la partie autant que la partie est dans le tout, comme dans une cellule qui contient l’information génétique de tout l’organisme.

Ces principes ont essaimé bien au-delà de la philosophie. Ils ont transformé la manière dont les sociologues conçoivent les systèmes sociaux, dont les pédagogues pensent la transmission du savoir, dont les écologistes appréhendent la crise planétaire. L’UNESCO, en 1999, lui confiera la rédaction des «Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur» — un texte traduit en une cinquantaine de langues, lu sur tous les continents, qui est peut-être sa lettre la plus universellement reçue.

L’homme des rives et des passages

Ce qui frappait chez Edgar Morin, ceux qui ont eu la chance de l’approcher le savent: c’était la présence. Une présence totale, lumineuse, jamais épuisée par l’âge. Il arrivait dans une salle — à l’Institut du monde arabe, dont il était un invité fidèle et brillant,— et quelque chose se mettait immédiatement à vibrer. Ses yeux, d’un bleu intense, semblaient toujours guetter quelque chose que les autres n’avaient pas encore vu. Il parlait comme il pensait: en spirales, en rebonds, sans jamais perdre le fil, avec cet humour léger qui est la marque des grands esprits réconciliés avec leur propre condition.

Sa relation au monde arabe et méditerranéen était profonde, enracinée dans son histoire familiale séfarade. Salonique, la ville de ses ancêtres, cette cité cosmopolite où se croisaient Juifs, Grecs, Turcs et Slaves, était pour lui une métaphore vivante de la complexité: un lieu où les identités se superposent sans s’effacer, où la différence est richesse plutôt que menace. Cette mémoire-là habitait sa pensée et sa sensibilité.

Mais c’est le Maroc qui devint, dans la dernière partie de sa vie, une véritable demeure du cœur. Il y revenait régulièrement, avec la fidélité des grands amoureux. Marrakech l’envoûtait — ses jardins secrets, ses places bruissantes, cette lumière ocre et dorée qui semble venir de l’intérieur des pierres. Fès l’émerveillait encore davantage, avec ses labyrinthes de ruelles et sa civilisation stratifiée millénaire, cette ville-monde où la beauté de l’Islam et l’intelligence humaine ont construit ensemble quelque chose d’unique. Il y retrouvait, à chaque séjour, cette complexité vivante qu’il avait consacré sa vie à penser: des couches de temps superposées, des cultures qui dialoguent sans se perdre, un ordre apparent traversé de mille désordres féconds.

Il épousa en 2012 Sabah Abouessalam, intellectuelle marocaine établie en France, dans une union qui stupéfia certains et émut profondément ceux qui comprenaient ce qu’elle signifiait: non pas une lubie tardive, mais l’aboutissement d’une vie entière tournée vers l’autre, vers l’ailleurs, vers cette Méditerranée intérieure qui avait toujours été son horizon. Sabah ne fut pas seulement son épouse; elle fut aussi sa compagne de pensée, celle qui l’accompagnait dans ses pérégrinations marocaines, à Fès, à Marrakech, dans ces moments où l’homme et le philosophe ne faisaient plus qu’un. Sa femme, dans son communiqué douloureux du 30 mai 2026, a dit de lui qu’il était «demeuré attentif au monde, aux autres, et aux grands enjeux humains qui ont nourri sa pensée» jusqu’à ses derniers jours. On ne saurait mieux dire.

Un engagement sans défaillance

Morin n’a jamais cessé d’être un homme engagé. Non pas au sens partisan du terme — il avait trop appris de l’expérience communiste pour s’enfermer dans une orthodoxie — mais au sens d’une présence constante aux grandes questions de son temps. Il fut parmi les premiers à alerter sur les risques civilisationnels de la mondialisation déshumanisée, à formuler le concept de polycrise pour désigner ces enchaînements de catastrophes interdépendantes qui dépassent la capacité des États-nations à répondre. Il fut un ami fidèle de la cause palestinienne, un critique lucide des nationalismes, un défenseur passionné d’une Europe fédérale porteuse d’un projet humaniste.

À plus de cent ans, il publiait encore. «De guerre en guerre» (2023), «Mon ennemi, c’est la haine» (2023): les titres disaient l’urgence, la colère douce d’un vieillard qui ne renonce pas. Car Edgar Morin était, au fond, un homme d’espérance — non pas l’espérance naïve qui ignore le mal, mais ce qu’il appelait lui-même l’espérance active, celle qui regarde l’abîme en face et choisit quand même de construire.

Ce qui demeure

Il laisse derrière lui plus de soixante-dix ouvrages, des milliers d’étudiants et de chercheurs qui ont appris à penser autrement grâce à lui, et ce concept irremplaçable de pensée complexe qui continuera longtemps à irriguer les sciences humaines. Il laisse aussi, pour ceux qui l’ont rencontré, le souvenir de cette façon unique qu’il avait d’écouter — vraiment écouter — comme si chaque interlocuteur portait en lui un fragment de vérité qu’il était seul à pouvoir révéler.

Edgar Morin aimait citer Montaigne, un autre Bordelais au regard libre: «Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition.» Il aura consacré cent quatre années à explorer cette forme-là, dans toute sa splendeur et toute sa contradiction. Il nous quitte avec la discrétion des grands arbres: sans fracas, mais en laissant derrière lui une ombre immense sous laquelle il fera longtemps bon penser.

Ce qu’il faut lire:

Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, Minuit, 1956

L’Esprit du temps, Grasset, 1962

Le Vif du sujet, Seuil, 1969

La Méthode, tome 1 — La Nature de la Nature, Seuil, 1977

La Méthode, tome 2 — La Vie de la Vie, Seuil, 1980

La Méthode, tome 3 — La Connaissance de la Connaissance, Seuil, 1986

La Méthode, tome 4 — Les Idées, Seuil, 1991

Introduction à la pensée complexe, Seuil, 1990

Terre-Patrie (avec Anne Brigitte Kern), Seuil, 1993

La Méthode, tome 5 — L’Humanité de l’Humanité, Seuil, 2001

La Méthode, tome 6 — Éthique, Seuil, 2004

Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, UNESCO/Seuil, 1999

De guerre en guerre, Denoël, 2023

Mon ennemi, c’est la haine, Denoël, 2023

Par Mohamed Métalsi
Le 30/05/2026 à 15h17