Billet littéraire KS. Ep 84. «Moi, fille d’un prisonnier politique!» de Soumaya Naamane Guessous, ou à l’ombre du père

La sociologue Soumaya Naamane Guessous.. Famille Naamane

Soumaya Naamane Guessous déplace la mémoire politique marocaine vers son lieu le plus fragile: la maison. Son autobiographie intimiste ne raconte pas seulement l’emprisonnement d’un père aimé, mais l’enfance d’une fille placée devant l’absence, la peur, les silences et les demi-vérités.

Le 29/05/2026 à 11h50

«Moi, fille d’un prisonnier politique!» (éd. Afrique Orient, mai 2026) retrace une histoire personnelle sans renoncer à l’analyse sociologique. Soumaya Naamane Guessous fait de sa mémoire familiale une lecture des années de répression, des femmes qui ont tenu debout et de la parole longtemps empêchée. Ce n’est ni un essai historique, ni une autobiographie refermée sur elle-même, ni un simple témoignage familial. Elle écrit depuis un point de fracture: celui d’une enfant qui n’a pas compris ce qui lui arrivait et relate les visages, les départs, les larmes, et celui d’une adulte qui tente des décennies plus tard de restituer les faits, les dates, les contextes, les lignes politiques.

La construction du livre obéit à cette double exigence. Ce va-et-vient évite au texte deux pièges: la plainte privée sans horizon, et l’exposé historique sans chair. La mémoire intime devient lisible parce qu’elle est replacée dans une séquence politique: le Maroc de l’après-indépendance, les tensions entre monarchie et gauche, l’UNFP, les procès, les arrestations, la peur qui circule dans les maisons concernées. Il ne s’agit pas de dramatiser après coup, mais d’ordonner une mémoire restée longtemps dispersée.

Mais le centre du livre reste l’enfant. Une enfant à qui l’on cache tout et qui, précisément parce qu’on lui cache tout, ressent davantage: «Je n’avais pas les clés. On ne m’expliquait rien.» Toute l’enfance politique est là: non pas l’ignorance, mais l’impossibilité d’interpréter ce qu’on perçoit. Les adultes baissent la voix, ferment les portes, inventent des récits protecteurs. Ils croient sauver les enfants de la peur. Ils la rendent plus vaste. L’auteure l’écrit avec une précision cruelle: «Les adultes croyaient nous protéger en taisant la vérité. Mais leur silence laissait place à un monstre plus grand: l’angoisse de ne pas savoir, de tout deviner sans comprendre.»

La prison déborde de ses murs

Le père, Thami Naamane, occupe évidemment une place centrale. Ancien résistant, militant, homme de gauche, il appartient à cette génération qui a traversé le Protectorat, l’indépendance, puis les soubresauts politiques d’un Maroc nouveau où les anciens compagnons du combat national se retrouvent face à l’État qu’ils avaient contribué à faire advenir. Il sera entrainé dans le tumulte et emprisonné. Mais le livre, pudique, se penche non pas sur le parcours du militant, il préfère raconter la prison vue par celles et ceux qui n’y sont pas enfermés.

Celle-ci ne commence pas à la porte de la cellule et ne s’arrête pas aux barreaux. Elle envahit la maison, la table, le sommeil, les finances, les relations sociales, l’école, les conversations. Elle fabrique une autre forme d’enfermement, invisible mais réelle, autour des proches. Soumaya Naamane Guessous formule explicitement ce déplacement: «Quand un militant est enfermé pour ses convictions, c’est toute sa famille qui subit l’épreuve, dans l’ombre.» Et elle ajoute cette phrase qui pourrait servir d’axe au livre entier: «On parle des prisonniers, mais rarement de ceux qui les attendent.»

Ce regard sur l’attente est l’un des apports les plus forts de l’ouvrage. Les récits politiques privilégient souvent les figures publiques: militants, condamnés, chefs de parti, résistants, opposants, geôliers, juges. Ici, la focale se déplace vers les épouses, les enfants, les mères, les sœurs. Vers celles et ceux qui préparent les paniers, cherchent des nouvelles, subissent les tracas à l’entrée des prisons, se taisent par peur d’aggraver la situation. La prison devient un système de contamination affective. Elle fabrique une communauté de peur: «La peur devient collective, la solitude plus amère.»

La scène de la visite de la prison de Kénitra résume cette violence étendue. Il y a la marche sous la pluie, les policiers, les paniers arrachés, les mitraillettes, les portes fermées, les foules repoussées. Il y a surtout le regard social sur ceux qui ne sont coupables de rien, sinon d’aimer un détenu. Une phrase rapportée par la mère condense la brutalité de cette condition: «Ils nous chassent comme des mouches». L’image est simple, presque prosaïque, et c’est pourquoi elle touche juste. Elle dit le mépris administratif, l’animalisation des familles, la réduction de la douleur à un encombrement devant une porte.

L’enfant face aux signes

Le livre vaut aussi par sa manière de restituer la logique de l’enfance. Soumaya Naamane Guessous ne reconstruit pas une petite fille artificiellement lucide. Elle laisse revenir les malentendus, les associations absurdes, les peurs déformées. Après l’épisode du safran, où elle tente de devenir blonde et transforme la maison en champ de jaunisse domestique, le basculement politique qui suit est interprété par elle selon la logique de la faute enfantine. Quand la famille est abandonnée sur la plage, quand le père disparaît, elle demande: «C’est à cause du safran?» L’histoire nationale, pour l’enfant, commence par une culpabilité intime et fausse.

La politique entre dans son monde par fragments: un prénom qu’il ne faut pas prononcer, une radio écoutée à voix basse, un journal qu’on cache, une estafette qui fait peur, le mot syassa (politique) qui devient dangereux, les adultes qui mentent pour rassurer, les voisins qui s’éloignent. Le récit montre comment l’enfant fabrique du sens avec ce qu’elle a: les westerns, les bandes dessinées, les contes, les jnounes, les rumeurs. Le père devient héros, puis possible coupable, puis martyr imaginaire, puis absent. L’imagination n’est pas ici un ornement littéraire. C’est une stratégie de survie.

L’école joue un rôle important dans cette économie du secret. L’enfant parle trop, invente trop, raconte les exploits supposés de son père face à l’État, provoque la peur des adultes et la gêne de la famille. Dans un monde où chaque mot peut devenir suspect, l’enfant bavarde devient un danger. À l’école, dans la rue, chez les voisins, la fille du prisonnier politique est déjà marquée. Elle ne sait pas exactement par quoi, mais elle sent que son père la précède sous forme de rumeur.

Les femmes, architecture secrète de l’espoir

La grande figure du livre n’est peut-être pas seulement le père. C’est aussi, et parfois davantage, la mère. Fatima Ghazouani tient la maison dans la peur, cherche des nouvelles, affronte les prisons, vend ses bijoux, brode pour survivre, protège ses enfants, s’épuise sans céder. Elle appartient à une génération de femmes indécises, dont les ambitions ont souvent été arrêtées par la morale familiale. Fatima aurait pu travailler, apprendre, gagner son indépendance, mais les normes sociales l’ont enfermée dans la respectabilité. De cette expérience vient le ressort de la jeune Soumaya qui décide de prendre en main son destin: «Une femme doit travailler. Elle ne sait jamais ce que la vie lui réserve.»

Ce livre prolonge ainsi, par le récit familial, le travail sociologique de Soumaya Naamane Guessous sur les femmes marocaines. La prison politique y révèle la vulnérabilité économique des épouses dépendantes du mari, la violence des normes sociales, l’absence de filet pour les femmes, mais aussi la puissance d’action de ces dernières lorsque tout s’effondre. Elles ne sont pas seulement victimes. Elles deviennent gestionnaires de crise, médiatrices, convoyeurs de nourriture, négociatrices, mères, protectrices, parfois stratèges. L’auteure écrit à leur sujet: «Elles devaient tenir bon, cacher leurs larmes, inventer une force qu’elles n’avaient jamais cru posséder.»

À côté de la mère, Moui Aïcha occupe une place splendide. Nourrice rifaine, seconde mère, gardienne du foyer, figure à la fois tendre, autoritaire, comique et tragique, elle donne au livre une énergie romanesque. Elle protège, gronde, nourrit, coiffe, impose l’huile d’olive comme religion parallèle, parle rifain pour résister aux policiers, «feignant de ne pas comprendre l’arabe, pour ne rien trahir. Pour résister.»

La galerie féminine que tisse le récit inclut aussi les femmes de ménage, les tantes, les épouses de prisonniers, les militantes comme Fatna El Bouih ou Saïda Menebhi. Le livre n’idéalise pas ce monde. Il en montre les contradictions: la tendresse et la domination, la solidarité et les hiérarchies, l’amour et les censures. C’est là que la sociologue reste présente. Elle sait que la mémoire familiale n’est jamais pure. Elle porte aussi les traces de la condition domestique, des classes sociales, de la peur qui sommeille dans les individus: «Elles n’ont peut-être pas milité dans les rues, mais leur patience, leur amour, leur courage étaient eux aussi un acte de résistance.»

Une écriture de la sobriété

Le style de Soumaya Naamane Guessous est d’une clarté narrative qui refuse la pose littéraire. Les phrases vont droit, parfois avec une ampleur émotionnelle assumée, mais rarement avec complaisance. L’autrice écrit depuis une blessure, mais elle ne transforme pas cette blessure en spectacle. Elle nomme, décrit, explique, puis revient au détail concret: une porte, une voiture, un mouchoir, une radio, une tresse, un regard de mère. Cette précision matérielle empêche le livre de s’abstraire dans la grande mémoire nationale.

Le texte contient aussi beaucoup d’humour. Cela peut surprendre dans un livre sur les prisons politiques, mais c’est l’une de ses forces. Les scènes de cheveux, de safran, d’huile d’olive, de télévision censurée par Moui Aïcha, de téléphone cadenassé par le père et contourné par l’enfant, empêchent le récit de devenir uniforme. L’enfance n’est pas seulement peur. Elle est aussi turbulence, insolence, curiosité, appétit, théâtre domestique. Cette alternance donne au livre sa respiration. La vie continue, absurdement, entre un tribunal et une bêtise d’enfant. Les humains, tenaces, survivent aussi par le rire.

L’écriture connaît toutefois des ruptures. Certains passages historiques sont très explicatifs, presque pédagogiques. Ils peuvent ralentir la tension narrative. Mais ce choix correspond au projet. Soumaya Naamane Guessous ne veut pas laisser son récit flotter dans l’émotion. Elle veut inscrire la mémoire dans l’histoire, rappeler les procès, les dates, les séquences de répression, les mécanismes de réparation. Le livre accepte donc son hybridité: témoignage, chronique familiale, récit d’enfance, essai social, mémoire politique.

La mémoire n’est pas un récit disponible à volonté; elle est un corps qui réagit. Cette dimension est essentielle dans le livre, car elle montre que les années de plomb n’ont pas seulement produit des dossiers, des procès, des archives. Elles ont produit des réflexes, des insomnies, des comportements, des caractères humains.

La scène de la libération est à cet égard étonnante. On attendrait un souvenir fondateur, une image lumineuse, le père rendu à l’enfant. Or l’auteure avoue le vide: «Je vous l’avoue sans détour: aucun. Rien.» Ce trou est plus parlant qu’un souvenir recomposé. Il dit ce que la douleur peut faire à la mémoire: effacer ce qui aurait dû sauver, garder ce qui a blessé. L’ouvrage atteint ici une vérité rare. Témoigner, ce n’est pas tout maîtriser. C’est aussi reconnaître les blancs.

Soumaya Naamane Guessous écrit depuis l’amour du père militant, mais aussi depuis l’attachement au Maroc et à sa stabilité. Elle ne transforme pas son père en icône irréprochable. Elle rappelle que des opposants ont réellement envisagé de renverser la monarchie. Elle rapporte aussi la lucidité tardive du père, reconnaissant que l’échec de certains projets a pu éviter au pays des dérives tragiques observées ailleurs. Cette position donne au livre sa complexité. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes, mais d’un effort pour habiter plusieurs vérités à la fois.

Le texte se termine sur une idée de transmission. L’auteure écrit: «Ce récit n’est pas seulement une histoire d’absence. C’est une histoire de mémoire, de résilience, d’amour profond.» Cette phrase dit bien l’ambition du livre, mais elle ne l’épuise pas. Car l’ouvrage est aussi une interrogation sur ce que les familles gardent quand la nation passe à autre chose. Les commissions, les indemnisations, les discours de réconciliation ont leur importance. Mais que fait-on de l’enfant qui n’a pas dormi? De la mère qui a vendu ses bijoux? De la fille qui a cru que son père allait mourir? De la nourrice partie sans adieu? La réparation politique ne suffit pas toujours à réparer la mémoire domestique.

«Moi, fille d’un prisonnier politique!» apporte ainsi quelque chose de précieux au débat marocain sur la mémoire: non pas une nouvelle fresque des années difficiles de la nation, mais une chambre familiale ouverte sur l’histoire.

«Moi, fille d’un prisonnier politique!», Soumaya Naamane Guessous, 256 pages. Afrique Orient, 2026. Prix public: 140 DH.

Par Karim Serraj
Le 29/05/2026 à 11h50