Billet littéraire KS. Ep 83. «Le drame linguistique marocain» de Fouad Laroui, ou le volcan des langues

L'écrivain Fouad Laroui. DR

Vu par Fouad Laroui, la question des langues au Maroc revient dans une réédition qui n’a rien perdu de sa capacité d’irritation. Entre arabe classique, darija, amazighe, français et anglais, l’essai rouvre un dossier que le Maroc n’a jamais vraiment refermé: celui d’un pays où la langue engage à la fois l’école, la littérature, la mobilité sociale et l’idée même de la nation.

Le 22/05/2026 à 09h59

Réédité en mai 2026 par les éditions Rive Gauche, après une première vie éditoriale en 2011 (Zellige/Le Fennec), l’essai de Fouad Laroui devrait réanimer discussions, résistances et lectures passionnées. Il s’agit de l’un des textes les plus frontaux consacrés à la problématique des langues au Maroc, à ses effets scolaires, sociaux, identitaires et littéraires.

Au Maroc, la question des langues ne relève ni d’un débat purement technique, ni d’un folklore dialectal, mais d’un nœud où se croisent l’école, la mobilité sociale, l’héritage du protectorat, le religieux et la représentation de la nation. Un sujet sensible susceptible de susciter l’indignation des puristes de la langue arabe classique qui maintiennent en périphérie la place de la darija et les variétés du tamazight.

Laroui lui-même a expliqué, plusieurs années après la première parution, d’où venait l’essai. Il dit s’être posé «des questions de bon sens»: pourquoi la langue des discours officiels n’est-elle pas celle de la maison? Pourquoi tant d’écrivains marocains écrivent-ils en français? Comment le français peut-il être la langue des affaires sans existence constitutionnelle explicite? Pourquoi la langue maternelle (darija, tamazight) est confinée, sans rôle institutionnel, à un usage populaire? N’ayant pas trouvé de réponse satisfaisante, il prit en 2010 une année sabbatique et se lança dans une étude intensive du problème.

Nommer la brûlure linguistique

Le geste inaugural de l’essai consiste à donner un nom précis à ce qui est souvent ressenti confusément. Dans son introduction, l’auteur résume l’expérience marocaine en une formule: «Les Marocains se trouvent confrontés, dès leur petite enfance, à plusieurs langues»: langue maternelle «que l’enfant apprend, la langue de la mère, des parents, des premières années», qui peut être l’arabe dialectal marocain (la darija) ou le berbère avec ses variétés comme le tarifit du Rif, tamazight du Moyen-Atlas, tachelhayt du Souss. Cette langue maternelle peut être plus rarement le français pour les enfants issus de couples mixtes ou de couples très francisés.

Ensuite viennent les langues de l’enseignement, dès le primaire. C’est «le plus souvent l’arabe classique/littéraire, mais ce peut aussi être le français pour ceux qui sont scolarisés dans les écoles de la «Mission», ainsi que dans les écoles privées» qui suivent le programme français ; ou même rappelle Laroui «depuis quelques années, l’anglais» pour les écoles qui suivent le système américain, voire l’espagnol selon les parcours scolaires et les régions.

A cela il faut rajouter que dans les écoles publiques marocaines «certaines matières sont enseignées en français», ou parfois en arabe «au gré des réformes et contre-réformes qui se succèdent». C’est pourquoi, tranche l’auteur, «il est difficile de donner une image stable et figée de la situation linguistique au Maroc».

Laroui ne s’arrête pas à l’inventaire ; il veut montrer que ces langues ne coexistent pas à égalité, et que la hiérarchie implicite qui les ordonne produit des effets de domination symbolique autant que, selon lui, d’inefficacité culturelle. Le cœur du «drame» a pour nom, chez Laroui, la diglossie: il s’agit de la coexistence d’une langue savante, écrite, prestigieuse, et de langues populaires, parlées, privées de légitimité scolaire.

Le second chapitre est entièrement consacré à cette question. Le mot «arabisation» utilisé «sans plus de précision ne signifie rien». Arabiser, oui, mais dans quelle langue: l’arabe classique, l’arabe standard moderne, la darija? C’est là, pour Laroui, que commence la rigueur. Sans cette précision, le débat public demeure englué dans la dévotion verbale, les slogans identitaires et les malentendus.

Il importe cependant de ne pas simplifier la position. Laroui ne confond pas la pluralité des langues avec le mal lui-même. Si la diglossie est décrite comme un drame, le multilinguisme est une chance extraordinaire. Cette précision, souvent oubliée au profit des aspects les plus polémiques de son propos, permet de mieux comprendre ce que vise l’essai: non l’abolition de la diversité linguistique, mais la dénonciation d’un système où la langue de l’affect et de la vie ordinaire est déclassée, tandis qu’une langue de prestige, rarement maîtrisée comme langue vivante, est investie d’une autorité scolaire et symbolique exorbitante.

L’école, la société, la littérature

C’est à l’école que Laroui situe la scène la plus visible de ce désordre. Il affirme que les mauvais résultats du système éducatif doivent être rapportés non au bilinguisme, mais à la confusion linguistique entre darija, arabe classique, tamazight et français; Le livre ne prétend donc pas seulement diagnostiquer une crise culturelle, mais éclairer une mécanique concrète de l’inégalité scolaire.

L’argument est renforcé par une critique technique de l’arabe classique: absence de voyellisation, difficulté grammaticale, rigidité syntaxique, prolifération lexicale, manque de nomenclatures scientifiques. Pour Laroui, l’attention mobilisée par le déchiffrage empêche le libre flux des idées. L’essai fait tenir ensemble ces deux faces du problème: la difficulté d’une langue scolaire éloignée des usages ordinaires, et la valeur sélective d’une langue étrangère, le français, langue de promotion sociale, pourtant décisive pour la réussite professionnelle.

De là découle la question littéraire, capitale pour un critique. Laroui soutient que le champ littéraire marocain est lui aussi travaillé par cette fracture. L’écrivain maghrébin ou marocain choisit le plus souvent soit l’arabe, soit le français, qui ne sont pas ses langues maternelles. Ce sont finalement des langues «d’exil», une échappatoire, et l’essai relit donc la littérature marocaine comme l’effet structurel d’une impossibilité: la langue maternelle ne bénéficie pas d’une pleine dignité scripturale, tandis que l’arabe classique demeure, pour beaucoup, langue d’école plus que langue d’intimité: «Alors que reste-t-il à l’écrivain marocain (et plus généralement maghrébin) qui tient quand même à prendre la plume? Ceux qui le font en arabe sont une élite qui écrit pour une élite. L’un d’eux [il s’agit d’Ahmed Bouzfour] obtint un grand prix littéraire au Maroc il y a quelques années mais il le refusa avec éclat en disant: «Vous me donnez un prix pour un livre qui s’est vendu à cinq cents exemplaires…» L’amertume de ce geste était tout à fait compréhensible.» C’est pourquoi Laroui parle de «malédiction» de l’écrivain marocain: entre langue arabe classique, dialectes, français, celui-ci «ne sait pas vraiment où il est ni qui il est». La littérature n’est pas ici un supplément; elle est l’un des lieux où la crise devient visible.

Un essai à la fois savant et pamphlétaire

Le livre doit aussi sa vigueur à sa construction. L’ouvrage débouche sur trois propositions pratiques: maintien du statu quo, reconnaissance officielle ou scolaire de la darija, ou écriture de la darija en caractères latins. L’essai de Laroui relève à la fois de la vulgarisation érudite, du pamphlet argumenté et de la note de lecture de société. Mais la sécheresse apparente de la démonstration est régulièrement relancée par des exemples, des anecdotes, des formules et des scènes de langue qui empêchent le discours de se dissoudre dans l’abstraction. Laroui sait que le sujet est inflammable; il choisit donc une écriture qui expose, découpe, provoque parfois, tout en gardant la ligne d’une démonstration méthodique. C’est cette alliance de précision et d’irritation qui donne au livre sa tenue critique. On regrettera l’absence d’une tabler des matières, au début ou à la fin de l’ouvrage, permettant de mieux circuler dans le dédale des nombreuses sections.

Pourquoi, dès lors, la réception fut-elle si vive au Maroc? D’abord parce que Laroui touche à ce qui, dans l’espace public maghrébin, excède la langue comme simple instrument. Le panarabisme et l’idée que l’arabe classique est une langue sacrée convergent pour susciter des attitudes passionnelles. Beaucoup considèrent de blasphème l’idée de remplacer l’arabe classique par le dialecte local, a fortiori écrit en caractères latins. En d’autres termes, le livre heurte trois imaginaires puissants à la fois: le prestige religieux de la fuṣḥā, le fantasme d’une unité arabe garantie par une langue supérieure, et l’angoisse post-protectorat de voir la darija ou le français être interprétés comme des signes de déliaison nationale.

Ensuite, l’essai dérange parce qu’il redistribue les responsabilités. Laroui refuse de faire du français le coupable unique. Il s’agit selon lui de déplacer la critique du registre moral vers le registre structurel. Le problème ne serait pas d’abord la présence du français, mais la dénégation du problème interne que ce français vient partiellement compenser. De ce point de vue, la proposition la plus explosive du livre n’est peut-être pas la graphie latine de la darija; c’est le refus de laisser intacts les conforts rhétoriques du nationalisme linguistique.

Le livre n’a pas seulement suscité l’adhésion ou l’indignation ; il a aussi appelé des répliques argumentées lors de sa première parution. Laroui «force le trait» lorsqu’il assimile l’arabe écrit à «la langue du Coran», au risque de caricaturer l’arabe littéraire contemporain et de laisser paraître un «malaise» vis-à-vis de son propre choix du français. Une position inverse existe chez des écrivains arabophones tels Mohammed Bennis, qui défendent au contraire la possibilité d’une langue arabe moderne, créatrice, libérée de l’intérieur. Cette réserve critique est décisive: elle oblige à lire Le drame linguistique marocain non comme une vérité close, mais comme une intervention située, vigoureuse, parfois tranchante, qui a eu le mérite de rendre le débat impossible à esquiver.

Un débat ouvert

La réédition du «Drame linguistique marocain» arrive dans un paysage différent de celui de 2011, puisque l’article 5 de la Constitution marocaine fait désormais de l’arabe et de l’amazighe des langues officielles, et que la réflexion sur le français, l’anglais, la darija et les usages numériques s’est encore complexifiée. Mais ce déplacement du cadre n’invalide pas l’essai; il en redouble plutôt l’intérêt. Laroui oblige le lecteur à regarder là où les discours convenus préfèrent se contenter d’emblèmes: dans la distinction entre les variétés de langue, dans les usages réels, dans les conséquences pédagogiques, dans la matérialité de l’écriture, dans la gêne des écrivains eux-mêmes devant la question de leur langue d’œuvre. C’est pourquoi le texte n’appartient pas seulement à l’histoire d’une polémique. Il demeure un instrument de lecture du présent.

L’essai de Laroui a une vertu rare: il empêche de parler vaguement des langues. Il force à distinguer, à historiciser, à lier la littérature à l’école, l’identité à l’usage, la création à la hiérarchie symbolique des idiomes. En ce sens, la réflexion qu’il relance aujourd’hui demeure nécessaire, et même salutaire, précisément parce qu’elle n’apaise rien d’avance. Un grand essai n’est pas celui qui clôt le débat; c’est celui qui en relève le niveau. Quinze ans après sa première apparition, «Le drame linguistique marocain» continue d’accomplir cette tâche-là.

«Le drame linguistique marocain», Fouad Laroui, 176 pages. Rive Gauche Éditions, 2026. Prix public: 99 DH.

Par Karim Serraj
Le 22/05/2026 à 09h59