Réponse à une attaque eugénique injustifiée

Fouad Laroui.

ChroniqueVoilà une polémique dont nous aurions pu faire l’économie si tu avais fait l’effort de bien lire mon texte.

Le 21/05/2026 à 10h05

Cher Eugène Ébodé,

J’ai reçu la lettre que tu as cru bon de m’envoyer par l’intermédiaire d’un organe de presse. Le procédé est curieux puisque tu as mon adresse mail et que nous avons déjà échangé des messages au cours des années précédentes. Il nous est même arrivé de «rompre le pain», comme on dit. Pourquoi cette lettre ouverte, alors? Si tu as quelque chose à me dire, dis-le moi, tout simplement, entre hommes. Inutile de le brailler sur les toits, à l’usage de la foule.

De ce fait, tu m’obliges à user du même procédé pour te répondre. On m’a conseillé de ne pas le faire, on m’a dit que ça n’en valait pas la peine, qu’il valait mieux t’ignorer; mais ne pas répondre à des contre-vérités et à des attaques personnelles (franchement, ça m’a étonné, venant de ta part, et ça m’a attristé) reviendrait à leur accorder une crédibilité qu’elles n’ont pas.

1. Tu as pris comme prétexte de ton attaque une lecture erronée (de ta part) d’un texte que j’ai publié il y a un peu plus d’une semaine. Puisque tu me conseilles (élégamment) de consulter un ophtalmologue, je te prête volontiers mes lunettes pour que tu puisses relire le texte en question. Où as-tu vu que «j’éreintais»– c’est le verbe que tu as employé– l’Académie? Voici, au mot près, à la virgule près, ce que j’ai écrit: «Et j’espère que notre belle Académie du Royaume, en son écrin de verdure r’bati, accueillera bientôt des ‘hommes parfaits’ et des dames non moins parfaites, qui seront à la fois littérateurs et physiciens, ou chimistes, ou médecins…» Et c’est tout! C’est absolument tout! Le lecteur peut le vérifier en allant voir de lui-même sur le site concerné. Et voici comment le dictionnaire de l’Académie française définit le verbe «éreinter»: «Critiquer avec violence une personne, un ouvrage; dénigrer». Sois honnête: ma phrase constitue-t-elle un éreintement? Où est la violence? Ou est le dénigrement? Le lecteur jugera.

2. À défaut d’éreintement, tu pourrais objecter qu’il y a dans cette phrase au moins une méconnaissance de l’institution qui t’emploie. Mais là aussi, tu te tromperais. Tu as mal lu (mal vu?) la phrase unique (!) que je lui consacre. Tu as sauté l’expression «à la fois» qui constituait l’élément le plus important de mon argumentation. Je sais bien que l’Académie accueille des personnalités de divers horizons et qui représentent des disciplines diverses; mais je parlais d’autre chose! Faisant référence à Jean-Pierre Luminet, qui est «à la fois» savant– spécialiste internationalement reconnu des trous noirs– et littérateur/poète, et que je définissais comme un homme «parfait» ou «complet» (insaan kaamil, en arabe), j’émettais le vœu qu’il y ait plus de gens comme lui, d’une façon générale, et que, plus particulièrement, «notre belle Académie du Royaume (en) accueillera bientôt». Il n’y avait donc aucune méconnaissance de l’institution mais juste l’expression d’un vœu pieux ou d’un rêve utopique, tant il est vrai que de tels hommes sont rares.

«Ne pas répondre à des contre-vérités et à des attaques personnelles reviendrait à leur accorder une crédibilité qu’elles n’ont pas»

3. J’aurais pu m’arrêter là, la vérité étant rétablie, te souhaiter une bonne journée, signer et passer à autre chose. Hélas, tu as cru bon d’agrémenter ton texte– erroné sur le fond, comme on vient de le voir– d’attaques personnelles indignes d’un académicien. Je me vois donc obligé de répondre à quelques-unes d’entre elles.

4. Selon toi, je serais «pédant». Voilà une accusation qui ne date pas d’hier. Déjà, à l’école primaire, (école Honoré de Balzac à Kénitra puis Jean Charcot à El Jadida), j’étais en butte aux railleries des cancres planqués au fond de la classe, à côté du radiateur. Et ça n’a jamais cessé. Pourquoi? Parce que j’ai toujours eu une passion pour les langues et une obsession du mot juste. Quand j’apprenais le mot idoine (eh oui…) pour décrire tel ou tel objet ou telle ou telle situation, eh bien, je l’employais. Les cancres ricanaient: «Voilà Laroui qui fait le malin…» Aujourd’hui, devenus grands, ces mêmes cancres ont appris un adjectif, un seul («pédant») et le ressortent dès que j’emploie un mot qu’ils ne connaissent pas. Ils pourraient en profiter pour l’apprendre, ce mot, puis l’employer à bon escient; mais non, il est plus simple et moins fatigant de se moquer de celui qui a le souci du mot juste. Mais tu quoque, toi aussi, Eugène? Tu prends le parti des cancres contre celui des amoureux de la langue?

5. Tu affirmes avoir constaté une certaine détérioration de mon style et de mon humour au fil des ans. Je salue ton abnégation: tu as sans doute lu ou relu les quarante-huit livres que j’ai écrits– dont deux recueils de poèmes écrits directement en néerlandais– ainsi que le millier d’articles que j’ai publiés depuis 1996– dont une bonne partie en anglais– pour te permettre d’étayer ton affirmation. Les longues soirées que, pour ce faire, tu as consacrées à l’âpre étude de la langue arabe, de la darija et de la linguistique t’ont permis de poser un diagnostic précis sur mon Drame linguistique marocain (2011). Ta connaissance fine de l’histoire des mathématiques t’a sans doute aidé à te prononcer sur mon essai Dieu, les mathématiques, la folie (2018). Ton expertise dans le domaine de la science et de la philosophie arabes t’a conduit à noter avec sévérité mon Plaidoyer pour les Arabes (2021). Ton souci de la critique juste et bien construite t’a peut-être même mené à remonter plus haut dans le temps et à consulter sur microfiches ma thèse de doctorat en sciences économiques intitulée Modèles macro-économétriques avec variables d’environnement (Paris, 1994)– ou peut-être même le mémoire qui m’a permis d’obtenir mon diplôme d’ingénieur (Paris, 1982)? D’un ouvrage à l’autre, tu as pu constater que, décidément, ça se dégradait dans ma petite tête. Je me garderais bien d’en faire de même en ce qui te concerne puisque j’avoue n’avoir pas lu toute ton œuvre. Cependant, une chose est sûre: si, après ce travail de titan, j’avais constaté la moindre baisse de ton acuité intellectuelle, je l’aurais peut-être signalé discrètement à ton médecin traitant mais je n’aurais pas eu l’inélégance d’en faire état publiquement, dans la presse.

6. Tu as évoqué, pour la dénigrer, une conférence que j’ai prononcée il y a quelques lustres dans les locaux de ce que je continuerai, malgré tout, de nommer «notre belle Académie du Royaume», sans la moindre ironie, parce que je le pense vraiment, en dépit de ton agression infondée. Tu me reproches d’avoir consacré cette conférence à la diglossie marocaine. Me voilà démasqué. Je bats humblement ma coulpe. Un Marocain qui disserte de la diglossie marocaine dans une Académie marocaine à Rabat (capitale du Maroc), c’est effectivement incongru, inouï, malséant. Peut-être aurais-je dû traiter de la question des langues au Cameroun?

Je dois préciser, pour finir, qu’écrire cette réponse ne m’a procuré aucun plaisir. Voilà une polémique inutile dont nous aurions pu faire l’économie si tu avais fait l’effort de bien lire mon texte. Avec ou sans lunettes.

Par Fouad Laroui
Le 21/05/2026 à 10h05