Du méchoui à minuit

Fouad Laroui.

ChroniqueMaintenant que nous accueillons chaque année des millions de touristes, n’est-il pas temps de modifier cette habitude absurde que nous avons de servir le dîner à minuit passé, sous prétexte que c’est la fête?

Le 22/04/2026 à 11h03

J’ai pris part l’autre jour à un évènement international qui s’est tenu dans l’une de nos villes côtières. Pour certains invités, c’était la première fois qu’ils visitaient notre beau pays. Autant dire qu’ils avaient les yeux écarquillés et la bouche entr’ouverte, absorbant sons, couleurs et senteurs– j’allais écrire «gobant tout», mais c’est justement là que le bât blesse.

Que je vous rassure: tout s’est bien passé. Les organisateurs étaient aux petits soins, la population locale et les artisans et marchands ont fait le meilleur accueil à nos hôtes, le soleil était de la partie et une petite brise nous rafraîchissait agréablement…

Mais… (Pourquoi faut-il toujours qu’il y ait un «mais» chez nous? D’abord, parce que Dieu seul est parfait; et ensuite parce que le mot «finitions» n’existe pas en darija.)

Mais, donc. Un dîner fut offert aux invités. Le car nous emmena de l’hôtel à la salle des fêtes et nous étions attablés à 20 heures tapantes. Les nappes étaient d’un blanc immaculé, les assiettes étaient délicatement décorées, les verres jetaient mille feux. Mais où était le dîner?

Ah pardon, on n’est pas des sauvages, souhaitons d’abord la bienvenue à nos amis venus du grand large. Nous écoutâmes donc quelques discours protocolaires, répétitifs et parfaitement soporifiques. Cela dura une petite heure. Quelques gargouillis d’estomac commencèrent à se faire entendre.

Alors, on dîne maintenant?

Ah pardon, on n’est pas des gueux, un peu de musique d’abord, ça adoucit les mœurs. Nous eûmes donc droit à un concert de melhoun de haute facture. Quelques borborygmes se joignirent à la fête pour accompagner L’ghzal Fatma.

Alors, on dîne maintenant?

«On vit alors ce spectacle dantesque: des somnambules hallucinés mâchant mécaniquement de la viande, éclairés par une lune blafarde et accompagnés par les miaulements de tous les chats du quartier. »

—  Fouad Laroui

Ho, mais tu ne penses qu’à ça? On ne va pas laisser un Cambodgien retourner à Oulan Bator en s’imaginant qu’il n’y a que le melhoun dans la vie? Et la ‘aita, tu en fais quoi? Faites entrer les ‘ayatas! Et chacun est invité à taper dans ses mains pendant qu’une virago clame au micro son amour pour un caïd, accompagnée de violons stridents. Ça dure une bonne heure.

Alors, on dîne maintenant?

Décidément, tu es un ennemi de la culture! Et les artistes locaux, ils n’ont pas le droit de venir au micro se présenter (longuement)? Et le poète régional? Et les scouts? Et l’archéologue? Et la jeune fille méritante? Et l’Association de protection des petits mulots?

Vers 23.30, irrité et inquiet– mon voisin péruvien avait commencé à manger sa serviette de papier– je demandai à l’organisateur d’aller en cuisine demander qu’on nous serve. Il revint consterné. Il me raconta que les poulets braisés étaient prêts depuis des heures mais que le chef attendait le méchoui de mouton, qui devait encore arriver du four.

- Eh bien, qu’il serve les poulets!

- Il refuse catégoriquement. On sert toujours le méchoui en premier. C’est la loi. Quand j’ai réclamé les poulets, il a jeté les hauts cris en criant au blasphème, en disant que ce serait un scandale, les Signes de l’Heure, la fin du monde.

Bref, il était minuit passé quand on nous servit (enfin!) le méchoui. Le Péruvien était sous la table, une Italienne somnolait, épandue sur sa chaise, un Chinois ronflait… On vit alors ce spectacle dantesque: des somnambules hallucinés mâchant mécaniquement de la viande, éclairés par une lune blafarde et accompagnés par les miaulements de tous les chats du quartier.

Bref, vous voyez le tableau. Je ne veux pas jeter la pierre aux organisateurs: ils n’avaient que de bonnes intentions. Mais maintenant que nous accueillons chaque année des millions de touristes, n’est-il pas temps de modifier cette habitude absurde que nous avons de servir le dîner à minuit passé, sous prétexte que c’est la fête?

PS. Alors que j’avais commencé à rédiger ce billet, un ami m’a appris que si on sert le dîner après minuit dans les mariages, chez nous, c’est pour éviter que les invités ne s’en aillent trop tôt. Ah bon? Ce sont des mariages ou des prises d’otages?

Par Fouad Laroui
Le 22/04/2026 à 11h03