Boualem Sansal a, de tout temps, critiqué son pays, le régime des militaires et l’islamisme qui gangrène l’Algérie. Il était donc prévisible qu’une fois libéré des prisons algériennes, il reprendrait son combat politique, à l’instar de Kamel Daoud.
À son retour en France, l’écrivain est d’abord resté discret. Puis, dès décembre 2025, il a renoué avec un discours politique offensif envers Alger, une parole galvanisée par l’année de détention qu’il a subie. Ses interventions télévisées et ses entretiens dans la presse se sont multipliés, révélant une critique de plus en plus acerbe et une parole de plus en plus libre.
Sa décision de changer de maison d’édition, annoncée en mars, a déclenché contre l’écrivain un feu de critiques absolument incroyable: Le Nouvel Observateur, Libération et Le Monde se sont rejoints pour fustiger l’écrivain franco-algérien. En quittant la prestigieuse maison Gallimard pour rejoindre les éditions Grasset, Boualem Sansal commettait, aux yeux du triangle germanopratin, un crime de lèse-majesté. Que n’avait-il pas fait là? Si Gallimard incarne l’institution sacrée, Grasset appartient désormais au groupe Bolloré — un empire honni par l’intelligentsia parisienne. De ce fait, le procès politico-littéraire intenté à Boualem Sansal a été mené au nom de la fidélité idéologique: on n’a retenu que l’appartenance de Grasset au groupe Bolloré pour en déduire la «trahison» de l’écrivain. Tout y passe: l’appât du gain, l’ingratitude, la prétendue influence de Nicolas Sarkozy ou encore les recommandations jugées néfastes de son comité de soutien. C’est aussi oublier que la maison Bernard Grasset, nouvel éditeur de Sansal, est celle-là même qui avait, il y a un siècle, publié «Du côté de chez Swann» de Marcel Proust, après son refus par Gallimard!
«Seul le rapport de forces a de la valeur aux yeux d’Alger: c’est la preuve de la virilité du combattant. C’est ce qu’ils ont fait, disent-ils, pendant la guerre»
— Xavier Driencourt
Le procès lancé, tous les arguments étaient permis: Boualem Sansal se serait vendu à Grasset, donc à Vincent Bolloré; ce seraient l’argent et les propositions financières de Grasset qui l’auraient attiré. De quelle ingratitude ne ferait-il pas preuve alors que, disent-ils, Gallimard l’avait soutenu, protégé, défendu… On susurre même que ce serait Nicolas Sarkozy qui aurait conseillé à l’écrivain franco-algérien de quitter la maison de la rue Sébastien-Bottin.
Boualem Sansal réagit, explique et répète: la ligne politique et «diplomatique» de sa maison d’édition originelle n’était pas la sienne; Gallimard, mal conseillé, préconisait de ne pas élever la voix vis-à-vis d’Alger; la ligne du silence voulue par l’Élysée et le Quai d’Orsay était la pire des politiques et l’action de son comité de soutien était la bonne approche.
Or, pour avoir participé activement au comité de soutien à Boualem Sansal, je sais que la «ligne Gallimard» — imposée par Barrot et Nuñez et prônant une patience inefficace face à Alger — était vouée à l’échec. Boualem Sansal qui, sans doute, connaît l’Algérie mieux que Gallimard, considérait que le régime militaire d’Alger, élevé au lait de l’URSS, ne comprend que le rapport de forces et que penser que ce régime sera «gentil avec les gentils» revient à faire preuve de naïveté.
Pour les militaires d’Alger, être gentil, c’est être faible; être patient, c’est mal les connaître; croire qu’ils céderont, c’est méconnaître les gènes de l’histoire algérienne. Seul le rapport de forces a de la valeur aux yeux d’Alger: c’est la preuve de la virilité du combattant. C’est ce qu’ils ont fait, disent-ils, pendant la guerre. Et ça, ni l’Élysée, ni le Quai d’Orsay, ni Gallimard ne l’ont compris ni admis. Cette ligne molle, elle a conduit a contrario à ce que Christophe Gleizes, lui, reste prisonnier parce que les mêmes pourfendeurs de Boualem Sansal ne se sont pas mobilisés pour le journaliste sportif. On voit le résultat.



