Un Marabout pour Edgar

Tahar Ben Jelloun.

TribuneJ’ai tout d’un coup vu en Edgar Morin un saint, pas n’importe quel saint, pas un homme de religion, ni un militant idéologique, mais j’ai vu une sainteté de l’ordre de la justice, celle qui assure le Bien et qui distribue la qualité humaine.

Le 08/06/2026 à 11h00

La dernière fois que j’ai eu la chance de discuter avec Edgar Morin, c’était la veille de ses cent ans. Il était en forme et m’informait de ses projets, ses voyages, les livres à écrire, les conférences à donner, les émissions auxquelles il devait participer.

Il y avait chez cet homme quelque chose qui se situe au-dessus de l’esprit, au-dessus de l’intelligence et de la raison. Quelque chose de l’ordre d’une transcendance. Une transcendance laïque, mais réelle, haute, accueillante et surtout riche en enseignement.

J’ai tout d’un coup vu en cet homme un saint, pas n’importe quel saint, pas un homme de religion, ni un militant idéologique, mais j’ai vu une sainteté de l’ordre de la justice, celle qui assure le Bien et qui distribue la qualité humaine.

Il parlait avec précision. La tête fonctionnait à la perfection. Seule l’ouïe était défaillante. Mais dans ses yeux brillait la volonté de vivre et de partager sa joie.

Henri Matisse a dit: «On ne peut s’empêcher de vieillir, mais on peut s’empêcher de devenir vieux». Edgar n’a jamais été vieux!

Sa naissance avait été difficile. Sa mère souffrait d’un problème cardiaque. Elle décèdera quand Edgar aura dix ans. Cette rupture sera le point de départ d’une vie riche, pleine, variée, dynamique, optimiste, gaie, dansante, rythmée et surtout assoiffée de savoir.

Edgar avait une curiosité tous azimut et des projets qui se suivent et ne se ressemblent pas.

Ses voyages, ses rencontres faisaient partie de cette sainteté laïque qui le faisait croire en l’homme malgré la brutalité de l’histoire. Il était tout à fait normal que durant la guerre et l’occupation il s’engage dans la résistance. De Nahum, il prend le pseudo Morin qui deviendra son nom. Son ardent vouloir vivre efface l’ombre de la mort et il vivra toujours avec cette foi en la vie; ce qui d’ailleurs l’a mené jusqu’à 104 ans!

«On ne peut s’empêcher de vieillir, mais on peut s’empêcher de devenir vieux. Edgar n’a jamais été vieux! »

Militant pour l’indépendance de l’Algérie, il ne se fera jamais d’illusion sur la nature du FLN, lequel a instauré le parti unique et une sorte de dictature militaire. Pendant ce temps, le parti communiste clamait dans ses journaux que le FLN représente «l’avant-garde du prolétariat». Mais, Edgar, exclu du parti, était déjà ailleurs, sur ses sentiers de tous les savoirs, allant vers des cultures et des peuples vivants et assoiffés de liberté et de justice.

Observateur rigoureux et constant, il scrutait l’époque et sa complexité. Ce fut lui qui avait mis la complexité au centre de toute pensée. Réfléchir, c’est accepter l’incompréhension du monde. C’est ainsi que Henri Bergson définissait l’intelligence. Platon avait posé les jalons de la méthode ainsi que l’apprentissage de la pensée. Héritier de la philosophie ancienne et moderne, Edgar Morin avait le sens de la nuance, de la subtilité et par-dessus tout du refus du dogmatisme. Il a quitté le parti communiste au moment où Staline exerçait sa dictature terrifiante. Son sens de la justice et de la liberté ne cessait de se renforcer sans jamais tomber dans la facilité et le simplisme.

Il a traversé le siècle sur un cheval fou. Ni Althusser, ni les «nouveaux philosophes» n’eurent d’impact sur sa pensée. Il avait cette capacité de distinguer le vrai du bruit. Sa pensée était allergique au vacarme et au tapage. Il préférait questionner des jeunes gens pour savoir «comment ils vivaient». Il a écrit sur la vie quotidienne, surtout quand elle était hachurée par la bêtise du racisme et de la haine. Son livre sur La Rumeur d’Orléans (Seuil, 1969) avait été nécessaire et juste. La rumeur disait à l’époque que des jeunes filles disparaissaient de manière incompréhensible. Il entreprit une enquête sur une prétendue «traite des Blanches» dont seraient responsables des commerçants juifs qui vendaient de la lingerie.

Je me souviens l’avoir sollicité en 1998 pour qu’il relise mon petit livre «Le racisme expliqué à ma fille». Il m’avait donné des conseils pertinents et m’avait encouragé à poursuivre dans cette voix d’une pédagogie en direction des enfants. Il m’avait ouvert les yeux sur le fait que les races n’existent pas. Ce constat n’arrange pas les tenants du racisme ordinaire genre Éric Zemmour et compagnie. Il n’y a qu’une race, la race humaine composée de plusieurs milliards d’êtres humains tous uniques et singuliers.

Ce grand voyageur aurait souhaité mourir en dormant. Il paraitrait que son vœu a été réalisé. Je ne peux pas dire qu’il repose en paix, car quel que soit l’espace où son âme se trouve aujourd’hui, je suis certain qu’il est en train d’enseigner la complexité du monde et la beauté de l’humain.

En ce sens, on devrait faire d’Edgar un saint laïque, n’appartenant à aucune religion ou bien à toutes, et qui sera célébré par les hommes et les femmes qui auront besoin d’un peu d’humanisme, de bonté et aussi de lucidité.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 08/06/2026 à 11h00