La mort d’un ami, c’est un peu la nôtre qui est entamée. On a beau s’y attendre, on est sous le choc quand ça arrive.
Je le savais malade et surtout qu’il ne voulait plus voir ses amis. Signe d’une élégance courageuse. Quand on est diminué, on se réfugie dans une cruelle solitude à l’issue fatale. Une rupture s’impose et puis on se contente de quelques souvenirs pour accepter cette volonté de s’en aller.
Comme la plupart des personnes de ma génération, j’ai grandi avec les chansons de Abdelwahab Doukkali. Sa musique m’accompagnait quand je voyageais. Je me souviens l’avoir longuement écouté sur la terrasse d’un café à Buenos Aires. Je pensais à lui parce que je me trouvais dans un pays qui me rappelait un peu le nôtre. Question de nostalgie qui s’installe en nous à travers une musique, une chanson, une voix amicale.
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Sa poésie est dans le choix des mots avec une musique romantique, sentimentale, universelle. Souvent des thèmes simples, ceux de la vie, de l’amour et de ses blessures. Et puis, sa voix, grave et claire en même temps, une voix chaude, pleine d’humanité. Une voix qui le distinguait de tous les artistes de son époque.
Je me souviens aussi l’avoir un peu abandonné dans les années soixante-dix avec l’apparition de Nass el Ghiwane. Je savais que cela le remettait en question. Il était cependant assez ouvert pour évoluer et explorer de nouvelles formes d’écriture, tout en restant fidèle à lui-même. Un talent sûr et solide.
Notre amitié est née un été à Tanger. Il partait en Espagne et s’était arrêté avec sa famille et son ami de toujours Abdelhak Bennani à Tanger. Notre rencontre fut chaleureuse et notre amitié immédiate. Il voulait que je l’accompagne dans ses vacances dans le sud de l’Espagne. Je ne pouvais pas et nous avions maintenu le lien même si nous ne nous voyions pas souvent.
Le 31 décembre 2023, il m’a téléphoné pour me dire: «Ce soir, nous allons réveillonner ensemble». C’était à Marrakech dans sa grande maison, avec son épouse et ses trois enfants. Il y avait deux ou trois amis. Nous étions heureux d’être avec lui parce qu’il venait de sortir de l’hôpital où il avait subi une opération. Il était déjà affaibli, mais toujours souriant et beau.
Pas un mot sur la maladie. Mais des souvenirs, en particulier son séjour à ses débuts au Caire où il avait connu Mohamed Abdelwahab, Oum Kalthoum et d’autres stars de la chanson arabe. Ils avaient reconnu en lui le chanteur arabe qui apportait quelque chose de nouveau dans la chanson.
Il aimait dessiner et peindre. Il avait fait le portrait des artistes et écrivains qu’il admirait. Ces portraits étaient exposés dans sa maison. Mais il y avait un nombre impressionnant de photos et de coupures de journaux de sa vie de star. C’est son «petit musée». Il y a là les étapes de sa vie, ses victoires, ses prix, ses passions, ses tenues de scène, ses objets fétiches, sa collection des 45 tours. Il y a là ce qu’il appelait «les traces de sa vie et de sa carrière». Des traces émouvantes.
Son âme, son esprit seront toujours là, dans leur nécessité et leur beauté.




